HHhH, Laurent Binet




Bernard, David Foenkinos


J’ai lu avec curiosité ce texte, car son auteur est à la fois juge et partie dans le cadre du Prix Orange 2010. Et la plume de David Foenkinos est subtile, le verbe drôle. Au fil des pages, on découvre des pépites, ce genre de phrase que l’on veut relever et conserver (« Je n’avais jamais été très doué avec les femmes, et parfois même je me disais pour rire que si j’avais été doué avec les femmes, je n’aurais pas épousé la mienne. »). Avec cette nouvelle, d’autant plus délicieuse qu’elle se lit d’une traite, j’ai envie de lire les romans de l’auteur.

 

Aussi surprenant et intéressant que le contenu, le contenant. Les ouvrages publiés aux Editions du Moteur sont plus larges que hauts (beaucoup plus larges), dans l’esprit des films en 16/9ème. Ce qui pourrait s’avérer inconfortable avec un livre épais se révèle amusant avec une nouvelle. D’autant plus que celles-ci sont signées de grands noms (Yasmina Khadra, Serge Joncour, Salim Bachi…) à qui l’éditeur a demandé « d’imaginer des histoires courtes qui pourraient devenir des films. » 

Mon seul regret est que ces petits livres dépassent de ma bibliothèque… car ils y ont véritablement leur place.



ELLE et ses jurées ont tenu Salon


Vendredi dernier, ELLE accueillait une partie des ses jurées pour des rencontres privilégiées avec plusieurs auteurs du cru 2010. Ca se passait dans la mezzanine du parc des expositions porte de Versailles, à l’abri du brouhaha du Salon du Livre.

 

J’ai d’abord bu un café à la table d’Eric Fottorino, qui a parlé de ses doutes sur l’intérêt que pouvait avoir L’homme qui m’aimait tout bas au-delà de son cercle familial. Il s’en est écoulé 70.000 exemplaires. Après ce vibrant hommage rendu à son père adoptif, écrit en un mois Eric Fottorino travaille avec son père biologique, le juif Maurice, qu’il questionne chaque soir. « Je suis analphabète en juif », confit-t-il.

 

Antonin Varenne fait partie de ces chanceux écrivains qui vivent de leur plume. Fakirs, il l’a écrit deux fois. Il ne fait pas de plan, il se lance en ayant en tête le début, la fin, et des idées de destins pour ses personnages – qui ensuite prennent leur autonomie et dictent leur loi. Quelques scènes clés, aussi, comme le suicide, la torture. « Je me focalise sur les thèmes plutôt que sur l’intrigue », explique-t-il.

Pour Fakirs, il avait cet objectif (atteint !) que les morts ne soient pas gratuites. Antonin Varenne prépare actuellement un ouvrage basé sur les souvenirs de la guerre d’Algérie de son père, appelé en 57.

 

De la timide Camille de Villeneuve, j’ai appris qu’il lui avait fallu 2 ans ½ pour écrire Les insomniaques, avec une rigueur qu’elle-même qualifie de scolaire : panneaux par parties, fiches pour les personnages, plan comportant plus de détails qu’il n’y en a au final dans le roman. « Mais un livre s’écrit en beaucoup plus de temps. Pendant des années, j’ai cherché, et il y a un moment où ça prend forme. »

 

Sur les tables, il y a des petits fours sucrés. Véronique Ovaldé compare Ce que je sais de Vera Candida à « un macaron avec dedans un truc un peu acide ». Comme s’il avait fallu placer cette histoire difficile dans un décor un peu fantaisiste pour faire passer la pilule. Et chose incroyable, elle n’a jamais mis les pieds en Amérique latine, où elle imagine pourtant qu’elle serait comme chez elle. Véronique Ovaldé a mis une année pour écrire Vera Candida ; et à la première lecture, son éditrice lui a dit, froidement : « Ca va faire un carton ». Elle ne s’est pas trompée.

 

La très belle Sarah Kaminsky, sur le visage de laquelle on s’amuse à retrouver les traits de son père, a commencé à écrire Adolfo Kaminsky, une vie de faussaire à la troisième du singulier. « Et puis j’ai arrêté. Ce n’était pas possible. J’avais l’impression d’écrire la nécrologie de mon père ». Le je s’est donc imposé pour ce témoignage qu’elle aura mis des années à convaincre son père de réaliser. L’intéressé a relu sa fille chapitre après chapitre, et se prête aujourd’hui au jeu de lectures publiques.

 

Avec Hélène Castel, nous avons parlé identité (« quelque chose de si profondément essentiel ») et importance de la parole : « Lors de ma confrontation avec le juge, cela a été une expérience pour moi que de découvrir que tout repose sur la parole. Ou, si ce n’est pas tout, beaucoup de choses. » Depuis la sortie de Retour d’exil d’une femme recherchée, Hélène Castel a créé La parole est à l’accusé, une association qui a pour objectif d’entrer dans les prisons et de permettre à chacun de trouver ses mots.

 

Etaient présents également Dominique Torres et Jean-Marie Pontaut, auteurs de Lila, être esclave en France et en mourir, mais (pas envie de replonger dans cette histoire sordide ? pas d’intérêt pour le travail, ici davantage journalistique que littéraire ?) je ne suis pas allée les voir.

 

Et puis, Gérard Garouste, personnage s’il en est, est passé avec Judith Perrignon. Il s’est confié à elle pendant un an (« des bavardages », dit-elle), puis elle a écrit pendant quatre mois ce qui allait devenir L’intranquille. « Je lis beaucoup, mais toujours la même chose », indique l’artiste. « Et si j’avais pu choisir entre tous les arts, j’aurais été musicien. » Nous ne sommes pas mécontents qu’il n’ait pas eu à choisir

 

Et l’après-midi s’achève. Je n’ai pas vu l’heure passer, il fait bientôt nuit dehors. Je repars ravie, avec en poche les cordonnées de plusieurs jurées, et aussi de trois auteurs qui ont acceptés d’être interviewés pour le blog



Lila, être esclave en France et en mourir, Dominique Torres et Jean-Marie Pontaut


Sur la promesse d’un avenir idéal – une bonne éducation pour elle, de l’argent pour sa famille -, Lila, jeune Malgache de 14 ans, part en France. Elle en reviendra 4 ans plus tard pour mourir auprès des siens, sans avoir jamais été payée ni scolarisée.

Exploitée, mais aussi battue et violée, Lila a connu l’enfer. Mais un enfer invisible en pays riche, dans un foyer au-dessus de tous soupçons.

 

Ce témoignage est écrit de façon efficace par deux journalistes – elle, grand reporter à France Télévisions et réalisatrice de documentaires (dont 4 sur l’esclavagisme moderne), et lui, rédacteur en chef à L’Express. Dominique Torres a créé en 1994 le Comité contre l’esclavage moderne.

Il n’est pas question ici de juger le style – d’ailleurs le ton rappelle la voix off d’un documentaire télé. La forme du témoignage disparaît derrière le propos.

 

Seulement voilà, les employeurs de Lila, mis en examen, ont vu l’enquête classée. Il y a autant de bonnes volontés pour faire avancer le dossier de Lila que de mauvaises pour le ralentir ou tenter de le faire oublier. Et pendant ce temps, les années passent

Les auteurs ne se contentent pas de raconter, ils ont enquêté. Ce livre devient une pièce de plus au dossier. Mais les zones d’ombres restent nombreuses, et sont autant de frustrations pour le lecteur, qui s’attend à davantage d’explications. Du calvaire quotidien de Lila, on ne saura rien, on ne pourra que deviner, imaginer à partir des témoignages recueillis.

Mais c’est un détail.

 

Ce qui compte, c’est que livre donne une insupportable nausée, persistante, de savoir que ce drame s’est produit et continuera de se produire pour de nombreuses autres Lila. Il révolte et donne envie de jeter un coup d’œil au travers des fenêtres éclairées des riches foyers, pour vérifier en cuisine qu’il n’y a pas quelqu’un à sauver tant qu’il en est encore temps… Le proverbe juif dit que « celui qui sauve un homme sauve l’humanité entière ». Alors, si ce livre peut servir à quelque chose



Adolfo Kaminsky, une vie de faussaire, Sarah Kaminsky


Adolfo Kaminsky a eu une vie incroyable, œuvrant dans la clandestinité pour aider les victimes de toutes les causes qui lui semblaient justes, pendant plus de trente ans.

Cela a commencé avec la Seconde Guerre mondiale et la fabrication de fausses cartes d’identité pour les juifs menacés d’arrestation. Adolfo Kaminsky, argentin et juif, a alors dix-sept ans, il est teinturier en Normandie.

« Rester éveillé. Le plus longtemps possible. Lutter contre le sommeil. Le calcul est simple. En une heure, je fabrique trente faux papiers. Si je dors une heure, trente personnes mourront… » 

Rescapé du camp de Drancy, Adolfo Kaminsky poursuit ses activités après la guerre, ne se fiant qu’à ses idéaux et refusant toute rémunération. L’Algérie, la Grèce, l’Amérique du Sud, l’Espagne… En 1971, il raccrochera son costume de faussaire pour démarrer une vie d’homme libre.

 

La vie d’Adolfo Kaminsky est un roman, mais sa fille Sarah, la dernière de cinq enfants nés de deux mariages différents, en a fait un témoignage.

C’est passionnant – notamment les techniques de falsification, les secrets d’inviolabilité percés à jour après des essais de collage ou des expériences de chimie, de même que ces causes qui, mises bout à bout, forment une partie de l’histoire de France, d’Europe, du monde occidental.

 

Ce qui m’a frustrée, c’est que j’aurais voulu mieux connaître la vie de l’homme, au-delà de son métier, et les interférences de son métier sur sa vie. Ces aspects ne sont que survolés, une ligne pour une relation amoureuse, une autre pour deux enfants. On a du coup l’impression qu’Adolfo Kaminsky enchaine les conquêtes, alors qu’elles sont en fait séparées par des mois, parfois des années. Il aurait peut-être fallu que le livre fasse deux fois, trois fois plus de pages. Vu l’intérêt du sujet, je pense que cela se serait lu aussi bien.



Je suis jurée du Prix Orange du Livre 2010 !


Je fais cette année partie du jury du Prix Orange du Livre, qui récompense un livre de fiction écrit en français et publié en France entre le 1er janvier et le 30 avril de l’année en cours. Et le jury est prestigieux : sous la présidence d’Erik Orsenna, les auteurs Éliette Abécassis, Serge Bramly, Emmanuel Delhomme, David Foenkinos, Fabrice Humbert (lauréat 2009), une libraire (Valérie Broutin) et 7 internautes. 

Je dévore en ce moment plusieurs romans de la « promotion 2010 ». En avril, le jury se réunira pour établir une première sélection de 30 livres, et en mai, il déterminera la short-list composée de 5 romans finalistes. 

En 2009, le Prix Orange du Livre a récompensé L’origine de la violence de Fabrice Humbert (Paris-Brest de Tanguy Viel faisait également partie des finalistes), ce qui place très haut la barre pour 2010… 



Les saisons de la solitude, Joseph Boyden


Le titre, l’image de la surcouverture, la quatrième de couverture, les 510 pages… J’avais plusieurs bonnes raisons de ne pas m’enthousiasmer pour Les saisons de la solitude ; de loin, cela semblait bien rimer avec ennui. Une histoire d’Indiens dans le nord du Canada… J’imaginais déjà les descriptions à n’en plus finir des plaines sauvages et autres paysages désertés par l’homme.
Erreur.

Will et Annie sont bien des Indiens, mais des Indiens du XXIème siècle. S’ils ont les cheveux longs, noirs et tressés, s’ils portent des mocassins rebrodés de perles pour avoir chaud dans les cabanes où ils vivent, les clichés s’arrêtent là.
Annie est une jeune femme moderne, quoique rurale, qui enfourche sa motoneige comme d’autres leur Vespa. Sa sœur Suzanne, devenue mannequin, a mystérieusement disparu. Tandis que leur mère la tient pour morte, Annie, qui n’y croit pas, part à sa recherche.
Son périple la mènera à Montréal, Toronto, Manhattan. A sa voix se mêle celle de son oncle Will, dans le coma après un accident. Après la mort de sa femme et de ses deux fils, ses nièces sont ce qu’il a de plus précieux.

Rivalités entre clans, liens du sang, amour, alcool, solitude, trappe, vie dans la nature (cela n’a pas été sans me rappeler le puissant Into the wild), superficialité du milieu du mannequinat… Tous ces thèmes sont abordés dans ce magnifique roman. Si la chronologie s’embrouille parfois, cela ne gâche rien. Et la traduction rend à merveille les subtilités et les nuances apportées par l’auteur. Les personnages d’Annie et de Will sont formidables de justesse, cœurs bruts et purs perdus, chacun à leur manière, dans un monde qui va trop vite… J’ai quitté à regret la famille Bird. J’aurais voulu que les 500 pages, pourtant déjà très denses, en soient 1000 !

Les saisons de la solitude est un très beau moment d’évasion.



L’origine de la violence, Fabrice Humbert




5 questions à Jean-Baptiste Destremau


2. Vous et les livres ? 

 Je marche au coup de cœur. Je suis sensible au discours des libraires, aux critiques positives sur les blogs ou les sites d’achat, aux conseils de mes amis. On m’offre beaucoup de livres. J’ai une gigantesque pile à lire dans laquelle j’effectue souvent des roulements, pour éviter certains ouvrages ou en faire remonter d’autres. Je ne suis pas sensible à l’actualité littéraire, sauf pour quelques auteurs. Mes dernières lectures sont Mari et Femme de Régis de Sa Moreira, Un tueur sur la route de James Ellroy, Le pantalon de Shakespeare d’Anne Dubouchet. En ce moment je lis Le chant de l’alouette de Willa Cather. Le prochain sur la pile ? sans doute La cathédrale de la mer de Ildefonso Falcones, offert par ma fille pour mon anniversaire.  
 

 



Soleil d’hiver et lectures de plage


De retour d’un peu de vacances au soleil, sur un autre continent, je ne peux m’empêcher de vous faire un rapide état des lieux de ce que les gens lisent à la plage. Une fois écartés les romans étrangers ainsi que les très nombreux magazines, voici ce qu’on peut constater :

 

Anna Gavalda, avec L’échappée belle, et surtout Marc Levy (avec La première nuit, mais aussi Le premier jour et Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites) l’emportent haut la main. Dan Brown (Le symbole perdu) et Harlan Coben sont également très présents sur les serviettes.

 

J’ai noté quelques essais, notamment Qui suis-je et si je suis combien ? de Richard David Precht, et d’autres qui confirment que la quête du bonheur à tout prix est dans l’air du temps – Une écologie du bonheur d’Eric Lambin, Le bonheur sur ordonnance de Barbara Abel.

 

Quelques livres que j’ai lus aussi : Sauver sa peau de Lisa Gardner, Enfant 44 de Tob Rob Smith, Fourrure d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Les visages de Jesse Kellerman, L’intranquille de Gérard Garouste, Trois femmes puissantes de Marie NDiaye.

 

Et pêle-mêle : Une vie de Simone Veil, Les disparus de Daniel Mendelsohn, La femme en vert d’Arnaldur Indridason, La princesse des glaces de Camilla Läckberg ainsi que d’autres romans venus du froid, L’accusé de John Grisham, Brusque chagrin de Philippe Meyer, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Shaffer & Barrows, L’élégance du hérisson de Muriel Barbery.

 

Au total, cela fait un panel assez représentatif, puisque 8 de ces ouvrages sont dans les meilleurs ventes du Nouvel Obs (semaine du 4 au 10 mars).

 

Je tiens également à signaler la présence d’un livre électronique, soigneusement protégé du sable dans sa housse transparente. Bon, ok, il appartenait à une Américaine.

 

Je ne tirerai de tout cela aucune conclusion particulière.

Simplement, je suis toujours étonnée de savoir que Marc Lévy vend autant (je n’ai dans mon entourage personne qui le lit) ; là, j’étais cernée, bien forcée de constater que ses lecteurs sont partout.