Le meilleur du monde, Virginia Bart


le meilleur du mondePrésentation de l’éditeur :

Jeanne a bientôt quarante ans. Elle est mariée avec Nicolas depuis presque vingt ans et vit à Paris où elle est journaliste. Elle est cérébrale, rationnelle, ambitieuse, soucieuse des apparences et impassible. En réalité, elle souffre et elle s’ennuie. La vie lui paraît fade et le vrai bonheur hors d’atteinte. Un soir d’été à Sète, elle retrouve Christophe, son amour de jeunesse. Instinctif, sensuel, dilettante, rebelle, insouciant, il est son contraire.

Pourtant c’est le coup de foudre. Pendant quelques mois, Jeanne vit enfin en osmose avec elle-même et avec le monde. Au nom de la promesse d’une vie enfin rayonnante et vibrante, elle décide alors de tout quitter. Mais le merveilleux peut-il durer ?

 

 

Jeanne est une femme comme il en est beaucoup autour de nous. Elle affiche les apparences d’une vie où tout va bien, pourtant elle s’est toujours sentie vide, une ébauche d’elle-même ; vivre ne lui a jamais été évident, elle fuit le présent en se défonçant à ce qu’elle peut, et c’est groggy qu’elle espère un futur différent ; depuis toujours elle attend qu’il se passe quelque chose dans son existence. Cela va finir par arriver. Jeanne recroise Christophe, son premier amour, celui d’avant la vie qu’elle s’est choisie.

Pour l’héroïne, la fonction fait l’individu. La carriériste, qui évolue dans un milieu dont Christophe ignore tout, n’impressionne nullement ce dernier. Cet homme qui la connaissait avant est peut-être le seul à la voir pour ce qu’elle est davantage que pour ce qu’elle fait. Comment résister ? Comment ne pas vouloir raviver une flamme qui a brûlé si fort ?

 

Jeanne s’est acclimatée aux codes du monde sans surprises qui est le sien. Ces codes, Christophe les fait voler en éclats. Christophe la ramène à la vie, la régénère, lui donne tout son amour. Cet amour est inconditionnel et réciproque. Mais Christophe exècre le monde dans lequel s’est construite Jeanne, et ce paradoxe au cœur de ses propres sentiments la ronge de plus en plus. Au bout d’un temps, les non-dits viennent gripper la fluide mécanique de l’amour.

 

Virginia Bart met des mots sur ces parenthèses que sont les vacances, l’été, ces périodes de respiration – voire de rupture, de rythme du moins – qui invitent à un recommencement auquel on renonce au retour. Elle dépeint avec beaucoup de finesse la fatalité du quotidien, la beauté des sursauts qui en sont le sel, la résignation des plus exigeants. Elle dit combien il peut être difficile de se soustraire aux attentes des autres, si insistantes qu’elle devienne parfois les siennes. Combien il peut être vertigineux de vivre en dehors de leur regard.

Les exigences sont nécessaires, en amour en particulier, mais les exigences ont leurs limites…

 

Un beau petit roman sur la volonté de changer et de vivre, sur la capacité à saisir la chance de bonheur lorsqu’elle se présente, et une intellectualisation de l’amour à l’épreuve de la vie moderne et du quotidien d’une grande justesse.

Il est cependant encore permis de croire que l’amour extraordinaire, sans concession ni renoncement, peut durer…

 

Editions Buchet/Chastel, janvier 2015, 160 pages, 13 euros

 

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Fragments choisis :

 

« Cette perception diminuée de l’existence ne m’avait laissé à ce jour presque aucun moment de répit. » (page 27)

 

« A cette époque, l’emportement de corps coûtait cher. Parce qu’on s’aimait, ou juste pour le plaisir, on cédait à la tentation et on devait après coup donner la preuve que derrière ce désir fou, il y avait de la morale, du sérieux, de l’engagement. Alors on se mariait sans rien savoir l’un de l’autre, sans rien connaître de la vie. » (pages 38-39)

 

« Je planifiais sans relâche le moment où tout irait mieux, où ma vraie vie, sans problème et sans souffrances, commencerait enfin. » (page 55)

 

« Il m’a ramenée à la vie. Il est maintenant l’heure que je retrouve la mienne. » (page 88)

 

« Un enfant se faisait avec « la bonne personne », au « bon moment », une fois que l’on « avait reglé ses problèmes personnels », « quand on était installé dans l’existence ». En vertu de quoi, j’avais toujours remis l’enfantement à plus tard. Nous n’avions, selon mes critères, pas assez de temps, d’argent, de sérénité, de force, de distance avec l’histoire de nos parents, de maîtrise de nos folies et de nos faiblesses. » (page 94)

 

« Pour la première fois, je suis la seule femme sur terre et Christophe est le nom et le visage du meilleur du monde. » (page 99)

 

« Jusque là, j’avais toujours pensé que le plaisir, le divertissement, la beauté avaient un prix et Paris, où tout est à vendre, m’avait confortée dans cette opinion. » (page 107)

 

« Il ne voulait pas changer. Alors j’ai décidé que je ne changerais pas non plus. » (page 119)

 

« Je veux redevenir un petit animal que l’on caresse, une petite fille que l’on cajole. Je ne veux plus être une femme. » (page 122)

 

« Les mots fabuleux ont laissé place aux chamailleries, aux moqueries bon enfant, aux négociations. Les nuits de fusion aux soirées télévisées, la nudité du désir aux guenilles du dimanche, l’anorexie de l’amour aux chariots poussés dans les supermarchés. » (page 135)

 

« La vraie vie demande bel et bien des efforts. » (page 139)



Birkenau, 21.01.2015


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Mercredi 21 janvier 2015. Nous partons pour Prague encore hantés par les images de la veille. La route passe à nouveau par Oświęcim. Nous avons décidé de profiter longuement de la capitale tchèque. Mais après quelques kilomètres seulement, l’évidence s’impose à nous. Impossible de quitter la Petite-Pologne sans être allés à Birkenau.

Nous voici à nouveau sur le deuxième parking, à Brzezinka. Un autre garde nous explique qu’on ne peut pas stationner. On n’accède au camp dit d’Auschwitz II que par le bus partant du mémorial d’Auschwitz I. Retour au parking à 8 zlotys. Le bus est un don de Volkswagen au mémorial. Toutes les nationalités y grimpent.

 

Le soleil timide du matin a disparu. Le gris s’installe. Les cérémonies de commémorations du 70ème anniversaire de la libération des camps auront lieu au pied de la Death gate. L’accès à celle-ci est fermé le temps des préparatifs et des travaux de réfection. La porte elle-même est masquée par une grande tente blanche comme la neige que l’on a vue en chemin mais qui n’est pas encore arrivée ici. L’on entre par un autre côté. Librement toujours, et cette fois sans ticket ni tourniquet.

 

Le plus grand camp de concentration et d’extermination du Troisième Reich. A perte de vue. De l’entrée, on ne voit pas les limites opposées du camp. 170 hectares. La logique destructrice d’Auschwitz I est ici industrialisée. Grande, immonde échelle. Les baraquements sont longs et bas, les barbelés plus lointains. Ils ne sont pas plus hauts qu’à Auschwitz I, mais l’espace qui les entoure les rend plus redoutables. Ici, encore moins d’endroit pour se cacher. Les yeux des miradors voient plus loin. Les arbres sont nus. Les cibles impossibles à rater.

Certains bâtiments sont en ruines, d’autres soutenus par des étais. Entre les bâtiments, les fossés canalisent les flux de circulation. Le défilé des visiteurs qu’on aperçoit au loin évoque d’autres marches en groupes. Nous sommes là de notre plein gré. Nous avançons à la cadence qui nous plaît. Et nos anoraks sont dépareillés.

 

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Le camp est divisé en plusieurs secteurs. Au milieu, les rails. Le système d’aiguillage. Le sort que l’on sait à ceux qui descendaient vivants des wagons passés sous la porte de la mort. Toujours la même alternative, mourir maintenant ou plus tard.

Etre là, c’est prendre la mesure. Voir ce qui a été vu. Sans les cris, sans la peur. Sans toutes les douleurs du monde. Avec autre chose au ventre. La conscience. Le même champ de vision.

La condition du pire est sa seule possibilité. Le système d’aiguillage ne décide pas seulement d’où va le train.

Bois, fer, cailloux. Il reste un wagon. Une rose rouge coincée entre le fer et le bois. Comme d’autres roses rouges, disséminées dans le camp. Accrochées aux grilles.

Nous sommes seuls. Un chat traverse les voies. Un homme en noir s’approche. Il porte une casquette de chef de gare. C’est un policier polonais qui patrouille.

On ne voit toujours pas le bout du camp.

 

Après les rails, là où les routes s’arrêtent, un mémorial. « Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité des Juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais un cri de désespoir et un avertissement. » Dans toutes les langues. Sur les mâts, pas de drapeaux. De part et d’autre du mémorial, les ruines de deux crématoriums souterrains. Les bourreaux ont voulu effacer les traces, ils n’en ont pas eu le temps. Prendre la mesure, encore. 2 000 êtres à la fois. Les marches qui descendent en enfer sont intactes.

 

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« Aller voir » jusqu’à la prochaine grille. De l’autre côté, c’est la forêt. La forêt, mais pas la fin du camp. On se prend à penser que la balade pourrait être belle au printemps, lorsqu’il y a des feuilles sur les arbres et moins d’humidité dans la terre. Une Polonaise en anorak vert passe devant nous à bicyclette, foulard noué sur la tête, provisions sur le porte-bagages. Ce chemin est sans doute le plus court entre son point de départ et sa destination. Les premières maisons habitées sont juste là, à l’orée du bois.

Les bâtiments du camp ont perdu leurs angles. Les rectangles ont laissé place à des ronds. Ronds creusés comme des piscines, ronds dressés comme de larges cheminées. Nous sommes seuls, toujours. Nous ne comprenons pas. Un panneau explique une fonction que nous ne savons pas traduire. Nous cherchons dans le dictionnaire.

Station d’épuration.

Station d’épuration.

On ne voit toujours pas le bout du camp.

 

Des biches gambadent au loin. Sans les hommes, la faune a repris ses droits. Elle vit sa vie. « Aller voir » jusqu’à la grille d’après. De l’autre côté, la terre est dénudée. Encore des bâtiments de briques, encore des grilles, encore des barbelés, encore des miradors, encore des fossés, encore des plaques pour se souvenir. Encore une rose rouge. La reproduction à l’infini donne le vertige. Encore des étendues désolées. Désolées. Depuis combien d’heures sommes-nous là ? Combien de kilomètres avons-nous déjà parcouru ?

On ne voit toujours pas le bout du camp.

On ne voit toujours pas le bout du camp.

On ne voit toujours pas le bout du camp.

 

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Il faut pourtant bien faire demi-tour.

Parfois, une bougie rouge allumée entre les ruines. La flamme du souvenir là où les vies ont brûlé. Certains baraquements sont ouverts. On croit les connaître, ces couches entassées les unes sur les autres. Les photographies, les vidéos, les reconstitutions nous les ont dites si souvent. Elles sont dans nos livres d’histoire, ces couches. Nous avons grandi avec leur idée.

Mais prendre la mesure ne se peut que devant, à côté, quand on voit à la fois la couche, l’échelle, les poutres, les briques, la lumière, l’extérieur par la fenêtre, la nuit qui tombe alors même qu’il n’a pas réellement fait jour. C’est peut-être cela, « aller voir ». Prendre la mesure avec son corps d’homme, de femme, sa corpulence et sa hauteur d’yeux.

 

Les biches ont disparu dans la forêt. Sur les vastes étendues herbeuses proches de l’entrée, les taupes ont ponctué le vert de mottes brunes. Pour ressortir, il faut passer devant le baraquement de bois où femmes enceintes et nourrissons étaient tués par injection de phénol.

 

Dire qu’il y a, dans ce monde dont nous sommes, des négationnistes.

 

Il fera bientôt nuit. En 2015, pour célébrer la vie et transmettre l’humanisme, on peut toujours faire des enfants.

 

 Photos (c) Sophie Adriansen

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Hélène Berr, Joseph Bialot, Charlotte Delbo, Anne Frank, Margot Frank, Edith Frank, Otto Frank, Henri Krasucki, Primo Levi, Irène Nemirovsky, Wladek Spiegelman, Charlotte Salomon, Simone Veil, Elie Wiesel. Les parents d’Hélène. Les autres. Les matricules sans visage. Tous, jusqu’au dernier.

Invisibles cailloux déposés.

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Lire aussi : Auschwitz, 20.1.2015

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« Je vous en supplie faites quelque chose apprenez un pas une danse quelque chose qui vous justifie qui vous donne le droit d’être habillés de votre peau de votre poil apprenez à marcher et à rire parce que ce serait trop bête à la fin que tant soient morts et que vous viviez sans rien faire de votre vie. »

Charlotte Delbo



Auschwitz, 20.01.2015


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Mardi 20 janvier 2015. Il fait brumeux au réveil. Il fait brumeux sur tout le trajet, 70 kilomètres qui séparent Cracovie et Oświęcim, en Petite-Pologne, l’une des seize régions du pays. Nous sommes au chaud dans le van et au chaud dans nos vêtements, vestes résistant au grand froid et chaussures fourrées. Nous avons choisi d’utiliser notre véhicule plutôt que d’embarquer pour un combiné « bus + deux camps + guide ». Nous redoutons la dimension trop touristique de la visite, il nous semble qu’on l’évitera de cette manière. Mais devant le mémorial, alors que deux Polonais plantés au milieu de la route proposent l’un son parking, à droite, et l’autre le sien, à gauche, je crains que l’on n’y échappe pas.

Pour se garer, il nous en coûtera 8 zlotys. Pour passer aux toilettes, 1 zloty. Il y a des voitures immatriculées partout dans le monde, des bus, des familles, des groupes, des retraités et des enfants, du fond de teint et des chaussures de randonnée. Une librairie thématique multilingue, des audio guides et des brochures, des sucreries, des boissons chaudes.

L’accès au camp dit d’Auschwitz I est libre. Un ticket, un tourniquet, un contrôle vigipirate digne des aéroports les plus sensibles. J’appréhende la suite. Est-ce Disneyland, de l’autre côté ?

 

En 2012, j’ai rencontré une femme-courage prénommée Hélène. Soixante ans plus tôt, elle a failli être raflée à Paris. Le 16 juillet 1942, elle est allée chercher au commissariat ses deux petits frères qu’on avait arrêtés. Elle avait besoin d’aide pour mettre en forme le témoignage qu’elle souhaitait en laisser à ses petits-enfants. Elle m’a raconté son histoire, nous avons travaillé ensemble. Cette collaboration a fait surgir, plus tard, une voix d’enfant, celle de Max. Max et les poissons paraît le 5 février. Je m’étais promis d’ « aller voir » avant la parution. La captivité de Max s’arrête à Drancy. Il y a dix jours, je suis « allée voir » ce wagon exposé au milieu de la cité de la Muette, aux portes de Paris. Aujourd’hui me voilà là, 1 500 kilomètres plus à l’Est. J’imagine qu’après Drancy, les parents de Max ont été déportés ici. Ceux d’Hélène, je le sais, y sont morts. Dès le mois d’août 1942.

« Aller voir ».

 

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Nous passons sous la porte de métal affirmant, ici comme ailleurs, que le travail rend libre. La barrière est levée. Nous cessons de parler et sortons les appareils photo. Nous ne ferons pas de clichés de nous, mais certains posent devant un panneau, des barbelés. L’engouement pour les selfies ne s’est pas arrêté à la porte du camp.

 

Le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur le bois, la brique, les tours et les cheminées. Tout est rouille et marron sale, gris grillage. Les panneaux explicatifs sont discrets ; les visiteurs aussi, globalement. Les barbelés ne sont pas si hauts, sans gardes postés dans les miradors ils ne paraissent pas si infranchissables. L’on sait que c’est surtout autre chose qui maintenait prisonnier. L’on sait que les armes étaient partout. Que les exécutions pour l’exemple n’attendaient pas les champs de tirs, au fond du camp.

Les blocs sont alignés dans un parallélisme glaçant, une symétrie parfaite, début de la dépersonnalisation. Les bâtiments ont un étage, mais surtout un sous-sol, des cachots où le pire de l’imagination humaine s’est traduit en torture. Nous photographions les extérieurs, refusant en ce lieu l’idée d’esthétisme. Au loin, un groupe vêtu de noir passe derrière les blocs. Des hommes, des hassidiques peut-être.

Des blocs annoncent leur fonction. Nous savons qu’ils n’avaient d’ « infirmerie » ou d’ « institut de beauté » que le nom. Le bloc 10 était celui des expériences médicales sur la stérilisation.

 

Chaque communauté ayant perdu de ses membres ici a fait d’un des blocs un lieu de mémoire. Avec des panneaux, des documents, parfois des objets, mais surtout des photos, et des noms. Des listes de noms. Des listes qui n’en finissent plus, qui tapissent les murs ou remplissent les ordinateurs quand les murs ne sont pas assez longs. Des noms qui se répètent, des états civils comme dupliqués. Plus de trente Karl Weiss. Qui était chacun ? 1 100 000 personnes ont péri dans cette vaste prison. Des dates, des numéros de convois. Des chiffres, des pourcentages. Ils sont arrivés nombreux à cette gare qui n’est pas une gare. Ils ont été exterminés tout de suite, ou plus tard. Entre les deux possibilités, la « sélection ». Apte à travailler. L’échéance est retardée. L’on connaît le prix qui leur a fallu payer. De France, 76 000 Juifs ont été déportés. Près de 69 000 sont arrivés à Auschwitz.

Nous pleurons ce qui reste des vies arrêtées ici.

 

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La terre est boueuse. Les blocs racontent aussi la résistance interne, les écrivains qui ont continué d’écrire dans cet enfer sans horizon, l’espérance qui comme une chauve-souris s’en allait battant les murs de son aile timide et se cognait la tête à des plafonds pourris un siècle après les Fleurs du mal cultivées par Baudelaire.

Dans nos vestes en duvet et nos grosses chaussettes, nous arpentons ce camp où les hommes et les femmes luttaient contre les basses températures en cachant du journal sous leurs tenues rayées. Le froid finit par transpercer nos semelles épaisses et nous faire frissonner. Leurs pieds à eux étaient nus dans leurs sabots de bois.

 

Pour rejoindre le crématorium, il faut franchir des barbelés. Derrière ceux-ci, des panneaux enjoignent à la prudence. « Hochspannung, Lebensgefahr ». Haute tension. Le français dit danger de mort, l’allemand danger de vie. L’avertissement concerne les fils électriques. Pas la gueule du loup, de l’ogre, du monstre dans laquelle nous descendons. Les murs résonnent encore des hurlements interrompus à l’entrée. Les rails crissent encore du poids des corbillards. Pleurer est dérisoire. Vite, retrouver le ciel puisque nous en avons la possibilité. Dehors, nous ne voyons plus flotter que des drapeaux noirs de cendre et de suie.

 

En 2015, le camp est aussi un lieu de vie. Dans certains blocs travaillent des hommes et des femmes, à l’administration du mémorial, à la conservation, à la documentation, à l’entretien. Des hommes et des femmes qui, chaque jour, passent sous la porte de métal affirmant que le travail rend libre afin de gagner de quoi subvenir à leurs besoins. A R B E I T M A C H T F R E I, les lettres dansent comme des notes sur leur portée de métal, elles paraissent presque joyeuses, et dans cette joie faussée, forcée, il y a toutes les promesses des familles des déportés, tous les mensonges véhiculés par la propagande.

 

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L’accès aux camps ferme à 15h, nous sortons de celui d’Auschwitz à 15h30. Il nous suffit d’actionner la poignée et de pousser la grille. Les injonctions des panneaux « Halt ! » surmontés de leur tête de mort ne nous concernent pas.

Il est trop tard pour aller voir celui de Birkenau, sur la commune voisine de Brzezinka. Nous tentons d’en apercevoir la porte emblématique, la Death gate ; mais nous peinons à trouver le camp, ce qui paraît invraisemblable étant donné sa superficie. Rien n’est indiqué. Une Polonaise nous indique la route. Nous arrivons sur un parking. Un garde essaie de nous montrer comment contourner le camp pour voir la porte depuis l’autre côté, mais il renonce vite. Nous n’avons pas de langue en commun.

 

Nous rentrons sans parler. A l’intérieur, larmes et images prennent toute la place. Nous sommes muets d’avoir entendu crier dans le silence les esprits errants et sans patrie des déportés. Il est 16h, la nuit tombe sur la campagne désolée. Leurs ombres nous accompagnent. Qu’est-ce qu’ « aller voir » ?

Auschwitz ne se partage pas, même quand on y vient à deux. Auschwitz ne se raconte pas.

On a joué de la musique, à Auschwitz. Un orchestre, des cordes, des bois, des heures durant parfois. Maintenir la pression. On a chanté aussi.

 

Il fait nuit. En 2015, pour revenir à la vie, on peut toujours allumer la radio.

 

Photos (c) Sophie Adriansen

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Lire aussi : Birkenau, 21.1.2015



Attendre, Sandrine Roudeix


couv-Attendre-GFPrésentation de l’éditeur

« Il est dix-huit heures. Je suis joueuse. J’ai le cœur qui cogne. Un bruit sec, rapide et répété comme un marteau sur une planche de bois. Les yeux humides, le chouchou de ma queue de cheval qui se défait, le dos droit. Je suis joueuse, curieuse mais anxieuse.

Il est dix-huit heures et neuf minutes. Je t’attends. On est le lundi premier mai. Hier, c’était mon anniversaire. J’ai fêté mes seize ans. Sans toi. Hier, j’ai décidé de te retrouver. »

Sandrine Roudeix a choisi d’écrire un roman à trois voix pour dire trois attentes à trois époques différentes autour d’un même événement : la naissance de Lola. Elle met en scène ces instants particuliers, solitaires et silencieux, ces cheminements fragiles, à la croisée les uns des autres, ce temps suspendu avant l’épreuve de vérité.

 

« Je suis votre fille. Si vous avez envie de me voir, je vous attendrai demain à dix-huit heures au Zinc. » Lola, 16 ans, attend et espère son père qu’elle n’a jamais vu. Elle l’a imaginé héros, vedette, puissant ; elle se demande si la réalité sera à la hauteur – et s’il viendra seulement.

Marie, mère touchante, tente de convaincre sa fille Lola, mais surtout de se convaincre elle-même, qu’elle a fait tout ce qui était en son pouvoir pour la protéger. Marie, indigne à ses propres yeux d’être aimée puisqu’elle n’a pas « refait sa vie » ; Marie qui se sent coupable et qui depuis toujours se rend aux rencontres avec le corps enseignant comme d’autres comparaissent devant un tribunal.

Enfin il y a ce père qui veut avoir « la possibilité, toujours, de remonter l’ancre et de [se] barrer », mais à qui on n’a peut-être pas donné tant que cela l’opportunité de jeter l’ancre, tout simplement, en choisissant son port d’attache.

 

Dans ce premier roman, Sandrine Roudeix joue avec les hypothèses, s’amusant à imaginer ce qui serait advenu « si les dés étaient tombés différemment sur le tapis ». Ce faisant, elle interroge ce qui fait une jeune fille, une femme, un père, une famille, au travers de trois monologues servis par une plume douce et mélancolique dans lesquels elle use et abuse des comparaisons.

Sandrine Roudeix met des mots sur la peine que l’on fait parfois aux autres pour soulager la sienne, sur la peur de l’abandon, « l’une des choses au monde les mieux partagées », et campe trois personnages perdus, dépossédés d’une part d’eux-mêmes, qui, chacun à sa manière, « repoussent l’échéance des mots inévitables » et des paroles définitives.

Un premier roman dont la structure en trois temps fait tout le charme. Une approche sensible du pourquoi et du comment vivre avec ses fantômes.

 

Flammarion, mars 2010 (et J’ai Lu, 2012), 124 pages, 14,20 €

La genèse du roman 

 

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attendre pocheMorceaux choisis :

 

« Je suis votre fille. Si vous avez envie de me voir, je vous attendrai demain à dix-huit heures au Zinc. » (page 12)

 

« J’espère que je vais te plaire. » (page 17)

 

« J’aime bien l’idée que ce n’est pas la vie qui reproduit des scènes de cinéma, mais la vie qui invente le cinéma. » (page 23)

 

« Les histoires personnelles ne sont brûlantes que pour ceux qui les vivent. » (page 27)

 

« La multitude implique un manque d’exigence et une superficialité dans les relations que je ne comprends pas. Je préfère cultiver la fidélité. » (page 50)

 

« J’étais devenue adulte en devenant mère, je n’avais pas appris à être femme. » (page 53)

 

« De plus en plus, tu réduis l’écart de génération entre nous. » (page 66)

 

« On ne retient pas les gens près de soi. Ils restent, c’est tout » (page 75)

 

« On passe parfois à côté de sa vie à force d’attendre. » (page 82)

 

« L’absent aura toujours raison. Parce que l’absent n’a pas besoin de se justifier. » (page 82)

 

« C’est parce qu’on ne pense qu’à soi qu’on fait des enfants. » (page 95)

 

« J’ai l’impression que seule la mère décide de la place qu’elle veut donner au père de son bébé. » (page 122)

 



La grande histoire d’un petit trait, Serge Bloch


couv-grande-histoire-du-petit-trait-620x788Présentation de l’éditeur :

 

Un enfant en promenade découvre un petit trait de rien du tout qui traîne sur le chemin. Machinalement, il le met dans sa poche, l’oublie… Mais le trait se manifeste : il est vivant ! C’est le début d’une longue aventure commune. Le petit trait grandit avec l’enfant et devient son ami, il prend toutes sortes de formes, traduit la riche palette des émotions. C’est magique ! Et s’il lui en fait voir de toutes les couleurs, boude ou parfois se cache, il l’aide aussi, l’encourage, le sauve, le surprend, le fait rire…

Chaque dessin est ici une petite histoire qui s’insère dans la grande histoire du livre. Ensemble, le dessinateur et son trait font des rencontres, jouent, puis deviennent célèbres en racontant leurs histoires aux autres. Au soir de sa vie, l’homme laisse un petit bout de son trait sur le chemin… pour qu’un enfant, à son tour, le ramasse, et…

 

traitDe la main ou du cerveau, qui dessine ? De l’œuvre ou de l’artiste, qui décide ? L’art est-il intuition ou réflexion ? Voici certaines des pistes sur lesquelles nous emmène ce livre qui met en scène un trait vivant qui part vivre sa vie.

 

En 45 dessins originaux à l’encre, Serge Bloch raconte un destin poétique et universel.

Combien de niveaux de lecture ce bel album contient-il ? Les plus jeunes y verront l’aventure folle d’un petit traLa-folle-histoire-du-trait-serge-bloch-2it qui n’en fait qu’à sa tête, les adultes liront le récit, autobiographique et touchant, d’une vocation, en refermant l’ouvrage les uns auront envie de crayonner, les autres de transmettre…

 

Et comme cet album a remporté l’appel d’offres lancé par le Val de Marne, il sera offert aux quelque 21 000 bébés nés dans l’année dans le département.

Espérons qu’il fasse d’eux autant d’artistes, de poètes, de rêveurs, d’aventuriers de l’existence au moins !

 

A partir de 4 ans

Éditions Sarbacane, octobre 2014, 88 pages, 17 euros

 

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Toute la rentrée littéraire 2014

 

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C’est dimanche et je n’y suis pour rien, Carole Fives


dimanchePrésentation de l’éditeur :

Peintre de formation, Léonore a cessé de peindre pour enseigner. À plus de quarante ans, elle n’a pas créé la grande œuvre dont elle rêvait, n’a ni famille ni enfant. Du jour au lendemain, elle décide de s’envoler vers le Portugal, le pays de José, son premier amour, disparu tragiquement à dix-neuf ans, disparition dont elle se sent encore aujourd’hui responsable.

Dans ce récit raconté au jour le jour, Carole Fives parvient à retranscrire, avec humour et sensibilité, la fragilité de nos existences, tout en évoquant, avec beaucoup de pudeur, le destin ordinaire d’une famille d’immigrés, s’installant en France dans les années soixante-dix.

 

 

 

Léonore, quarantenaire, vit dans le souvenir de José Oliveira, qu’elle a aimé et qui est mort presque en même temps dans un accident de la route vingt-cinq ans plus tôt. Elle reste à jamais « la fille du dernier soir » et cela lui va bien. Elle se complaît dans cette condition de veuve qu’elle s’est imposée, ce veuvage qui, avec le poids de ce secret trop grave pour être partagé, l’empêche d’aimer à nouveau.

Peintre, Léonore a veillé à ne plus avoir de peintres parmi ses amis, personne qui lui renvoie qu’il est possible de s’obstiner là où elle a abdiqué ; son compagnon aimerait une famille mais Léonore a peur des enfants, « comme de tout ce qui bouge, tout ce qui vit ».

 

Il a fallu ces vingt-cinq années pour qu’elle se sente prête à refermer les portes du passé. Léonore s’envole pour Porto, le nord du Sud du Portugal, l’un de ces pays où « les morts sont bien plus importants que les vivants ». Mais le voyage suffira-t-il à faire s’écrouler les digues que Léonore a érigées autour d’elle, et que le temps a rendues si solides ? Comment revenir à la vie après tant d’années passées dans la mort ?

 

Carole Fives dépeint une narratrice qui se rêve héroïne de films, préférant la réalité qu’on fabrique à celle qui s’impose. Au Portugal, Léonore envisage un temps de rester, histoire « d’essayer une autre vie ». Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne l’existence, pas ainsi que l’on peut réparer la sienne.

 

En toile de fond, le roman brosse aussi le portrait de « ceux qui sont partis », Portugais de France ou Français du Portugal, étrangers partout, chez eux nulle part, et donc personne, pour qui il n’est pas question d’avouer que le nouveau pays ne ressemble en rien à l’Eldorado prévu.

 

Les morts ont-ils nécessairement quelque chose à nous dire ? Que devient le souvenir d’un être dont on ne peut parler avec personne, dont on ne peut raviver la présence avec personne ?

C’est dimanche et je n’y suis pour rien (après Quand nous serons heureux, Ça nous apprendra à naître dans le Nord et Que nos vies aient l’air d’un film parfait – l’auteur affectionne visiblement les titres longs) est un texte bref et sensible, servi par une écriture douce, toujours sur le fil. On avance avec Léonore dans cette quête dont on ignore l’issue mais dont on sait comme elle qu’elle bouleversera à jamais le cours de choses.

Un roman qui sonne juste, qui marque et qui interroge.

Il est si facile de trouver où il n’y en a pas une raison de ne pas vivre pleinement…

 

 

Gallimard, L’Arbalète, janvier 2015, 160 pages, 16,50 euros

 

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Quand nous serons heureux

Ça nous apprendra à naître dans le Nord

Pourquoi écrivez-vous, Carole Fives ?

5 questions à Carole Fives

 

 

Instantanés :

 

« Cela fait combien de temps que je n’ai pas pris une vraie décision ? » (page 21)

 

« Plus je prononce son nom et plus il existe. » (page 36)

 

« Je n’ai pas su choisir mon camp. J’erre dans cet entre-deux, entre oubli et mémoire, un no woman’s land. » (page 53)

 

« Tu es resté l’amour de ma vie puisque tu es mort.

Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros… » (page 67)

 

« Vivre de son art, quelle haute idée de soi-même faut-il avoir pour croire cela possible ? » (page 81)

 

« Ça veut dire quoi, veuve ? Ça veut dire seule ? » (page 86)

 

« La jeunesse conduit toujours trop vite. » (page 109)

 

« On ne peut pas traverser la vie sans personne à ses côtés. » (page 124)

 

« Les réponses du présent ne sont pas dans le passé. » (page 127)

 

« Je n’aime pas que le monde aille par paires. » (page 131)

 

« Rien n’a changé. J’ai seulement vieilli, mais je reste cette adolescente sidérée qui apprend l’amour et la mort au même moment. » (page 133)

 

« Les souvenirs, comme les tombes, s’entretiennent. » (page 143)

 

« Trop de joie c’est comme trop de douleur, ça peut tuer, surtout quand on n’est pas habitué. » (page 150)

 



Histoire de l’art d’un nouveau genre, Anne Larue & Magali Nachtergael


??????????????????????Présentation de l’éditeur :

L’art a-t-il un genre ?

Il y a eu le genre masculin pendant bien longtemps. Mais aujourd’hui, on sait que ce n’était pas un homme seul, le génial « peintre des cavernes », qui réalisait les décorations des grottes préhistoriques, mais des groupes, de surcroît majoritairement féminins. On sait qu’un soi-disant « grand maître » n’était jamais qu’un patron d’atelier, que les épouses et les élèves étaient en réalité de vraies artistes, masquées par l’hypocrisie de leur temps. La Renaissance et toutes les autres époques regorgaient de pictoresses extraordinaires ! Le temps est venu de chasser beaucoup d’idées reçues sur l’histoire de l’art.

 

Dans l’art comme dans bon nombre d’autres domaines, ceux que l’on appelle les « grands hommes » ont rarement travaillé seuls. Œuvraient à leurs côtés, sous leurs ordres, dans leur ombre, des petites mains, celles d’exécutants, d’apprentis, de mécènes, d’inspirateurs… qui étaient aussi bien hommes que femmes. Quant à l’artiste en personne, on le croit, avec le recul, plus souvent homme que femme – était-ce véritablement le cas ? (sans compter qu’il peut être né homme comme femme sans nier qu’il n’est pas seulement cela ; ainsi Marcel Duchamp laisse-t-il éclater sa féminité en Rrose Sélavy, le personnage qu’il devient en se travestissant.)

 

Anne Larue et Magali Nachtergael, qui toutes deux enseignent la littérature et les arts à l’université, proposent une chronologie de l’histoire de l’art éclairée par la question du genre. D’exemples précis à des panoramas plus généraux, s’intéressant aux œuvres comme aux artistes et à toutes les formes de discriminations subies, elles brossent un portrait original des mille façons dont le féminin s’est inscrit dans l’histoire de l’art, du néolithique à aujourd’hui.

 

Car si « génie » est masculin dans le dictionnaire, si c’est généralement le cas aussi dans la mémoire collective, la réalité du terme est loin d’être aussi catégorique et ce bel objet richement illustré redonne sa juste place au féminin dans l’histoire de l’art.

 

Un ouvrage accessible (ce qui, en ce qui concerne les beaux livres, est assez rare pour être souligné), original et passionnant, dont les courts chapitres permettent une lecture fractionnée, et dont le propos, sociologique plutôt que féministe, invite avant tout à penser autrement une histoire de l’art dont on a jusqu’à présent tenu la masculinité pour acquise.

 

S’il était avéré que c’étaient les femmes préhistoriques qui ont peint les cavernes, si l’idée était admise depuis longtemps par nos sociétés, quel serait l’état du monde aujourd’hui ?

 

Éditions Max Milo, octobre 2014, 179 pages, 29 euros

 

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La condition pavillonnaire, Sophie Divry


Divry - La condition pavillonnairePrésentation de l’éditeur :

La condition pavillonnaire nous plonge dans la vie parfaite de M.-A., avec son mari et ses enfants, sa petite maison. Tout va bien et, cependant, il lui manque quelque chose. L’insatisfaction la ronge, la pousse à multiplier les exutoires : l’adultère, l’humanitaire, le yoga, ou quelques autres loisirs proposés par notre société, tous vite abandonnés. Le temps passe, rien ne change dans le ciel bleu du confort. L’héroïne est une velléitaire, une inassouvie, une Bovary… Mais pouvons-nous trouver jamais ce qui nous comble ? Un roman profond, moderne, sensible et ironique sur la condition féminine, la condition humaine.

 

L’héroïne de La condition pavillonnaire est un archétype, celui de la provinciale, épouse, salariée et mère de famille.

En un long monologue découpé en grandes parties qui sont les chapitres d’une vie, elle raconte une existence banale autant qu’exceptionnelle dans sa banalité. N’omettant rien de ses rêves, de ses doutes, de ses espérances et de ses désillusions, elle développe ce que la société a établi comme étant les étapes obligées sinon du bonheur, du moins d’une vie digne de ce nom : « D’abord devenir propriétaire, puis aménager, puis se reproduire. »

 

Parfois l’on lâche la proie pour l’ombre. Et parfois aussi les désirs sont si forts qu’ils font se précipiter sur ce(ux) qui semble(nt) pouvoir mener à leur assouvissement. Et parfois encore le bonheur rêvé se révèle un mirage.

Elle franchit les étapes avec succès, pourtant l’héroïne ne parvient pas à y trouver complètement son compte – pour tenir viennent alors les stratégies de désennui qu’elle met en place, faute d’avoir trouvé « l’école pour devenir adulte », et afin de limiter la dévoration permanente de soi dans toutes ces choses à faire.

 

Une fois que la lumière des débuts s’est éteinte, il ne reste qu’une éblouissante blancheur dans une vie qu’on cherche à tout prix à colorer. M.-A., qui a tant rêvé de cette blancheur de papier glacé, saute désormais sur le moindre petit rien qui lui donne l’impression de vivre davantage. Aussi la possibilité de l’adultère qui pointe paraît un arc-en-ciel… Mais si l’adultère était « une bêtise » ? Et « l’échec du couple fertile et heureux que vous formiez, François et toi, sans compter le crédit » ? Qu’importe. A la maison le sexe, le fameux « devoir conjugal », donne à M.-A., épuisée par son travail et ses enfants, « le sentiment de faire un deuxième service ». Alors elle dit oui à l’adultère, au risque de se brûler les ailes. Puis ce sera le dépaysement temporaire de l’humanitaire, puis encore celui du yoga, et les mercredis repeuplés d’enfants et de tétines avec l’arrivée de la nouvelle génération qui viendront lui donner l’illusion de ralentir la course du temps qui la précipite vers l’inemploi, l’inutilité, la vieillesse.

 

Avec un vrai ton, un sens du détail fascinant et une lucidité troublante, Sophie Divry dit le pouvoir de l’habitude et comment le quotidien peut happer jusqu’à mener l’individu à la falsification de soi-même. Poisson qui tourne vainement en rond dans son bocal, dans le décor de ce pavillon qui, « après bien des épreuves, avait consolidé les murs autour de ta vie », qui écrase et enferme autant qu’il protège, l’héroïne se perd en croyant se trouver, accumule les renoncements en croyant collectionner des preuves tangibles de bonheur qui rempliront l’album-photos.

 

Au rythme des points-virgules qui allongent les énumérations ou atténuent la brutalité des phrases, Sophie Divry interroge magistralement cette obsession contemporaine qu’est réussir sa vie. La condition pavillonnaire est un roman du désenchantement et de la lassitude. Une formidable découverte. De quoi, aussi, provoquer quelque sursaut ou réveiller pulsions de vie et instincts de survie endormis. (non, il n’est pas trop tard pour quitter votre zone de confort, foncez !)

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Mention spéciale du jury du Prix Wepler-Fondation La Poste 2014

Editions Notabilia, août 2014, 272 pages, 17 €

 

La page du livre avec un extrait

 

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Phrases échappées du bocal :

 

bocal« La peur elle-même était un plaisir. » (page 17)

 

« Ce n’est plus un garçon en particulier que tu cherches, mais l’onde chaude qui élargit ta poitrine et te rend si puissante. » (page 26)

 

« Il arrive un moment où le travail d’éducation est achevé. » (page 27)

 

« Il est difficile de s’endormir dans une maison où personne d’autre, dans aucune autre chambre, ne s’enfonce avec nous dans la nuit. » (page 33)

 

« Comme c’est injuste que demain les soleils espagnols continuent à se coucher sur les vagues sans toi. » (page 39)

 

« Comme la plupart des hommes François avait ce besoin enfantin, narcissique et vital de se voir dans les yeux de sa femme en deux fois plus grand qu’il ne l’était. » (page 51)

 

« A quoi bon rester si c’est pour croiser les filles du collège enceintes jusqu’aux yeux ? » (page 57)

 

« Cette maison était une ascension : on naît dans une vallée à vaches et on se retrouve après-guerre à faire partie de ceux qui peuvent séparer leur lieu de travail de leur lieu domestique. » (pages 77-78)

 

« Puisque c’était cela, fonder une famille : devenir reine et esclave à la fois. » (page 84)

 

« Il n’y aurait plus de passé, plus d’impôts, plus de biberons à faire chauffer, tu aurais à jamais les mains douces et les jambes épilées, tu ne perdrais plus tes clefs, tu ne grossirais pas, ce serait le bonheur. » (page 104)

 

« L’été suivant, au seuil de septembre, paraît toujours inaccessible. » (page 106)

 

« La vie semblait un long toboggan sur lequel tu glissais. » (page 119)

 

« Même les choses désagréables sont bonnes à prendre pour éloigner le vide. » (page 123)

 

« Elle était visible la pente que tu prenais, mais la pente t’attirait ; car ce n’est jamais seulement le désir qui pousse deux êtres l’un vers l’autre ni l’orgueil d’avoir plu à quelqu’un qu’on estime supérieur, mais une sorte d’attirance pour la nouveauté. » (page 135)

 

« Le plaisir s’oublie vite. » (page 138)

 

« Avec lui ce serait forcément mieux, puisque ce serait différent. » (page 138)

 

« On ne va pas à la pêche pour ramener des goujons. » (page 141)

 

« Combien de temps l’amour, combien de temps ? Quand la figure aimée disparaît de nos vies, combien de temps tout seul aimerons-nous ? » (page 173)

 

« Alors tu relevais la tête avec ce sourire que doivent arborer les mères quand elles contemplent leurs enfants. » (page 179)

 

« Si tu étais née dans cette campagne, ta vie se serait déroulée différemment, pensais-tu dans ces moments-là. Tes malheurs n’auraient pas été si violemment modernes. » (page 183)

 

« Elle était devenue une femme discrète qui semblait couver depuis la naissance de ses petits-enfants une satisfaction de mère ayant trouvé un second usage. » (page 230)

 

« Qu’est-ce que l’amour, sinon un homme qui vous prend la main dans le noir ? » (page 235)

 

« C’est une erreur de croire que les années apportent une amnistie ; jusqu’au bout les désirs, l’imagination et les angoisses continuent à creuser leur chemin dans le soubassement de nos vies. » (page 254)

 

« Tu te demandais où était passée ta vie, ce vibrant souffle d’aventure qui t’attendait hors de ta chambre de jeune fille. » (page 257)



Se souvenir et continuer


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dessin de Markus 14 pour Oyoboo – le mag

 

 

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Retrouver Charb, Wolinsky, Cabu, Bernard Maris vivant dans le récit de Sigolène Vinson,

écrivain et chroniqueuse à Charlie Hebdo depuis septembre 2012,

que j’ai interviewée en octobre dernier pour Encore magazine



Ne pas tomber dans le piège


«Pensons au piège politique que nous tendent les terroristes. Ils espèrent que la colère et l’indignation qui emportent la nation trouvera chez certains son expression dans un rejet et une hostilité à l’égard de tous les musulmans de France. Ainsi se creuserait le fossé qu’ils rêvent d’ouvrir entre les musulmans et les autres citoyens. Allumer la haine entre les Français, susciter par le crime la violence intercommunautaire, voilà leur dessein, au-delà de la pulsion de mort qui entraîne ces fanatiques qui tuent en invoquant Dieu. Refusons ce qui serait leur victoire. Et gardons-nous des amalgames injustes et des passions fratricides.»

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Robert Badinter, interviewé par Laure Bretton pour Libération (article complet)

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Lucille Clerc

dessin de Lucille Clerc

dont give up

dessin de Markus 14 http://www.markus14.org/