Pourquoi écrivez-vous, Richard Gaitet ?


Gaitet

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Né en 1981, Richard Gaitet est journaliste, critique littéraire pour plusieurs médias, notamment Standard et Radio Nova – il y anime depuis 2011 l’émission « Nova Book box ».

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Il est l’auteur de deux romans parus aux éditions Intervalles : Les heures pâles (2013) et Découvrez Mykonos hors saison (2014).

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Son prochain roman paraîtra en janvier 2016.

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Photo : (c) Marie Planeille

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Pourquoi écrivez-vous ?

GaitetPour fixer des souvenirs, des sensations. Pour rêver plus fort que prévu. Ou, comme le note H. P. Lovecraft dans un petit livre rouge que je découvre en plein soleil, pour « réaliser, momentanément, l’illusion d’une étrange violation ou suspension des limites exaspérantes du temps, de l’espace et des lois naturelles qui partout nous emprisonnent ».

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Lis. Voyage. Va danser. Tombe amoureux. Parle à tout le monde. Lis. Lis. Lis. Des choses variées, classiques ou bizarres. Vole aux meilleurs. Va au cinéma, écoute la musique, regarde des séries télé. Sois toujours en mouvement. Observe les autres. Ecris ce qui te fait peur, ce qui est dur à exprimer. Ne cède pas à la facilité. Travaille. Sois discipliné. Travaille. Muscle ton savoir-faire. Fais de tes défauts des forces. Sois exigeant, mais souple aussi, et accepte tes limites. Coupe. Coupe. Reformule. Vise la clarté. Ne cherche pas la renommée avant d’avoir de quoi la mériter. Lis. Embrasse. Embrasse. Lis. Ecris. Et pendant ce temps, fréquente des artistes dont tu estimes le travail, n’abuse pas des mondanités, mais tache aussi de t’en amuser, d’y débusquer des appuis, des mentors, des haut-parleurs. Surtout, dis la vérité – détournée, arrangée, romancée, transcendée, mais la vérité. Et invite-moi à dîner pour tous ces merveilleux conseils. Tu m’entendras chanter.

 

 

Précédent rendez-vous : Amina Danton

Prochain rendez-vous : Sigolène Vinson

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Découvrez Mykonos hors saison, Richard Gaitet


MykonosPrésentation de l’éditeur :

 

Attirant chaque année près de 400 000 visiteurs, ce petit port paisible des Cyclades devient de mai à septembre un Eden touristique généreux en plaisirs universels (soleil, danse, fête, feta). Mais en mars? Y-a-t-il seulement un club ouvert après minuit ?

Au hasard d’errances alcoolisées dans des rues blanches et désertes, deux pieds nickelés vont provoquer les dieux sans le savoir…

Entre fantaisie et comédie, cette épopée éthylique endiablée convoque aussi bien l’humour grand-guignolesque d’Hunter S. Thompson que l’art du mystère de la série Lost.

 

 

 

« Échouer à Mykonos sans se diluer dans la nouba, c’était courir Londres sans vomir à Camden Town. C’était échouer. » Le narrateur et son acolyte y échouent et échouent à peu près tout ce qu’ils entreprennent. Ils espèrent trouver sur l’île grecque la dolce vita et les femmes, mais du nectar ils ne goûteront que la lie. Car quand ils ratent quelque chose, ils ne le font pas à moitié.

 

« On ne peut défier les dieux impunément », affirme Richard Gaitet. Les deux pieds nickelés, après avoir « chatouillé les narines célestes avec le poivre de la jeunesse », vont en faire l’apprentissage…

 

Hilarant et plein d’esprit, ce court récit en forme de mauvais rêve éveillé se dévore. Le rythme trépidant de Découvrez Mykonos hors saison n’a d’égal que la qualité de la plume de son auteur. On espère que celui-ci aura à nouveau du nez pour sa prochaine destination de voyage.

Quant à la capacité de ce roman à donner ou non envie de visiter Mykonos hors saison – là n’est pas la question.

 

Editions Intervalles, juin 2014, 80 pages, 9,90 euros

 

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Pourquoi écrivez-vous, Amina Danton ?


Danton

Titulaire d’une thèse de doctorat en littérature française et d’un Capes de lettres modernes, Amina Danton se consacre depuis 2011 à l’animation d’ateliers d’écriture et à des activités de coaching littéraire (romans, récits, thèses).

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Elle est l’auteur de deux romans : La tangente (Gallimard, 2009) et Aurore disparaît (Mercure de France, 2014).

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Son site : http://am.danton.free.fr/wordpress/

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Photo © Catherine Hélie

 

Pourquoi écrivez-vous ?

Je pense aussitôt à ce titre de Nina Simone : I sing just to know that I’m alive. I play just to feel that I’ll survive.

Quand j’étais jeune, « écrire » était un mot un peu magique, incantatoire, que je brandissais en moi comme un totem, un bouclier, une prière aussi parfois. Il ne voulait rien dire, il résumait tout, il ouvrait à tout, il permettait d’aller partout. Il conjurait toutes mes peurs. Je croyais aussi beaucoup dans la célèbre phrase de Proust, lue dans Le temps retrouvé. La vraie vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie réellement vécue, c’est la littérature. Je la cite de mémoire, telle que je me la redis encore A Dantonaujourd’hui. J’ai su, très tôt, que lire était une façon d’être en vie, « le pourquoi-écrire » se trouve dans la réponse à cette « vie ». Je la mets entre guillemets car elle est paradoxale, je lisais trop, je m’absentais, mais je rejoignais la vraie vie, une vie dont je rêvais, et dont je désespérais, que la lecture me redonnait de plein fouet. Ecrire est une promesse que je tiens vis-à-vis de ces premières lectures, de mes premières amours.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

De se laisser traverser, de ne pas avoir peur de perdre, d’accepter que l’écriture les perde. Ne pas se situer par rapport à des considérations liées à la publication, à l’image, l’affirmation de l’amour propre, le souci de réussir, d’être dans le coup.

Ecrire n’est pas lié à une carrière, ni même à un métier. C’est une pratique, qui engage un amour inconditionnel. Rilke le disait au jeune poète. Lire. Lire. Apprendre sans cesse à lire. Ce qui a été lu, de même que tout ce qui a été vécu réellement, ne craint ni l’oubli ni le silence, tout ressurgit en temps voulu dans l’écriture.

 

 

Précédent rendez-vous : Gaëlle Renard

Prochain rendez-vous : Marie-Sabine Roger

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Aurore disparaît

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Aurore disparaît, Amina Danton


Aurore disparaitPrésentation de l’éditeur :

Elle se sentait de plus en plus légère depuis qu’elle le connaissait, et plus forte. Elle retrouvait des contours. Quand ils allaient dîner au restaurant, elle se pendait à son bras, elle le respirait, le cri des mouettes et celui des corbeaux se mélangeaient sur les quais de la Seine où les façades de l’île Saint-Louis ressemblaient aux falaises de Normandie, blanches, poreuses et crayeuses, accrochant la lumière. Le ciel était lavé par la pluie. Roland accompagnait le mouvement, très doucement. Il l’encourageait à trouver sa voie.

 

Quand Mme Damian est sauvagement assassinée dans une villa voisine de la sienne, Aurore est obligée de sortir de la solitude qu’elle s’était choisie et qu’elle avait rendue presque parfaite. Retirée au bord de la mer, où elle se consacre à la peinture, elle vit un grand amour, qu’elle continue de porter en elle et de protéger. Une hésitation au téléphone dans la voix de son mari, le souvenir d’une après-midi vieille de quinze ans chez Maud Nancy, les visites insistantes de sa voisine Irène B. viennent déranger le bel édifice de son intimité avec l’espace et l’infini.

 

 

Aurore a bâti des remparts tout autour d’elle afin de rendre la vie moins violente, et s’est réfugiée au Moulinet, sur le bassin d’Arcachon, lieu de villégiature pour la bonne société qui a construit entre les villas des remparts d’autres sortes.

Mais les remparts sont fragiles, la mer, le vent, le temps les rendent poreux, et aucun n’est indestructible.

 

Dans son deuxième roman, Amina Danton dépeint un monde dans lequel le silence est fracassant, la représentation sociale un devoir, l’ennui une activité à temps plein, la rêverie un luxe, les regrets des compagnons de solitude animés de mauvaises intentions, et où la peinture ouvre des fenêtres. « Les secrets étaient bien gardés. Les existences recousues par-dessus. » Avec une justesse implacable, elle met en mots l’absurdité des jeux sociaux, des bavardages, des maquillages, des chemisiers à fleurs, la lumière blanche et la mélancolie – et tant d’autres non-dits.

 

Aurore disparaît est l’histoire d’une femme qui a toujours pensé qu’elle n’avait pas droit à l’existence. L’histoire de ceux qui s’effacent et de ceux qui en profitent – à moins que ce ne soit l’inverse. L’histoire d’enfants qui n’ont pas grandi à l’intérieur des êtres qui pourtant sont devenus adultes. Et l’histoire de ce que peuvent faire les éternelles petites filles pour remonter sur les épaules de leur papa.

L’histoire de rendez-vous avec des fantômes, et de vies qui avancent à reculons.

 

L’écriture d’Amina Danton, superbe d’exigence, donne de la densité à ces vies dont on croit qu’elles en manquent. Sa prose ne contient pas un mot de trop, les digressions même font avancer.

Et la disparition, surtout, qui se révèle au fil des pages, qui n’est pas celle qu’on imaginait, éclate de manière inattendue et fait chavirer le lecteur, achevant d’emporter sa totale adhésion.

 

Mercure de France, avril 2014, 208 pages, 17 euros

 

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Trois phrases :

 

« Les secrets étaient bien gardés. Les existences recousues par-dessus. » (page 98)

 

« Vivre était devenu un exil. » (page 159)

 

« Elle n’aurait jamais su comment le lui dire, comment exprimer ce bizarre sentiment d’avoir été à lui tout en étant sans lui. » (page 190)



Pourquoi écrivez-vous, Gaëlle Renard ?


Gaelle Renard

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Journaliste de formation, Gaëlle Renard a travaillé dans la culture et dans la presse.

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Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages pratiques : Comment j’ai surmonté ma timidité (éditions Milan), Au secours, je suis maman ! et Au secours ! Elle veut des fraises (la grossesse expliquée aux garçons) (éditions Leduc.s).

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Son premier roman, Au secours, j’ai 40 ans (depuis 4 ans), est paru aux éditions Charleston en mai 2015.

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. Photo © Patricia Franchino

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Pourquoi écrivez-vous ?

RenardJ’écris pour ranger ma tête. Mes idées, mes colères, mes angoisses, et mes enthousiasmes flottent dans mon esprit comme les herbes de la mare de mon enfance, comme le brouillard de la plaine où je suis née. Alors je me pose. Et je transpose. L’écriture est la flamme qui rend soudain visible l’encre sympathique de mes pensées. J’écris comme je range mes placards, comme je fais le ménage, pour être contente après. J’écris comme une fille du Nord, comme une femme de mineur, qui refuse de laisser la poussière de charbon ternir son quotidien. J’écris parce que j’aime quand c’est propre.

J’écris pour fixer les moments, pour arrêter le temps. Pour garder à tout jamais l’odeur des cheveux, la douceur de la main de ma grand-mère qui s’éteint, la petite musique de la voix de mes fils, le goût du premier baiser de mon homme au son des boums boums de mon cœur. J’écris comme je prendrais un polaroïd. D’ailleurs souvent, c’est une image qui motive ce que j’écris. Ecrire me permet de redonner le son, l’odeur, le toucher à cette image. L’écriture c’est comme une photo magique de l’instant.

Renard1J’écris parce que ça rend tout moins grave. C’est plus fort que moi, il faut que je glisse de l’humour partout. Humour acerbe ou tendre, humour qui grince ou lubrifie, je ne peux pas m’empêcher de tout assaisonner, comme une cuisinière qui a parfois la main lourde, je le sais. Les histoires de la vie bouleversent beaucoup moins la grande sensible que je suis quand je sais que je vais pouvoir les extrapoler, les distendre, les bousculer, et les dédramatiser par un sourire.

J’écris parce que j’ai une toute petite voix que bien souvent on n’entend pas.

J’écris parce que jouer avec les mots, leur sonorité, et leur rythme me console de ne rien y connaître en musique.

J’écris parce qu’on m’a trop bien appris à ne pas mentir, mais qu’à l’écrit, c’est permis.

J’écris parce que M. Breton, en cours moyen, avait dit à mes parents qu’il gardait mes rédactions comme un bonbon, à la fin de ses corrections. J’écris pour qu’on me dise que c’est bien, ce que j’écris.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

De ne pas penser à ceux qui vont le lire. Je crois qu’il faut d’abord écrire pour soi, quitte à arrondir les angles au polissoir de la diplomatie après.

De ne pas se regarder écrire. Je crois que c’est le plus difficile. Il faudrait idéalement écrire comme on déborde, sans essayer de faire professionnel, ou poétique, ou joli.

De s’acheter des cahiers, des carnets, et d’y noter des phrases qui lui viennent, et des idées même mal ficelées, sans trop savoir ce qu’il ou elle en fera après.

D’écouter, d’observer, d’espionner les conversations, d’imaginer la vie des gens. Bref, de fréquenter beaucoup les cafés et de regarder, l’hiver, à travers les fenêtres éclairées.

 

 

Précédent rendez-vous : Cécile Coulon

Prochain rendez-vous : Amina Danton

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Au secours, j’ai 40 ans (depuis 4 ans)

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Au secours, j’ai 40 ans (depuis 4 ans), Gaëlle Renard


40 ansPrésentation de l’éditeur :

 

On dit que 40 ans, c’est le nouveau 30. Certes, mais c’est quoi avoir 40 ans pour une femme aujourd’hui ? Un livre désopilant sur vous, les jeunes quarantenaires, mais aussi un peu sur vos hommes (l’ancien et le nouveau), votre belle-mère (ou ex.), vos copines qui s’appellent toutes Véronique ou Virginie… Sans oublier vos enfants qui grandissent, votre banquier, votre cher patron, votre panier à provisions, la CPAM, l’URSSAF, votre miroir, votre self-control, votre estime de vous-même, votre crème de jour… Et la question qui taraude l’héroïne : et si je faisais un dernier bébé pour la route ?

Drôle et sensible, un livre qui dresse le portrait d’une génération de femmes, et de toutes les femmes.

 

 

Véronique, « celle qui porte la victoire » en grec, voit soudain venir la quarantaine au moment où elle divorce du père de ses deux garçons. Elle décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur et, de psys en dîners avec les copines, de dédramatiser son statut de quadragénaire. La voilà qui part en quête du nouvel homme de sa vie…

 

Dans ce livre qui se situe quelque part entre le roman et le journal intime, l’album photo et le carnet fourre-tout, Gaëlle Renard raconte ce que c’est que d’avoir quarante ans quand cet âge a toujours paru lointain, vaguement inaccessible. Car quand on passe de jeune dynamique à pré-senior, presque has been, ça ne fait pas de bruit, il n’y a pas d’avertissement. On se réveille un matin en en prenant conscience, et le choc est brutal.

 

Au secours, j’ai 40 ans (depuis 4 ans) raconte un quotidien de femme moderne, Parisienne, qui n’échappe pas à certains clichés, avec le spectre effrayant de la ménopause qui rôde et l’enfance qui file, le désir de nouvelle maternité in extremis et l’amour qui n’a pas d’âge… Révélation : Bridget Jones a 40 ans (depuis 4 ans), elle a deux enfants et elle vit à Paris !

 

L’humour est le moyen que la narratrice a choisi pour compenser sa fragilité, qui oscille entre détermination et fatalité. Gaëlle Renard use et abuse des jeux de mots, s’adresse directement à son lecteur (sa lectrice, plus certainement) et atteint l’objectif supposé de son livre : partager sa situation et ses états d’âmes pour les rendre moins lourds à porter.

 

Un roman à offrir à celles qui approchent des quarante ans, celles qui ont passé le cap et ne s’en remettent pas, et à celles qui, tant elles ont cru ne jamais atteindre cette décennie canonique, ne savent toujours pas s’il faut dire quadragénaire ou quarantenaire…

 

Editions Charleston, mai 2015, 224 pages, 17 euros

 

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Sept phrases choisies :

 

40« La thérapie de couple est à l’homme d’aujourd’hui ce que la machine à laver était à l’homme des années soixante : une promesse, un symbole pour tout arranger, une façon de dire : tu vois bien que j’en fais, des efforts ! » (page 17)

 

« C’est comme le sexe quand ça fait du bien et du mal en même temps, j’ai envie que ça continue et que ça s’arrête bientôt. » (page 39)

 

« Ce n’est pas parce que l’autre est jeune que toi, tu deviens vieille. » (page 47)

 

« A quel moment a-t-on donné aux bébés les prénoms de nos pépés et mémés ? » (page 88)

 

« Le jeunisme m’énerve. Surtout depuis que je ne suis plus jeune. » (page 98)

 

« A quel moment ai-je attrapé l’âge des amis de mes parents ? » (page 113)

 

« Dans mon corps de femme adulte, épanouie, y a une petite fille pas très gaie qu’est coincée. » (page 131)



La cote 400, Sophie Divry


cote 400Quatrième de couverture :

 

Elle rêve d’être professeur, mais échoue au certificat et se fait bibliothécaire. Esseulée, soumise aux lois de la classification de Dewey et à l’ordre le plus strict, elle cache ses angoisses dans un métier discret. Les années passent, elle renonce aux hommes, mais un jour un beau chercheur apparaît et la voilà qui remet ses bijoux. Bienvenue dans les névroses d’une femme invisible. Bienvenue à la bibliothèque municipale, temple du savoir ou se croisent étudiants, chômeurs, retraités, flâneurs, chacun dans son univers. Mais un jour ce bel ordre finit par se fissurer.

 

Bibliothécaire depuis 25 ans, la narratrice est responsable du rayon géographie (cote 900, avec l’histoire). En arrivant sur son lieu de travail, elle trouve un individu qui s’est laissé enfermer la nuit précédente au sous-sol de la bibliothèque – le fantasme de bien des lecteurs. Elle s’adresse à lui en un monologue enlevé dans lequel elle exprime le moindre de ses sentiments sur son métier, l’impact de celui-ci sur son quotidien, son amour de la littérature et sa place à elle dans le monde.

 

La narratrice est de celles « qui pensent que l’entrée d’un livre en bibliothèque doit être une reconnaissance. Une distinction. Une élévation. » Elle se sent « « la ligne Maginot de la lecture publique »Lectrice engagée, bibliothécaire militante (et inversement), la narratrice, par cette conversation matinale, juste avant l’ouverture, donne à voir autrement ce lieu qu’est la bibliothèque. On s’amuse avec elle du classement qui place De la division du travail social juste avant Le Suicide, de Durkheim. On réalise avec elle que la bibliothèque est aussi ce lieu qui réconcilie les agoraphobes avec l’humanité. On s’emplit de ce sentiment de grandeur et de pouvoir que l’on éprouve face aux livres, face au savoir à portée de main, comme la conscience accrue de sa petitesse et de sa finitude devant la vastitude de ce savoir.

 

C’est drôle et érudit, frais et intelligent. C’est court, sans chapitres, mais les paroles de la narratrice se boivent comme du lait – et si c’était nous, finalement, le lecteur enfermé avec elle au sous-sol de la bibliothèque ?

Tout, dans la vie, n’est pas à prendre au pied de la lettre.

 

Un premier roman révélateur de cette écriture si particulière, et de cette deuxième personne du pluriel déjà (quoi qu’ici justifiée par la présence théorique d’un interlocuteur), qui fait tout le sel de La condition pavillonnaire, troisième roman de l’auteur. Une gourmandise dont se délecteront tous ceux qui ont au moins une fois poussé la porte d’un lieu où s’empruntent les livres – et tous ceux qui les aimes, simplement.

 

Ce petit livre est dédié « à toutes celles et tous ceux qui trouveront toujours plus aisément une place en bibliothèque qu’en société ». Faut-il préciser l’étiquette qui figure sur mon exemplaire, et où je l’ai emprunté ?

 

Editions les Allusifs, 2010, 66 pages, 11 euros

 

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Entre les pages :

 

« Il ne faut jamais se faire remarquer dans une bibliothèque. Se faire remarquer, c’est déjà déranger. » (page 12)

 

« Savoir se repérer dans une bibliothèque, c’est repérer l’ensemble de la culture, donc le monde. » (page 15)

 

« Il n’y a pas de loisirs dans la vie : on s’abaisse ou on grandit, point final. » (page 17)

 

« On n’est jamais seule quand on vit parmi les livres. » (page 18)

 

« Une nuque, c’est une promesse, un résumé de la personne entière par sa partie la plus intime. » (page 22)

 

« Qu’est-ce qu’un Américain sinon un Européen qui a raté le bateau du retour ? » (page 25)

 

« L’histoire contemporaine tient en trois évènements qui ont bouleversé notre rapport au monde : la Révolution française, les massacres de la guerre de 14 et l’invention de la pilule contraceptive. » (page 28)

 

« Je ne voyage plus : partout où je peux aller, Napoléon est déjà passé. » (page 28)

 

« J’ai accepté de déménager parce que j’avais la mauvaise idée d’être amoureuse. » (page 33)

 

« Les classes populaires qui permettent aux rayons d’élite de maintenir leurs privilèges n’obtiennent de la part de la noblesse aucune considération. » (page 36)

 

« Ramer, il n’y a rien de mieux pour la santé. » (page 38)

 

« Si vous fréquentez quotidiennement de mauvais livres, ça ne rend pas intelligent. » (page 39)

 

« Les gens s’excusent beaucoup trop, tout le monde a peur d’être méchant et ça fait de la littérature pour bébés. Du ras des pâquerettes. Ce n’est pas comme ça qu’on grandit. » (page 39)

 

« Le pire, ce sont les livres d’actualité : sitôt commandés, sitôt écrits, sitôt imprimés, sitôt télévisés, sitôt achetés, sitôt retirés, sitôt pilonnés. » (page 39)

 

« La culture, c’est un effort permanent de l’être pour échapper à sa vile condition de primate sous-civilisé. » (page 41)

 

« La révolution, ce n’est pas dans le bruit qu’on la fomente, mais dans le silence murmurant des lectures personnelles. » (pages 41-42)

 

« Je me sens la ligne Maginot de la lecture publique. » (page 42)

 

« Garder le silence en groupe, ce n’est pas naturel, mais ça fait partie de l’apprentissage de la civilisation. » (page 44)

 

« Les deux ensemble, le livre et le lecteur, au bon moment dans la vie de chacun, cela peut produire des étincelles, un feu, un embrasement, ça peut changer une vie. » (page 48)

 

« L’accumulation matérielle appauvrit l’âme, l’abondance culturelle l’enrichit. » (page 49)

 

« Ma culture ne s’arrête pas là où commence celle d’autrui. » (page 49)

 

« La vie n’est pas un programme de machine à laver. » (page 50)

 

« Jamais on ne se sent aussi misérable que dans une bibliothèque. » (page 55)

 

« Les livres ne peuvent rien pour nous. » (page 55)

 

« La bibliothèque est l’arène où chaque jour se renouvelle le combat homérique entre les livres et les lecteurs. » (page 55)

 

« Il n’y a que deux côtés à une barricade. » (page 56)

 

« L’école parfois s’est trompée, la bibliothèque répare. » (Eugène Morel, cité page 57)

 

« Pour écrire, il faut avoir un problème sexuel. Ou trop de libido, ou pas assez. C’est au choix. Mais écrire, c’est sexuel. » (page 61)



Pardonnable, impardonnable, Valérie Tong Cuong


PardonnablePrésentation de l’éditeur :

 

Un après-midi d’été, alors qu’il se promène à vélo sur une route de campagne, Milo, douze ans, chute et se blesse grièvement.

Ses parents Céleste et Lino et sa grand-mère Jeanne se précipitent à son chevet. Très vite, chacun va chercher les raisons de l’accident. Ou plutôt le coupable. Qui était avec lui ce jour-là ? Pourquoi Milo n’était-il pas à sa table, en train de faire ses devoirs, comme prévu ?

Tandis que l’angoisse monte autour de l’état de Milo resurgissent peu à peu les rapports de force, les mensonges et les petits arrangements qui sous-tendent cette famille. L’amour que chacun porte à l’enfant ne suffira pas à endiguer la déflagration. Mais lorsque la haine aura tout emporté sur son passage, quel autre choix auront-ils pour survivre que de s’engager sur le chemin du pardon ?

Un roman choral qui explore la difficulté à trouver sa place au sein du clan, les chagrins et la culpabilité, mais aussi et surtout la force de l’amour sous toutes ses formes.

 

 

Le jeune Milo est dans le coma, et autour de lui sa famille se rassemble juste avant de voler en éclats. Pour supporter la peine, il faut un coupable. On cherche, on trouve. Mais le coupable est-il bien celui que l’on croit ? Y en a-t-il seulement un ?

 

Il y a mille sortes de coma, et autant de façons de s’en réveiller. Valérie Tong Cuong est une orfèvre, qui maîtrise à la perfection aussi bien la construction romanesque que les nuances des sentiments. Dans Pardonnable, impardonnable, elle dit les glissements de terrain intérieurs et les silences, les digues qui cèdent, le temps perdu qui ne se rattrape pas, tout ce que l’on bâtit sur des erreurs, et les mensonges qui sauvent parfois.

 

Valérie Tong Cuong joue avec les émotions de son lecteur et invite à ne pas se fier aux apparences. Tout est toujours moins simple qu’il n’y paraît. Ce qu’on croit penser des personnages évolue en permanence. Rien n’est fabriqué, tout sonne juste.

Il y a mille manières de se sauver. Sauver les autres est l’une d’elles.

 

Pardonnable, impardonnable est une plongée fascinante dans les profondeurs abyssales de nos âmes, des secrets et des non-dits. Une spirale étourdissante dont personne ne peut s’extraire indemne. Un roman à quatre voix autour de cinq personnages qui nous accompagnent pour longtemps.

 

Valérie Tong Cuong fait partie de ceux qui ont compris bien des choses du monde et des existences qui le traversent. Dans son roman, elle pose de nombreuses questions. Chacun est libre d’en chercher les réponses.

 

Editions JC Lattès, janvier 2015, 340 pages, 19 euros

 

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Fragments

 

« Depuis qu’il a fêté ses douze ans, il n’est plus certain d’être encore un enfant. » (page 22)

 

« Combien de fois dans une vie l’être humain renonce-t-il à se faire confiance ? » (page 27)

 

« Les grandes douleurs unissent plus sûrement que les joies. » (page 30)

 

« On ne mesure correctement que ce que l’on perd. » (page 46)

 

« Les coupables ne sont pas toujours ceux qui tiennent l’arme du crime. » (page 49)

 

« Ce n’est qu’avec le temps qu’on mesure la profondeur de nos blessures. » (page 63)

 

« Il y a des secrets dont il faut parler tout de suite ou plus jamais. » (page 64)

 

« Tant qu’on ne sait pas que le luxe existe, pourquoi veux-tu qu’il nous manque ? » (page 102)

 

« La vérité est-elle un devoir ? » (page 137)

 

« Ce qui n’est pas encore dit n’existe pas. » (page 137)

 

« Il ne faut jamais accepter l’aide financière d’une mère fusionnelle : une fois le capital remboursé, les intérêts restent dus à vie. » (page 156)

 

« C’est lorsque l’on n’a plus rien à perdre que l’on est le plus dangereux. » (page 170)

 

« Ce n’est pas la manière dont les choses arrivent qui compte, c’est la raison pour laquelle elles se produisent. » (page 175)

 

« Trop de lumière aveugle. » (page 221)

 

« Il y a toujours quelqu’un assis plus haut que vous pour vous regarder avec dédain. La seule façon d’y échapper n’est pas de continuer à grimper, mais de se moquer de ce regard-là. » (page 235)

 

« Le viol des sentiments est-il plus acceptable que celui des corps ? » (page 237)

 

« Être écrasée par un éboulement et vivre encore, hélas. » (page 262)

 

« Il y a une forme de libération à apprendre sa malédiction. » (page 267)

 

« Je me cogne aux quatre murs de mon isolement. » (page 295)

 

« Je lui ai volé ma présence, y compris lorsque j’étais là. » (page 305)

 

« C’est la situation qui est monstrueuse. Notre capacité commune à nous tromper sur l’essentiel. Notre manière d’enfouir nos erreurs en espérant qu’elles s’annuleront. Mais par-dessus tout : nos silences. » (page 315)



Pourquoi écrivez-vous, Cécile Coulon ?


Cecile Coulon

Cécile Coulon est née en 1990. Après un roman et un recueil de nouvelles aux Éditions Revoir, elle a publié quatre romans aux Éditions Viviane Hamy (dont Le Roi n’a pas sommeil (2012), Prix Mauvais Genres France Culture / Le Nouvel Observateur).

Son dernier ouvrage, Les grandes villes n’existent pas, est paru aux éditions du Seuil en janvier 2015.

. Photo © TF1

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Pourquoi écrivez-vous ?

Parce que ça me procure un plaisir que je ne trouve pas ailleurs, ou en tout cas, pas de cette puissance. J’ai commencé à écrire des histoires après en avoir beaucoup lu, et ça me bouleversait tellement, que j’ai voulu, à mon tour, tenter de bouleverser le lecteur.

CoulonL’écriture, c’est une sorte de conversation en différé, où au lieu de sortir des âneries spontanément, sans réfléchir, on peut utiliser tout le temps nécessaires pour les formuler ! Il y a autre chose aussi : j’ai parfois entendu que la littérature, ses univers, étaient plus intenses que le réel. Je crois que c’est l’inverse : pour moi l’écriture est un moyen de comprendre l’intensité du monde après l’avoir expérimentée.

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Lire, beaucoup, de tout. Des bandes-dessinées, des nouvelles, des romans, de la poésie, c’est très important la poésie, des textes philosophiques, écouter de la musique, voir beaucoup de films. Habituer son imagination à inventer des histoires, à comprendre comment ça fonctionne la construction du suspense, des personnages. Et surtout, ne jamais écouter les conseils des auteurs (rires) !

 

 

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Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon


Les grandes villes n existent pasPrésentation de l’éditeur :

« Quelle horreur d’être jeune dans ce coin ! » Cette remarque, Cécile Coulon l’a entendue pendant toute son adolescence. Jolis mais invivables, ces petits villages du fin fond du Massif central, qui disparaissent de la carte une fois la nuit tombée ? L’auteure et ses amis d’enfance ont pourtant su en faire leurs terrains de jeux et d’apprentissage. Entre le stade, l’école, l’unique boutique, la salle polyvalente et l’église, il semble, à lire la romancière, qu’il soit possible de grandir heureux dans l’ignorance la plus totale des grandes villes. Ce portrait collectif d’une génération se veut aussi réhabilitation de la jeunesse à la campagne.

Ces espaces, on y habite pour rêver d’en partir, on les quitte pour rêver d’y revenir.

 

Ce récit est l’un des titres de « Raconter la vie », nouvelle collection des éditions du Seuil, dont voici l’intention :

Par les voies du livre et d’internet, Raconter la vie a l’ambition de créer l’équivalent d’un Parlement des invisibles pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays.

Il veut répondre au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, les aspirations quotidiennes prises en compte. En faisant sortir de l’ombre des existences et des lieux, Raconter la vie veut contribuer à rendre plus lisible la société d’aujourd’hui et à aider les individus qui la composent à s’insérer dans une histoire collective.

Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples – celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature.

Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit.

 

 

Dans ce court livre à la couverture orange, la jeune romancière Cécile Coulon raconte comment l’on grandit à la campagne. Elle raconte les territoires oubliés, les frontières qui sont avant tout psychologiques, le voisinage qui fait de l’anonymat « une conquête perdue d’avance », les choses qui changent un peu moins vite qu’ailleurs.

Le cimetière annonce la couleur : « Nous avons été ce que vous êtes, et vous serez ce que nous sommes, pensez-y. »

 

Cécile Coulon raconte le stade municipal, dont le cœur bat en permanence ; l’église, ce lieu social ; le bar-tabac qui symbolise l’âge adulte ; la salle des fêtes qui, si le stade et l’école sont les deux poumons du village, en est le foie ; et les rues, les routes, où l’on ne craint pas l’agression mais qui tuent. « Dans les zones d’habitation éloignées des grandes villes, la première cause de décès chez les jeunes, ce sont les accidents de la route. Même chez ceux qui n’ont pas encore l’âge de conduire. »

 

Les grandes villes n’existent pas est le portrait tendre et lucide d’une génération qui a grandi avec la forêt et les volcans pour horizon – plutôt que le béton.

C’est aussi, et c’est ce qui en fait tout le charme, une certaine vision de l’émancipation et de « ce moment terrible où il faut choisir entre vivre sa vie ou celles des autres ».

 

Le début du livre est à télécharger ici

 

Seuil, janvier 2015, 112 pages, 7,90 euros

 

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Carnets de campagne :

 

vache« Ceux qui n’ont pas le permis dans les campagnes sont soit trop jeunes, soit malades. » (page 22)

 

« Nous avons été élevés en plein air, comme les poules du voisin. » (page 27)

 

« A Paris, les gens vivent à quatre dans trente mètres carrés, on appelle ça « la bohème » ; à la campagne, tu vis seul dans soixante mètres carrés, on appelle ça « la misère ». » (page 27)

 

« Généralement, plus les animaux sont petits, plus ils effraient les habitants. » (page 37)

 

« Le stade municipal, c’est comme le bistro du coin, avec plus d’espace et de pelouse. Et parfois, plus d’alcool. » (page 47)

 

« Quand on habite une commune de moins de mille habitants, on passe son adolescence à chercher des heures de sommeil là où il n’y en a pas. » (page 58)

 

« A la campagne, on ne devient pas adulte le matin de son dix-huitième anniversaire, mais lorsqu’on reçoit la feuille de papier rose qui donne officiellement le droit d’aller faire ses courses, et surtout la course, au volant d’une voiture. » (page 65)

 

« Les routes ne pardonnent pas. » (page 68)

 

« Ici, l’adolescence commence quand on comprend qu’on ne peut échapper à l’imagination des autres, surtout des aînés, à qui l’on doit le respect. » (page 75)

 

« Dieu a fait la campagne, et l’homme a fait la ville. » (William Cooper, cité page 77)

 

« La campagne est une somme d’exigences familières, quotidiennes. » (page 85)

 

« Une boulangerie qui ferme et le village meurt. » (page 86)

 

« Même avec la plus mauvaise volonté du monde, on participe à la vie du village, aux rires de nos voisins. » (page 93)

 

« Un enclos est parfois le moyen idéal pour donner l’envie de partir. » (page 99)