Tête de gondole, Christophe Rioux


« A la voleuse, Anna, j’ai offert l’hypermarché comme Dalì offrait la Méditerranée à Gala, je l’ai abreuvée de Champagne, j’ai vaporisé des nuages de parfum sur son sillage, je l’ai couverte de rivières de bijoux. Et puis nous avons pris le chemin du rayon camping, où se dresse ma tente igloo. »

Et si pour réussir vous acceptiez de vous donner corps et âme à votre entreprise ? Agrégé de lettres démissionnaire, Victor est embauché comme assistant au rayon livres dans un hypermarché. Sous-payé et victime de l’horreur salariale, il se résigne à vivre 24 heures sur 24 sur son lieu de travail. Une nuit, une voleuse malicieuse s’introduit dans l’immense serre climatisée. Elle va mettre en péril ce symbole du capitalisme triomphant et l’ascension fulgurante de Victor. Désormais, travailler tue.

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Dans cette critique vive de la société de consommation où on vend les livres plus qu’on ne les lit, on croise un auteur à succès, un jeune premier en forme d’antihéros qui sacrifie ses convictions sur l’autel de l’emploi, et une révolutionnaire jouant le rôle de l’inévitable grain de sable présent dans toute machine.

Si Christophe Rioux agace par certains aspects, notamment lorsqu’il joue avec le lecteur – l’apostrophant ici, glissant le titre de son premier roman là (mais tronqué, histoire de voir si le lecteur suit) -, son écriture incisive et surtout l’intrigue aussi improbable que géniale font très vite oublier ces petits travers.

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Surtout, l’on tient là un recueil de vérités sur le monde de l’édition qui font nécessairement sourire – sans quoi elles feraient pleurer. La capacité d’observation de l’auteur, qui enseigne l’économie et le marketing, n’égale que son aptitude à retranscrire les faits relevés et à les transformer en éléments d’un roman diablement efficace.

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« A chaque rentrée, porté par les éditeurs, les représentants et les critiques, un livre unique se détachait du lot, écrasait tous les autres. Sa couverture, étalée partout, à la une des journaux, dans les gares, les métros, sur les devantures des kiosques et les culs des bus, sur les écrans de télé et de portables, se superposait au-dessus de tous les autres. Quoi qu’on fasse, sur le dessus d’une pile de livres, il n’y a de la place que pour un seul livre. » (page 190)

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« La littérature, a repris Duval en me lançant un sourire narquois, la littérature, a-t-il répété en donnant une curieuse inflexion sonore au mot, ce n’est pas très rentable, sauf surprise, prix ou scandale, mais on la garde parce que c’est bon pour l’image, dans notre assortiment c’est ce qu’on appelle les produits de prestige. Or, a continué Duval en reprenant son souffle, tu es bien placé pour le savoir avec tes diplômes de luxe, ce n’est pas le prestige qui te donne à bouffer, il faut vendre et encore vendre, il faut faire rentrer le fric dans la machine, il faut faire bouillir la marmite, le chiffre, rien que le chiffre. » (page 43)

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Tête de gondole s’avale en un rien de temps, au rythme des semaines devenues chapitres et entrecoupées d’interventions de la mystérieuse voleuse qui n’est pas forcément celle que l’on croit. Et ce livre prend une saveur particulière en étant lu à l’aube de la rentrée littéraire.

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Mais finalement, le lecteur ne se fait-il pas, comme ce héros prénommé Victor, piéger par le système ?

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« De ce point de vue, mon passage en entreprise était un échec, mais il avait suffi à bouleverser tous mes repères. Il m’avait libéré des chaînes qu’un homme passe la première partie de sa vie à se mettre lui-même aux pieds, avant de tenter, dans un deuxième temps, de les briser. » (page 279)


2 comments on “Tête de gondole, Christophe Rioux

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