Les maladroits, Mark Greene


Alexandre et Léopold sont amis depuis longtemps, par hasard ou par défaut. Leur principal point commun est, avec le goût du ping-pong, la solitude dont ils sont entourés. Pour le reste, tout sépare Alexandre, le financier, cadre à responsabilités, se déplaçant dans les places boursières importantes, de New York à Francfort, sûr de sa compétence comme de son pouvoir de séduction, et Léopold, l’apprenti écrivain introverti, incapable de se valoriser et malheureux en amour.

 

Aussi, lorsque Léopold invite Alexandre à rencontrer Christine, sa fiancée, dans la propriété de celle-ci dans le Sud de la France, Alexandre voit s’ébranler tout le système de valeurs sur lequel se fondait leur amitié.

 

« L’ordre naturel des choses, le jeu des apparences, l’ajustement souterrain des stratégies sociales (tout ce qu’il méprisait ouvertement mais dont il bénéficiait chaque jour), voulaient qu’une telle fille lui revienne. » (page 82)

« Il éprouvait une légère honte : les cris, les manifestations de joie ou de douleur lui déplaisaient profondément, ils étaient contraire à ses principes. » (page 109)

« Les femmes et les collègues de travail appartenaient à une autre espèce. Tout ce qu’on leur accordait, croyait Alexandre, leur donnait des armes qu’ils se dépêchaient de tourner contre vous. Il prenait soin, toujours, d’entremêler ses amabilités de critiques plus ou moins voilées, soufflant le chaud et le froid, instillant le doute. » (page 178)

 

Mark Greene dépeint avec beaucoup de finesse l’aisance des privilégiés et les codes qui siéent à leur rang ; il pointe avec une plume acérée les contradictions d’une élite à laquelle presque rien ne résiste, et qui veille à rester entre soi. Alexandre cristallise la course à la réussite dont le sens s’échappe, comme une voiture de sport luxueuse, lancée à vive allure, qui fuirait.

« Elle était célibataire, peut-être, ou bien venait de quitter son petit ami, mais cela revenait au même : elle regardait droit devant elle, sans la moindre curiosité pour ceux qui l’entouraient. Pourtant, lors des dîners entre copines, elle portait l’amour au pinacle et se plaignait de ne pas rencontrer l’homme de sa vie. Elle était solidaire des organisations non gouvernementales, s’enflammait pour les causes humanitaires du moment tout en encaissant un bon salaire, dont la majeure partie servait à l’achat de vêtements de marque ou d’objets de décoration. » (page 143)

« S’il eût été un mendiant, se dit-il, un SDF ou un sans-papiers, elle l’aurait davantage considéré. Mais il n’était qu’un type en costume et cravate, le genre d’homme qu’on épouse, éventuellement, mais qu’il est exclu de connaître sur un trottoir. » (page 144)

 

Le voyage – dans l’espace, au gré des déplacements d’Alexandre, et sur le chemin de l’effondrement du monde bien rodé du héros – est délectable. Point d’orgue, ce long échange d’Alexandre avec un Allemand rencontré dans un bar, qui est l’occasion de mettre en perspective les trajectoires de ces deux pays que le Rhin sépare.

 « Sentimentalement, il aimait l’idée de la France, mais il lui semblait, chaque jour davantage, que c’était une idée creuse, à laquelle plus personne ne croyait. La France ressemblait à l’Eglise catholique : on faisait encore baptiser ses enfants, enterrer religieusement ses morts, mais, en vérité, la foi s’était éclipsée sur la pointe des pieds, elle appartenait à un monde révolu. » (page 165)

 

Le roman va jusqu’à prendre, par moments, des tournures de thriller psychologique avec les interventions de personnages secondaires insaisissables. L’atmosphère que met en place l’auteur est incomparable, mélange de fantastique et de modernité, d’ultra réalisme et de froideur, et placée sous le signe du désenchantement.

 

On apprend peu de choses de Mark Greene avec la quatrième de couverture de l’ouvrage ; on devine pourtant qu’il pourrait ressembler à Alexandre, et fréquenter les milieux que fréquente son personnage.

C’est sans doute la clé de cette étrange impression laissée par son envoûtant roman, une impression qui reste longtemps après la lecture.

 

Fayard, 2007, 264 pages, 18 €

 

Né dans les années soixante, Mark Greene a publié deux romans, Le lézard (Fayard, 2004) et Les Maladroits (Fayard, 2007), et un recueil de nouvelles, Les plaisirs difficiles (Le Seuil, 2009).


4 comments on “Les maladroits, Mark Greene

  1. Pour l’avoir rencontré, pas sure que Mark Greene fréquente ces milieux… Ou bien c’est un sacré cachotier !

  2. Je l’ai rencontrée plusieurs fois suite à la parution de son recueil de nouvelles. C’est juste qu’il ne m’a pas semblé qu’il évolue dans ce milieu, rien d’autre !

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