J’ai déserté le pays de l’enfance, Sigolène Vinson


Le pays de l’enfance, pour Sigolène Vinson, c’est Djibouti, terre du premier homme, refuge d’Arthur Rimbaud. Une enfance au soleil, à courir sur le sable et la terre sèche, une enfance en noir et or. Une enfance terreau de rêves nobles : quand elle sera grande, Sigolène servira la justice et prendra la défense des plus faibles. Son existence ainsi deviendra destin.

« Je serais quelqu’un de bien, j’assisterais les victimes d’une société marchande, je me bagarrerais pour la défense du service public, je m’attacherais toujours plus au principe d’égalité qu’à n’importe quel autre […] J’aurais une robe d’avocat et je permettrais à des travailleurs précaires de voir leur contrat de travail à durée déterminée requalifié en CDI, j’obtiendrais des rappels de salaire, des rappels d’heures supplémentaires et même des rappels de paniers-repas. » (pages 47-48)

 

Quelques années plus tard, voici Sigolène en robe d’avocat. Si l’objectif est atteint en théorie, le rêve est-il pour autant accompli ? « Si la robe est large, pourquoi en dessous porter un corset ? » Sigolène défend des puissants pour gagner sa vie, et représente gracieusement les nécessiteux pour sauver son âme.

Un jour, au tribunal où elle vient plaider, la narratrice s’évanouit. C’est l’audience de trop. Cette fuite, qui s’accompagnera de quelques jours en hôpital psychiatrique, s’avèrera salvatrice.

« Ici, on me demande de mettre une robe trop lourde pour mes épaules. Je ne sais plus d’où je suis, je joue un personnage, j’ai peur de mourir sur scène, j’ai peur de mourir avant d’avoir réintégré l’Homme. » (page 80)

 

L’Homme, la narratrice s’emploiera à essayer de le réintégrer, avec l’assurance vacillante du funambule sur son fil ou du jeune enfant qui fait ses premiers pas dans la vie. Sigolène Vinson ne se ménage pas, ne cachant rien des hésitations et des tourments par lesquels elle passe.

 

« J’étais quelqu’un quand je me perdais dans la contemplation d’un horizon infini, sans bouger le petit doigt, sans cligner de l’œil. Je ne suis plus personne quand je plaide, quand je prends parti. » (page 37)

« Mon enfance m’avait fait croire que j’avais tous les pouvoirs, or je n’avais jamais sauvé personne, pas même moi dont le seul réconfort était le souvenir de ce petit pays d’Afrique. Adulte, je pensais que travailler pour rien était la dette que je devais au monde. » (page 140)

 

Que fait-on, une fois adulte, de ses idéaux d’enfant ? Doit-on accepter de laisser le monde du travail les piétiner ? « Tuer l’enfant que l’on a été, ce n’est pas l’oublier, c’est peut-être même y penser plus fort. »

 

Dans ce beau premier roman, pétri de ces failles qui rendent les hommes attachants et de cette poésie qui font les livres précieux, Sigolène Vinson nous interroge sur nos propres rêves, notre capacité à prendre le contrôle de nos existences et notre liberté. Vertigineux et fascinant.

 

« Je me fous bien de connaître l’emplacement des magasins de fringues de la rue de Rennes puisque je sais que la piste pour Tadjoura débute sous telle étoile, à gauche de tel acacia rabougri. » (page 97)


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