Sévère, Régis Jauffret


Une femme en fuite. Elle vient de tirer à bout portant sur son amant. Elle repasse chez son mari et s’envole ensuite pour l’Australie. En franchissant les fuseaux horaires, elle espère vainement remonter le temps. C’est que l’homme qui git dans sa chambre, l’homme que l’on découvrira mort demain, cet homme-là n’est pas n’importe qui. Il est immensément riche, et, par conséquent, infiniment puissant. Entre elle et lui, il a d’ailleurs été question d’un virement d’un million d’euros.

 

« Je suis le tombeau où je l’ai enterré vivant. » (page 51)

 

« Sévère » est un roman bref et incisif. C’est dans sa tête à elle que se glisse Régis Jauffret. Il ne l’excuse pas mais la donne à connaître au lecteur ; la donne à comprendre.

« Je n’ai jamais su jouer, pas même mon propre rôle. » (page 48)

 

Intraitable, il passe au crible les éléments marquants de cette relation amoureuse, autant de balises sur une route dont on ne revient pas.

« Les évènements flottaient dans le plus grand désordre, comme la cargaison d’une goélette coulée par des pirates. » (page 153)

 

Où placer la ligne entre réalité et fiction ? Comment composer avec la vérité et les zones d’ombre qui toujours accompagnent celle-ci ? La presse a fait ses choux gras de l’assassinat en 2005 du banquier Edouard Stern par sa maîtresse, Cécile Brossard, au cours d’un jeu sexuel. Régis Jauffret a assisté en 2009 au procès qu’il couvrait pour le Nouvel Observateur.

« La fiction éclaire comme une torche […] La fiction ment […] Je suis romancier, je mens comme un meurtrier. Je ne respecte ni vivants, ni morts, ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale. » (pages 7-8)

 

Pour s’emparer du fait divers et en faire un roman, il fallait son œil de journaliste, précis, à l’affut du moindre détail, et son talent de romancier, incluant capacité d’empathie et aptitude à laisser son imagination s’engouffrer dans les brèches créées par zones d’ombre en question.

Il fallait aussi savoir déployer une écriture qui ne porte pas de jugement et révèle en creux l’amour qui unit deux êtres prisonniers d’une passion mortelle.

« Nous avons connu le goût sucré de la routine rassurante de la vie de couple dont rêvent les amants lassés des rendez-vous furtifs et des nuits écourtées. » (page 32)

« Les histoires d’amour obéissent à des lois inconnues du reste de l’univers. » (page 45)

 

Dans ce roman magistral, qui éclaire l’existence marginale des puissants et les moyens qu’ils trouvent pour s’y soustraire ponctuellement, l’écrivain pose enfin la question de la vérité, de ses limites, de sa portée, des conséquences qu’il y a à la dire et de celles qu’il y a à la taire.

« Quand elle nuit, la vérité est un crime de plus. » (page 58)

Libre à chacun de se faire son opinion.


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