Les Bourgeoises, Sylvie Ohayon


 

« J’aimerais vous raconter ces filles que j’ai voulu mépriser pour ne pas avoir à me sentir inférieure, celles à qui j’ai d’abord caché mon origine géographique comme on cache une maladie honteuse. Avec elles, j’ai découvert un monde rempli de codes insensés, un monde où l’éloquence acquise par des années d’éducation servait à parer de falbalas une violence bien plus vaste et destructrice que celle qu’on montre le soir à la télévision quand les voitures brûlent. » (page 21)

 

Ces codes, la narratrice prénommée Sylvie se les prend en pleine figure – il faut dire qu’elle le cherche un peu – dès la fin de son adolescence. Elle-même habite à La Courneuve, dans cette cité des 4000 qui l’a vue naître. Sa vie de lycéenne est à des kilomètres, au sens propre comme figuré, de celle des demoiselles fréquentant Janson-de-Sailly (rue de la Pompe, Paris XVIème).

Mais plutôt que de fuir ou de rejeter, la jeune femme cherche à comprendre. Elle observe pour mieux déceler les failles et les douleurs, met ces héritières face à leurs contradictions.

Ce à quoi elle s’emploiera tout au long des décennies qui suivront, quand elle deviendra femme, mère, publicitaire à succès ; car toujours autour d’elle se trouveront des représentantes de cette Bourgeoisie qu’elle appréhende comme une terre inexplorée – et elles sont à tout âge un formidable sujet d’étude.

« Les bourgeoises méprisent l’ambition. Les acharnées à qui rien n’est donné à l’avance méprisent leur paresse. Tout le monde en veut à tout le monde. Tout le monde veut être l’autre alors que, dans le fond, on est tous les mêmes, on recherche l’approbation. » (page 123)

« Les bourgeoises sont aussi des poupées de porcelaine qui cachent des grenades dégoupillées sous leurs sourires de circonstances. » (page 196)

 

La narratrice parle franc et cru, n’hésite pas à mettre le doigt là où ça fait mal et à souligner ce qui a besoin de l’être. Surtout, elle fait montre d’un humour à toute épreuve, distillé à chaque page en dépit de la grande dureté des parcours parfois mis en scène, et d’une maîtrise de la plume qui se traduit par une collection de phrases dignes des meilleurs campagnes publicitaires – éléments qui concourent à faire des « Bourgeoises » un roman jubilatoire qu’on est bien obligé de dévorer une fois qu’on l’a commencé. 

« Les préjugés ne servent qu’à donner de la contenance à nos ignorances. » (page 143)

« Il n’y a pas de sot métier mais il y a quand même des boulots de connasse. » (page 214)

 

En creux se dessine le portrait d’une femme qui, à trop vouloir approcher celles dont elle a fait son sujet d’étude, finit par leur ressembler à s’y méprendre – à quelques détails près, qui font cependant toute la différence.

« On reste attaché à ses racines, quoi qu’on dise, c’est ce que j’appelle le syndrome du jokari. » (page 259)

« Je n’ai pas changé de bord, je n’ai pas retourné ma veste puisque, de toute façon, elle n’avait pas de doublure. » (page 340)

 

Si, en voulant mener la vie dure aux clichés, « Les Bourgeoises » n’échappe pas à quelques lieux communs (aux 4000, on vit chichement mais les appartements sont plein d’amour, tandis que tant de drames et de lâchetés se trament derrière les muettes façades du XVIème arrondissement), cela est tellement bien fait qu’on le pardonne d’emblée à son auteur.

« Si la riposte calme la déception des femmes, la vengeance est ce qui mène le plus sûrement la bourgeoise à la jouissance. » (page 94)

« Dans la vie, il y a ceux qui sèment, ouvrent la voie, et ceux qui récoltent les fruits. Ce sont rarement les mêmes. » (pages 277-278)

 

En fait de roman, cet imposant volume est avant tout une galerie de portraits plus savoureux les uns que les autres. Et le plus inoubliable de tous ces personnages reste cette touchante narratrice prénommée Sylvie.

 

Robert Laffont, septembre 2012 , 360 pages, 19 €

 

Sylvie Ohayon est née en 1970. Après des études de lettres, elle est devenue créative dans la publicité. Les Bourgeoises est son deuxième roman. Son premier livre, Papa was not a Rolling Stone, a été distingué par le prix 2011 de la Closerie des Lilas. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.

 

[Encore plus de citations :]

« Quand on me refuse quelque chose je l’obtiens en double. » (page 20)

 

« Puisque je n’avais aucune preuve de l’existence de Dieu, je me suis fiée à la littérature. J’ai donné mon âme aux livres et j’ai prié pour que ma vie s’améliore. » (page 30)

 

« La vengeance est le testament des faibles. » (page 47)

 

« La vraie force c’est de savoir montrer ses faiblesses. » (page 122)

 

« Quand ta chance vient te rouler une pelle, ne lui mords pas la langue. » (page 155)

 

« Le fils d’ouvrier qu’il était s’était mis sur le dos une gosse de riche à nourrir pour se mettre la pression et ainsi avancer sur l’échiquier social, puis il avait réalisé que, souvent, les mariages proléto-bourgeois sont des alliances contre nature. » (page 158)

 

« Notre rapport à l’argent est conditionné par la façon dont nos parents se sont comportés face à lui. » (page 247)

 

« Ecrire comme on se souvient, en pleurant souvent. Ca fait mal de se livrer, ça heurte puis ça soulage. Ecrire pour revivre les événements, pour les comprendre et enfin les oublier. Ecrire pour ranger les douleurs dans un dossier, classer les traumas au rayon des choses à oublier. Ecrire ses mémoires pour qu’elles deviennent amnésie.

Ecrire sans se contraindre. Me nourrir de mes livres, ne pas attendre d’eux qu’ils me nourrissent.

Raconter encore et encore, être un mouton qui se rêve en licorne, écrire pour grandir, faire le trajet en lignes, et enfin trouver sa place.

Faire et refaire le chemin, se dire qu’un jour on a été.

L’écriture a d’abord agi comme un médicament puis elle est devenue une nécessité. Pas une addiction, une nécessité. Elle calme le bruit autour, elle remplit d’un peu de sens des journées qui n’ont ni queue ni tête, elle rend la vie meilleure. Tourner sept fois sa plume dans sa main puis écrire pour devenir humain. Ecrire pour soi en priant pour que ça parle aux autres.

Ecrire pour ne plus avoir à crier. » (pages 288-289)

 

« Le courage, ce n’est pas d’admettre qu’on s’est trompé, le courage, c’est être capable de tout recommencer. » (page 341)


5 comments on “Les Bourgeoises, Sylvie Ohayon

  1. Très bon papier sur cet excellent roman. Sylvie décrit très bien ces bourgeoises fourvoyées dans le néant du XVIe arrondissement et de N.A.P. Bravo!

  2. Je viens de lire ton billet. C’est rigolo car j’ai eu exactement le ressenti contraire du tien. J’ai détesté ce roman ;)

  3. Je viens d’écrire un billet sur le dernier roman de Sylvie Ohayon « Bonne à (re)marier »
    http://lamaisondesfilles.com/bonne-remarier-sylvie-ohayon/

    mon blog n’a pas de prétentions littéraires, mais ce roman, d’une auteure que je ne connaissais pas, cadrait avec les sujet du blog (séparation, garde alternée).

    Ce n’est qu’ensuite que j’ai commencé à m’intéresser à Sylvie Ohayon et à ses deux autres romans, et c’est ainsi que j’ai découvert ce blog.
    Les nombreux extraits me donnent envie de lire « les bourgeoises »
    Quand j’étais en train de lire « bonne à (re)marier », j’avais l’impression que j’aurais pu mettre tout le livre en citation, tellement j’aimais ses formules, ses phrases cinglantes, ses descriptions qui mettaient en mots ce que j’aurais moi aussi pu éprouver sans arriver à le dire.

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