Féroces, Robert Goolrick


« Quand j’ai rencontré ces gens, j’ai d’abord trouvé qu’ils étaient beaux et brillants, et leur maison, magique. Puis j’ai commencé à les trouver ordinaires puis, pour finir, pitoyables. » (page 92)

C’est ce qu’écrit un ami des Goolrick un jour, dans un album photo, sous un cliché de la maison familiale.

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Qu’avons-nous là ? La quatrième de couverture évoque un roman, le premier de l’Américain Robert Goolrick. Pourtant, tout laisse à penser que l’on tient entre les mains sinon les mémoires de l’auteur, du moins un ouvrage très fortement inspiré de sa propre expérience – sinon, pourquoi avoir gardé jusqu’au patronyme ?

Et puis… ce n’est pas un roman. Plutôt une série de clichés, comme des cartes postales en noir et blanc, floues ou de mauvaise qualité, vieillies en tout cas, qui laissent donc apercevoir une réalité bien différente de la pose. Un constat. Douloureux. Car les Goolrick ne sont pas féroces : ils sont tristes, ils sont pauvres, ils sont alcooliques, ils sont perdus. Leur détresse s’exprime comme elle peut, elle prend des formes parfois surprenantes, mais je n’ai pas vu de férocité ; d’ailleurs, le titre original du texte est « The end of the world as we know it : scenes from a life » (et le sous-titre, on le note au passage, vient confirmer la première impression de lecture).

Il n’empêche : quelle que soit la nature de ce texte, rien n’est moins certain que sa puissance. C’est cru, c’est vrai, c’est violent parce qu’il s’agit de rapports humains, familiaux notamment, et que ceux-ci peuvent être violents.

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Le narrateur/héros/auteur pose son regard désabusé, désenchanté sur ce qui l’entoure, pour de grands moments de lucidité :

« Comment font la plupart des gens pour continuer à avancer, voilà qui est un mystère. […] Choisir des cravates. Supporter le poids de la vie quotidienne sans hurler de désespoir. Traverser toute leur existence sans envisager une seule fois le suicide, comme ces gens qui n’ont jamais rêvé d’être une star de cinéma. Comment supporter qu’un jeune homme beau et fort puisse épouser une héritière et travailler pour le plus grand cabinet d’avocats du pays, prendre sa retraite à Nantucket et y attendre la visite de ses petits-enfants pour aller faire un tour de bateau dans la baie, pendant qu’un autre jeune homme, rigoureusement identique au premier, atterrit dans une cage en verre à Lexington […] – comment supporter que le premier puisse si facilement devenir le second ? Ou bien qu’une femme apporte, le sourire aux lèvres, du Gatorade à ses fils le jour du cross de l’école, quand une autre passe ses journées au lit à pleurer, à gober des médicaments génériques en regardant Oprah Winfrey à la télévision comme si elle attendait le Messie et en empilant ses assiettes sales dans la buanderie ? Comment supporter que la vie s’égare dans la mauvaise direction, quand le cœur s’est endormi ?

C’est un mystère, sans réponse. » (pages 115-116)

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Il y a aussi cette question, posée à la page 32, que tous ceux qui lisent pourraient se poser : « Si vous étiez un personnage de la littérature, vous seriez qui ? Non pas qui vous aimeriez être, mais à quel personnage de la littérature ressemblez-vous le plus ? »

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Le cynisme des propos et des situations fait parfois virer le texte à l’humour – noir, nécessairement -, comme le montre le titre d’un chapitre : « L’été de nos suicides ».

Surtout, c’est diablement bien écrit.

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« Je revois ma propre enfance comme une aventure qui serait arrivée à quelqu’un d’autre, que je ne reconnais pas, comme une simple série d’images mouvantes dans lesquelles je ne suis qu’une silhouette insignifiante. » (page 154)

Et si c’était là la clé de « Féroces » ?

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Et puis vient la réponse. Le déclencheur, qui remet tout le texte en perspective. C’est presque insoutenable, mais c’est aussi ce qui fait la force de « féroces ». Même si ce n’est toujours pas le qualificatif que j’aurais choisi s’il avait fallu n’en trouver qu’un seul, il y a de la férocité, à n’en pas douter. De la cruauté, de la méchanceté, de la… les adjectifs me manquent.

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Je salue le courage, et la grandeur, malgré tout, de Robert Goolrick.

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La vie sera probablement un peu différente, après cette lecture.

Et c’est ce billet de La Ruelle Bleue qui m’a donné envie de lire « Féroces ».


2 comments on “Féroces, Robert Goolrick

  1. Pingback: Féroces de Robert Goolrick « Je Lis, Tu Lis, Il Lit

  2. Etonnant n’est-ce pas ??? Concernant le terme même de « Féroces » tu peux aller voir dans les commentaires de mon billet, la traductrice m’a répondu et expliqué (même si je reste aussi sceptique…)
    http://lecturissime.over-blog.com/article-feroces-de-robert-goolrick-60199064.html

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