Les petits succès sont un désastre, Sonia David


Montmartre. Un bistrot, le Papillon, une bande d’amis formée autour de ce lieu qui en est le point de départ et de ralliement. « Pour vivre heureux, vivons nombreux ! ». Rose, la narratrice observe ce foisonnement de vie, cherche à mieux cerner les héros de son quotidien et raconte les aventures statiques de ce joyeux groupe dont elle est à la fois participante et spectatrice.

Entre eux, ils ne parlent « que du présent, choisissant de ne pas évoquer notre « avant » », une nouvelle tournée est la « fuite en avant favorite ».

« Nous passions notre vie à nous jurer de garder pour nous des secrets que nous ne manquions pas de répéter aux autres, en leur faisant jurer, à leur tour, de ne les répéter à personne. » (page 356)

« Les amis, comme les enfants, c’est vraiment un truc du présent. Ca ne vieillit pas, c’est une sorte de relation immuable, alors qu’il me semble toujours que l’amour est tellement plus compliqué. Surtout il s’use. » (page 219)

 

« Les petits succès sont un désastre », c’est un proverbe indien que la narratrice (l’auteur ?) a découvert un jour dans « Loin de Chandigarh », roman de Tarun J. Tejpal. Avant le succès, Rose connaît d’abord la chance : elle gagne 60.000 euros à un jeu de hasard en ligne. Elle décide de prendre une année sabbatique pour écrire un roman. Son sujet est tout trouvé : ce sera les amis, « ses autres », et elle entreprend de les interviewer tour à tour, chez eux ou à la terrasse d’un autre bistrot, pour mieux les transformer en personnages.

« Une ligne nous avait insidieusement séparés : les autres. Et moi. » (page 147)

 

Le lecteur n’attendra pas que les personnages de ce roman soient devenus les héros de papier de la narratrice pour s’y attacher. Plus encore que la densité de l’ouvrage, c’est le regard de la narratrice qui nous les fait aimer. On partage une véritable tranche d’existence avec toute la bande, avec qui on aimerait trinquer pour de vrai.

 

Mais écrire n’est pas neutre, et jamais sans conséquences. Quand son livre est achevé, puisque Rose n’a « plus l’âge de ne pas terminer ce qu’elle entreprend », cette dernière en fait l’amer constat – à moins qu’elle ne l’ait toujours su – qui est l’occasion d’interroger sur l’acte d’écrire.

« En général, un écrivain doit assumer l’histoire qu’il raconte tout autant que l’éventualité quasi certaine que cette histoire puisse déplaire et blesser. » (page 161)

« L’écriture paraît le plus sûr moyen d’engager la responsabilité et la culpabilité » (page 161)

« Depuis longtemps déjà, j’étais passée de l’autre côté du miroir, bien plus concentrée sur mes personnages que sur mes amis. » (page 330)

 

Premier roman à la construction ambitieuse, où réalité et fiction des personnages s’imbriquent, « Les petits succès sont un désastre » contient presque trois livres en un. Et nous offre en prime une belle réflexion sur l’amitié, « cet inextricable réseau de raisons qui cimentent les liens, cette fabrique de rires et de partages, ces frottements de différence, le bonheur d’un point commun, soudain, et d’échapper grâce à notre « nous » à ce sentiment de solitude que drainent si souvent les villes, et de participer, grâce à notre « nous », au modelage d’une histoire, notre histoire. » (page 176)

Un premier roman plein de vie, de sagesse et de promesses.

 

« On a le sentiment que tu as remplacé la vie de famille par la vie de bistrot. La connivence des familles repose sur une communauté de codes, de souvenirs bons ou mauvais, de secrets ; la vôtre, sur les potins du quartier. » (Vincent à la narratrice, page 71) 

 

« Pourquoi, dans mon roman, ne pas […] m’offrir le luxe de refaire notre monde ? Inventer n’était-il pas, après tout, le plus sûr moyen de n’abuser de la confiance de personne ? » (pages 240-241)

 

« L’espace de l’écriture est un espace absolument libre. Mais bien sûr. » (page 241) 

 

« L’amour est beaucoup plus facile que l’amitié, en fait. En amour tu partages des évidences, en amitié tu composes avec les différences. » (page 304) 

 

« Finalement, les petits évènements de la vie font davantage bouger que les grands moments de l’Histoire. » (page 372)

 

« Le lien d’amitié n’est pas le lien familial. Aucune obligation. » (page 95) 

 

« Aujourd’hui, il y a plus de gens qui écrivent leur livre que de gens qui n’écrivent pas. C’est comme la légion d’honneur. » (page 155)

 

« Les héros sont toujours punis. » (page 187)

 

« Est-ce que de toute façon il existe des rapports désintéressés ? » (page 190)

 

« J’aime un livre et il faut que j’en parle à tout le monde, mais comme l’expérience a fini par me convaincre qu’en parler n’était pas la solution idéale, je l’offre à tout le monde. » (page 199) 


7 comments on “Les petits succès sont un désastre, Sonia David

  1. Je ne le connaissais pas, il a l’air vraiment sympa !

  2. Je suis convaincu. et puis, presque 3 livres en 1, c’est presque un argument commercial incontournable !

  3. Et voilà, convaincue donc dans ma PAL ;-)

  4. Pingback: Pourquoi écrivez-vous, Sonia David ? | Sophielit

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