Pourquoi écrivez-vous, Alexandre Lacroix ?


Photo : Claude GASSIAN

Alexandre Lacroix est un écrivain, essayiste et journaliste français né en 1975 à Poitiers.

Il est directeur de la rédaction de Philosophie Magazine.

Il est l’auteur de dix romans, dont Premières volontés (Grasset, 1998), Être sur terre, et ce que j’en retiens (Calmann-Levy, 2001), puis chez Flammarion De la supériorité des femmes (2008), Quand j’étais nietzschéen (2009), L’Orfelin (2010), Voyage au centre de Paris (2013).

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Son dernier roman, L’homme qui aimait trop travailler, est paru aux éditions Flammarion en mars 2015.

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Son site : www.alexandrelacroix.com

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Pourquoi écrivez-vous ?

La première chose qui me vient à l’esprit, quand je lis cette question désormais classique, c’est la réponse que lui donna Beckett en 1981 dans Libération :« Bon qu’à ça. »Tout le monde salue habituellement cette réponse lapidaire comme un coup de génie, mais je suis plus mitigé.« Bon qu’à ça » : cette phrase appartient à une registre psychologique que je déteste, celui de la fausse modestie. Beckett aimerait se donner un air direct, franc du collier voire un peu gouailleur, il a l’air de se débiner un peu, d’avouer son inadaptation sociale. Mais il signale aussi, avec cette réponse, qu’il s’estime trop haut pour faire un travail normal, comme les autres. Rien à voir avec l’humilité de Kafka, qui lui est dix fois supérieur comme écrivain, et qui a travaillé comme employé des assurances pendant une grande partie de sa vie. Beckett joue les aristocrates. Il n’a que dédain pour les non-artistes. Et d’ailleurs, si vous-même n’êtes pas écrivain mais que vous êtes ingénieur ou employé de banque, c’est aussi que vous n’êtes « bon qu’à ça ». Voilà ce que sous-entend cette phrase. (Soyons clair : je n’aime pas trop Beckett, son œuvre m’a longtemps semblé surestimée. Un jour, j’ai compris qu’elle avait un sujet profond et métaphysique : son véritable thème, c’est l’autisme. L’impossibilité de la relation. Depuis ce jour, j’arrive à le lire.)

« Bon qu’à ça » : malgré tout, cette formule fait mouche, car je pense que tout écrivain sent, en lui-même, qu’il ne peut pas faire autrement que d’écrire. Ecrire, c’est pour lui une nécessité mystérieuse, une pente, un destin, un désir… Je ne sais pas quel mot employer, car cela résiste à toute auto-analyse, à toute tentative d’élucidation.

LacroixQuand j’avais six ans, à la fin du cours préparatoire, j’ai pris la décision de devenir écrivain. Je suis allé au supermarché, j’ai acheté des feuilles et un stylo, et là, j’ai tracé en grosses lettres un titre : L’Orfelin (je ne connaissais rien à l’orthographe). Puis une phrase : « Il était une fois un orfelin qui se promenait le long d’un marécage et qui avait envie de pleurer. » Depuis ce moment-là, j’ai écrit presque tous les jours de ma vie. J’aurai quarante ans dans six mois. Si vous me demandez pourquoi j’écris ainsi quotidiennement, je peux vous donner des réponses, des justifications. Il y en a de nobles (l’amour de la littérature) et de médiocres (la quête narcissique de reconnaissance). Mais ce ne sont que des raisons, c’est-à-dire pas grand-chose. La réalité, c’est que je ne sais pas pourquoi j’écris depuis si longtemps. Ça fait partie de moi et me dépasse.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Le problème pour un aspirant écrivain, comme pour tout artiste d’ailleurs, est qu’il faut unir deux qualités ou deux traits de caractère qui sont généralement incompatibles.D’un côté, il faut avoir un démon. Au sens où l’entendait les Grecs, avec leur notion de daimon. Je veux dire par là qu’il faut être hanté par quelque chose, inspiré, travaillé par une force obscure, et accepter de s’abandonner à elle, de se laisser guider par elle, de lui obéir. Le daimon n’est pas rationnel. Il ne se décide pas. Ce n’est pas un plan de carrière. C’est un dieu païen. Une force vitale.Mais de l’autre côté, il faut être discipliné. Et là, c’est complètement contradictoire. Être discipliné, cela signifie s’exercer à son art, le perfectionner, apprendre, travailler plus de cent heures par mois, plus de mille heures par an, et revenir inlassablement à la tâche. Corriger, reprendre, se relancer. Peaufiner.C’est un vrai problème, cette affaire-là, car j’ai connu beaucoup d’artistes débutants dans ma jeunesse qui avaient le daimon, l’inspiration, mais pas la discipline. Ils étaient éblouissants, charismatiques, magnétiques à dix-sept ou dix-huit ans. Mais le daimon ne fait pas tout. Faute de discipline, ils se sont plantés.

 

 

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L’homme qui aimait trop travailler

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L’homme qui aimait trop travailler, Alexandre Lacroix


L'hommequicouvQuatrième de couverture :

Sommer a un problème, mais il est le seul à l’ignorer : il travaille sans cesse. Directeur de la chaîne logistique d’une grande entreprise, il a oublié qu’une autre vie était possible. Il jongle entre les réunions commerciales, les coups de fil et les manœuvres malveillantes de son supérieur hiérarchique, et se targue de maîtriser son emploi du temps à la perfection. Bien sûr, il y a comme un paradoxe entre son engagement, à corps perdu, dans son métier et la dimension parfaitement dérisoire de celui-ci: vendre toujours plus de biscuits à toujours plus de clients. Mais il continue. Jusqu’à ce qu’un grain de sable vienne gripper cette machine bien huilée.

En mettant en scène l’homo faber des temps modernes, Alexandre Lacroix nous offre un roman percutant sur notre relation au travail quand elle est vécue comme une servitude volontaire. L’homme qui aimait trop travailler s’ouvre comme une comédie mais pourrait bien se muer en tragédie contemporaine.

 

Nombreux sont ceux qui se reconnaîtront dans le portrait que fait Sommer de lui-même, de la permanente actualisation de ses messageries, et ce dès la première heure de la journée, à son rapport aux listes, et le plaisir inouï, presque jouissif, qu’il ressent quand il en raye les lignes.

Pour ce supply chain manager, le travail est « la clé de la construction de soi ». Hélas, la reconnaissance n’est jamais à la hauteur, et c’est ce qui conduit à l’inévitable : le burn out.

 

L’homme qui aimait trop travailler est un roman bref et rythmé sur l’un des grands maux de notre siècle. Alexandre Lacroix a la bonne idée d’émailler le monologue du narrateur de ses regrets qui prennent la forme de sujets d’études touchés du doigts et laissés de côté – des sujets d’études qui sont aussi des leçons de vie et de philosophie, des enseignements tirés de comportements animaux, végétaux, ou de peuplades plus ou moins lointaines qui valorisent le présent et dont les coutumes permettent de relativiser bien des choses à l’heure, sous nos latitudes, de l’immédiateté et de l’accumulation (des points de retraite, mais pas que).

L’ampleur du sujet aurait cependant mérité davantage de développements.

 

Flammarion, mars 2015, 174 pages, 17 euros

 

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Fabienne Swiatly, Gagner sa vie

Frank De Bondt Le bureau vide

Laurent Laurent, Six mois au fond d’un bureau

Delphine de Vigan, Les Heures souterraines

Thomas Zuber et Alexandre Des Isnards, L’open space m’a tuer

Tous les romans français

 

Un extrait :

« J’aime, j’adore travailler en open space. Eh oui, je sais ! Il est de bon ton de se lancer dans de longues jérémiades, dans de complaisantes complaintes au sujet de l’organisation décloisonnée des espaces de bureau. Adieu, la belle intimité d’antan ! L’open space soumettrait chacun à la surveillance de tous, ce serait une sorte de dictature inventée par les architectes d’intérieur. Pire, il créerait une source de distraction et de tension nuisant gravement à l’équilibre psychique. Voilà ce qu’on répète à l’envi – rien de plus faux, selon moi. Bon, évidemment, je n’irai pas jusqu’à prétendre que j’apprécie d’entendre tel collègue pianoter avec nervosité sur son bureau ou tel autre faire cliqueter son stylo-bille, et je reconnais que certaines conversations téléphoniques extraverties neutralisent l’étage pendant plusieurs minutes. Pourtant, j’aurais du mal à me passer de l’open space, auquel je me suis accoutumé comme à une drogue. Si je me retrouvais seul dans un bureau parallélépipédique, les symptômes du manque ne tarderaient pas à se manifester, j’aurais la sensation de manquer de liberté comme un hamster trottinant dans sa roue ; je serais moins en forme, aussi, car j’ai remarqué que les bureaux paysagers permettaient une circulation invisible de l’énergie : quand tout va bien, c’est-à-dire lorsque le brouhaha de l’étage est maîtrisé, régulier comme le ronronnement d’un vieux matou sympathique, il y a une sorte d’électricité palpable dans l’air, chacun est porté par la présence des autres, nous ne faisons plus qu’un seul corps, nous participons à une dynamique unique. Et c’est encore mieux que dans les sports d’équipe. Au volley ou au foot, on n’a la balle que pour de courtes apogées, et l’on est obligé de la repasser rapidement à un partenaire, sous peine d’être houspillé ; les vrais moments d’intensité sont rares. Travailler en open space, c’est pratiquer un sport collectif où il serait possible de jouer perso à l’infini, d’être sans cesse à l’attaque face aux cages. Qui dit mieux ? »

 

Post-it : 

« Un mail est infiniment plus propre qu’une poignée de main. » (page 25)

« On ne peut jamais comprendre ce dont on n’a pas joui. » (page 40)

« Jamais les bonnes manières ne s’affichent de façon aussi éclatante chez un être humain que lorsque la supériorité lui est acquise. » (page 68)

« J’ai compris qu’on pouvait parler en se jetant pour ainsi dire au milieu du silence qui nous sépare de nos interlocuteurs, comme sur un ring. » (page 91)

« Il y a des êtres qui ne peuvent devenir humains que s’ils en bavent. » (page 120)



Personne n’est à l’abri de ne plus en avoir


32 Sophie Adriansen©Melki« Ça ressemble à un jeu. Me faire toute petite. Loger mon mètre soixante-dix-sept dans une cabine téléphonique au début du pont, rue Lafayette. Faire semblant de dormir sur le pont pour ceux qui habitent dessous.

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C’est minuscule, une cabine téléphonique. Et encore, celle-ci n’a pas de porte. Le verre arrête le vent mais pas le bruit. Comment dormir pour de bon au ras du sol, au-dessus des trains, entre les pas et les voitures ? Comment dormir quand n’importe qui peut crier, secouer, frapper ? Je ne m’étais jamais demandé.

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Ça ressemble à un jeu parce qu’ensuite je vais me relever, aller boire un deuxième café chaud dans mon appartement à double-vitrage, faire une lessive de mes vêtements. Tout cela je peux, même si je pose là. « Pas de logement = pas de vie » dit le mur juste derrière moi. J’en ai déjà pris la mesure. Personne n’est à l’abri de ne plus en avoir.

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On a marché un moment. Les cabines sont de plus en plus rares. On détruit même les solutions de dernier recours. L’objectif du photographe me protège. Il signifie la mise en scène. Rassure le passant. Les couvertures sur lesquelles je m’allonge sont propres.

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Mais la mise en scène me fait presque honte. A cause du café chaud, du double-vitrage et de ma machine à laver.

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Pour tant d’adultes et tant d’enfants, ça n’est pas un jeu. Ils sont des centaines de milliers à ne pas avoir de domicile personnel, des millions à ne pas avoir de logements décents. Le respect est absent des expulsions. En France. C’est ici que ça se passe. On ne veut plus le voir. En 2015, l’Assemblée nationale a reconnu que les animaux sont des êtres « doués de sensibilité » mais tant d’hommes vivent moins bien que des chiens.

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Invisibles aux yeux du monde. Exilés au cœur même de la société.

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Il en restera une image. Derrière la vitre sale, le teint vire au cireux. Le teint de ceux qui n’existent plus. Le teint des morts, juste avant l’affaissement définitif des paupières.

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Il est plus que jamais utile de faire porte-voix à la question que pose Marc Melki : Et si c’était vous ? »

 

Texte (c) Sophie Adriansen

Photo (c) Marc Melki

 

Texte écrit pour le projet Exil intra muros de Marc Melki (voir aussi sur Facebook)



Pourquoi écrivez-vous, Jean-Philippe Blondel ?


JP Blondel

Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, père de deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardennes.

Il publie en littérature générale (Et rester vivant, Le baby-sitter) et en littérature jeunesse depuis 2003.

Son dernier roman, Un hiver à Paris, est paru en janvier 2015 chez Buchet/Chastel.

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Pourquoi écrivez-vous ?

Je n’ai aucun message à faire passer. J’écris parce que, d’une certaine façon, je ne peux pas faire autrement. Je ne parviens pas à imaginer ma vie sans l’écriture (sans publier, c’est autre chose, c’est tout à fait possible). J’ai écrit dans Un Hiver à Paris que l’écriture était une façon de lancer des filets au-dessus du gouffre, et je le pense sincèrement. BlondelDès que quelque chose bouge mes terres intimes, que ce soit en bien ou en mal, que ça me blesse ou que ça me donne de la joie, j’ai besoin de l’écrire. Je pense aussi que j’essaie de tisser des liens, de ces liens intimes et discrets tout à la fois, avec ceux qui me liront peut-être, de créer une sorte de cohorte diurne ou nocturne, de me sentir épaulé. C’est en tout cas ce que je ressens en tant que lecteur quand je plonge dans ce que les autres écrivent. L’écriture, c’est réellement ma façon de me sentir vivant et de prendre part au monde qui m’entoure.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

De la lecture et de la ténacité. De la lecture parce qu’elle est le ciment de l’écriture, et que c’est en lisant que l’écriture se construit. Je lis de tout, tout le temps, avec une prédilection marquée pour les romans de mes contemporains, d’où qu’ils viennent, à ceci près que je lis peu de thrillers et de science-fiction, et peu de romans à arrière-plan historique (même si cela m’arrive). La lecture forge la voix et la voie. Il ne faut pas croire ceux qui déclarent qu’elle inhibe ou qu’elle décourage. Elle enrichit. Elle enrichit les rêves, les histoires que l’on se raconte, et celles qu’on va raconter. Ensuite, de la ténacité. Il faut de la ténacité pour mener à bien le roman, pour le sentir prendre son envol, pour que les personnages s’étoffent. Il en faut pour écrire, aussi souvent que possible, même si on a l’impression de tourner en rond, même si on a l’impression que tout a déjà été dit, même si on a l’impression que c’est mauvais. J’écris tous les jours, je jette beaucoup, mais ce n’est pas important – petit à petit, ce que je souhaite raconter se précise, les phrases deviennent plus tranchantes, le ton se dessine. Il faut encore plus de ténacité pour être publié. Pendant vingt ans, j’ai déposé mes manuscrits (vingt différents) dans les maisons d’édition et pendant vingt ans j’ai été refusé. Vraiment, l’important c’est de ne pas se décourager. Et de ne pas rêver. D’être conscient que la majeure partie des manuscrits sont refusés, qu’on n’y changera pas grand chose, c’est comme ça, point. Cela fait partie du jeu. Si on le trouve trop cruel, alors, on se contente d’écrire pour soi et c’est très bien aussi. Si on veut se jeter dans l’aventure de la publication, alors on en accepte les règles. Mais on essaie quand même. Et surtout, on continue d’écrire – et de lire. De toute façon, on n’a pas le choix.

 

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Prochain rendez-vous : Alexandre Lacroix

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Un hiver à Paris, Jean-Philippe Blondel


Un hiver à ParisPrésentation de l’éditeur :

Jeune provincial, le narrateur débarque à la capitale pour faire ses années de classe préparatoire. Il y découvre une solitude nouvelle et un univers où la compétition est impitoyable… Confusion des sentiments, attirance pour la mort et pour la vie, succès gagné sur un malentendu, amertume et plaisir… On retrouve dans Un hiver à Paris tout ce qui fait le charme des romans de Jean-Philippe Blondel.

 

 

Victor, pas encore vingt ans, démarre sa deuxième année de classe préparatoire à Paris. Invisible, il se laisse porter et regarde la vie passer. Un jour, Mathieu saute, et l’ordre du monde s’en trouve bouleversé.

Pour Victor, le temps s’arrête alors que pour tant d’autres, la vie continue normalement.

Cependant que ne pas s’être tué ne signifie pas nécessairement rester vivant.

 

Mais Victor qui était transparent la première année, parce qu’il a vu la chute de Mathieu, parce qu’il lui avait déjà parlé, devient soudain l’objet de l’attention collective. Tout le monde s’intéresse à celui qui a connu le suicidé, qui était son ami. Peu importe que ce ne soit pas tout à fait exact : Victor ne parvient pas à refuser le beau rôle qui tout à coup s’offre lui, lui qui n’en cherchait ni n’en attendait aucun. Il choisit d’en profiter pour vivre enfin.

 

Jean-Philippe Blondel raconte les classes prépa, ces rites de dévalorisation qui perdurent chez les professeurs, tout comme les profils-type de certains élèves. Lui qui sait si bien saisir les instants minuscules, les silences et les attentes, lui qui met du Véronique Sanson dans ses romans, raconte aussi cette impression de décalage horaire quand l’étudiant revient en terres familiales et retrouve les camarades d’hier déjà entrés dans cette vie que l’on dit active.

 

Ce roman dit cet instant précis, précieux, où l’on découvre que l’on est un individu à part entière. Pas seulement un fils, une fille. Un individu à part entière. Apte à décider de la couleur à donner à son existence, et du chemin à prendre. Apte à désobéir, le cas échéant. Décevoir, si c’est nécessaire. Le poids et la culpabilité de la transgression sociale.

Etre adulte et vacciné ne suffit pas toujours pour être un individu à part entière.

 

Et si les meilleures décisions étaient celles qu’on prenait sur un coup de tête ?

Tandis que le père de Mathieu fait de Victor le suppléant du fils disparu, plane au-dessus de l’étudiant le fantasme de disparaître pour se réinventer une existence différente ailleurs. Certains l’ont fait, et il n’est jamais trop tard pour changer d’existence.

Il s’agit de penser au présent et pas seulement à l’avenir

 

Un hiver à Paris pose la question de sa place dans l’existence – celle qu’on se fait, éventuellement différente de celles que les autres envisagent pour soi. Il met des mots sur un rapport familial qui change, dépeint l’étudiant qui soudain a honte de ses parents, qui prend conscience de tout ce qui sépare les deux mondes – le sien et le leur -, du fossé qui se creuse irrémédiablement.

Les regrets des possibles sont lourds à porter. Et il y a mille façons de sauter par-dessus la rampe.

 

Ce roman doux-amer est aussi le portrait d’un jeune homme qui découvre son penchant pour le monde des vivants. Ecrire est le moyen qu’il a trouvé pour ne pas sauter. A chacun, à tout âge, d’inventer le sien.

 

Editions Buchet/Chastel, janvier 2015, 272 pages, 15 euros

 

 

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Le baby-sitter

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Instantanés :

 

« Nous sommes beaucoup plus résistants que nous ne le croyons. » (page 13)

 

« Vomir la jeunesse pour son inculture n’est qu’une ultime preuve de la détestation de soi. » (page 50)

 

« Au fond d’eux-mêmes, la sélection naturelle, ils y croyaient ; et ils étaient contents que quelqu’un d’autre se charge du sale boulot. » (page 53)

 

« Dehors, c’était jeudi. » (page 61)

 

« Je n’étais peut-être pas très sain, mais j’étais sauf. » (page 72)

 

« La vie d’un étudiant de classe préparatoire se résumait à une série d’anecdotes décalées. » (page 81)

 

« Je me suis entendu me taire. » (page 117)

 

« Un peu plus et je me serais cru vivant. » (page 143)

 

« Je ne pouvais pas changer d’existence. » (page 144)

 

« Est-ce qu’on pourrait passer une vie comme ça, à l’écart du monde, dans un no man’s land de confort et de chaleur, à regarder les autres s’échiner à trouver un sens à leur existence ? » (page 165)

 

« Les langues étrangères, vivantes ou mortes, apaisent la réalité. » (page 170)

 

« Parfois, on ne voit dans les promesses des autres que le chemin qu’on a fait soi-même. » (page 189)

 

« Mieux vaut devenir le maître des illusions que le jouet de ceux qui vous entourent. » (page 194)

 

« J’étais comme le milieu dont j’étais issu – populaire. » (page 200)

 

« Dans les familles où les sentiments s’expriment, les enfants doivent être moins enclins à escalader les rampes et à se jeter dans le vide. » (page 224)

 

« Vivant ou mort, cela ne faisait aucune différence. Alors autant vivre. » (page 226)

 

« Pourquoi se jeter dans la fiction quand on a la réalité en face de soi ? » (page 226)

 

« Le monde bouge imperceptiblement, la Terre tourne et ses habitants ne s’en rendent pas compte ; c’est la même chose, parfois, pour les êtres humains. » (page 251)

 

« Les Etats-Unis, ce pays où les couleurs sont si vives qu’elles délavent automatiquement les souvenirs européens. » (page 256)

 

« C’est le propre du roman d’amener le lecteur à renoncer au sommeil. » (page 261)



Pourquoi écrivez-vous, Claude Clément ?


Claude Clement

Claude Clément est née à Marrakech en 1946. Elle est l’auteur de nombreux albums et romans pour la jeunesse. Ses ouvrages sont traduits dans de nombreux pays. Licenciée en droit et titulaire d’un diplôme supérieur de tchèque obtenue aux Langues orientales, elle est aussi traductrice.

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Son dernier album en date, Pétrouchka, est paru en octobre 2014 au Seuil jeunesse.

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Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris parce que c’est une passion qui m’est venue dès que j’ai su tenir un stylo ! Car les livres ont toujours tenu une place très importante dans ma vie.

J’ai passé ma prime enfance dans l’Atlas marocain, sans frère ni sœur, dans une maison éloignée de tout, sans eau courante et sans électricité, entre une maman et une grand-mère (mon père était souvent absent) qui chantaient des airs d’opéra en s’accompagnant au piano. Le soir, ma grand-mère me lisait des ouvrages à la lueur d’une lampe à pétrole. Elle me racontait aussi beaucoup d’histoires, vraies ou inventées. Et, dehors, en bas de la terrasse de la maison, des conteurs berbères en psalmodiaient d’autres, ponctuées par des chants et des danses de femmes.

Lorsque j’ai été scolarisée à Marrakech, j’ai tout de suite aimé les matières littéraires : la poésie, les rédactions (que l’on n’appelait pas encore « expression écrite »), la grammaire, et même les dictées !

Plus tard, à Paris, à l’âge de 14 ans, j’ai rédigé mon premier roman, à quatre mains, avec une camarade de classe. Je ne l’ai malheureusement pas conservé. Il était sans doute très mauvais ! Dommage… car cela me permettrait de montrer aux enfants que je rencontre à présent dans les écoles que l’on ne possède pas le génie incarné et qu’il est nécessaire de parfaire certains dons naturels en travaillant inlassablement. Ce que j’ai fait pendant des années avant de publier : poésie, textes d’humour, romans (2 non édités), journal intime, chansons…

L’acte d’écrire s’est transformé pour moi en une activité vitale, presque quotidienne. Longtemps secrète, elle est devenue publique lorsque j’ai trouvé ma voie, surtout dans le conte illustré, alliant mon amour de la littérature et celui des arts graphiques. Mes premières publications ont pris place dans le Journal de Pomme d’Api et les Belles Histoires de Pomme d’Api, où j’ai appris à condenser mon écriture, à la mettre au service des enfants, à structurer un récit, à épurer mon style, à calibrer mes histoires, bref à travailler professionnellement.

Depuis, je n’ai plus arrêté. Après un tout premier et modeste album, paru aux éditions La Farandole, Les petits potins de la Polana, et un petit tour chez Milan Presse, où j’ai peaufiné ce qui précède, avec plus de liberté, je suis véritablement entrée dans le monde de l’album par la grande porte avec un «  sujet coup de foudre » dû au choc de la découverte des photos d’une grand photographe japonais, Teigi Saga. Une telle révélation esthétique, une démarche si pure d’artiste, que je me suis plongée un moment dans la poésie et la peinture japonaises avant d’écrire Le Peintre et les cygnes sauvages d’une traite, en une seule journée ! Je pensais qu’aucun éditeur ne voudrait de ce coup de folie et… j’ai pu choisir, entre plusieurs d’entre les meilleurs, les éditions belges Duculot, qui me proposaient le plus bel album et me laissaient la liberté de chercher l’illustrateur qui convenait à cette histoire. Malgré l’homonymie, je ne connaissais pas Frédéric Clément, dont j’admirais déjà le travail. Quelqu’un m’a donné son adresse. Je lui ai envoyé mon texte. Et il s’est trouvé qu’il était, lui aussi, fasciné par les photos qui m’avaient inspirée. Tout cela s’est fait avec une incroyable évidence. Avec ce conte, j’ai obtenu le Prix sur Manuscrit de la Fondation de France et lui le Grand Prix ClementGraphique de la Foire Internationale du Livre de Jeunesse de Bologne. C’était parti !… Et j’ai reçu en retour tant d’émotion de la part des lecteurs grands et petits, en France comme à l’étranger, que l’écriture a cessé d’être pour moi une passion solitaire, pour devenir un vrai échange d’amour avec un vaste public. Après la plongée au plus profond de soi pour y chercher (parfois douloureusement) quelque chose d’essentiel et par là-même d’universel, l’écriture est devenue pour moi une forme d’élan vers les autres.

Quelque temps, j’ai encore écrit sur le thème de l’artiste solitaire : Le luthier de Venise (École des Loisirs, illustrations de F. Clément), Le musicien de l’ombre (Duculot/Casterman, illustrations de John Howe), La funambule et l’oiseau de pierre (Éd. Milan, illustrations de F. Clément), L’homme qui allumait des étoiles (Duculot/Casterman, illustrations de John Howe)… Puis,  peu à peu, mes sujets ont été davantage inspirés par « les autres », ceux que je rencontrais dans mes périples d’auteure vagabonde d’école en école, de bibliothèque en bibliothèque… J’ai écrit des histoires amusantes, pour faire rire les enfants de ma propre vie de famille qui ressemblait parfois à la leur (une série d’une quarantaine de petits livres aux éditions Fleurus Enfants qui a fait ensuite l’objet d’un dessin animé familial). Mais j’ai aussi écrit sur des sujet plus poétiques comme Longtemps (Éd. Casterman, illustrations de Jame’s Prunier) qui a reçu le Grand Prix de Littérature de Jeunesse de la Société des Gens de Lettres. Ou des sujet plus graves, comme Le mot sans lequel rien n’existe (Éd. Sorbier/La Martinière/Amnesty International, illustrations de Sylvie Montmoulineix) qui a énormément servi à l’éducation citoyenne, La frontière de sable (roman, Éd. Syros) sur les agressions sexuelles à l’encontre des enfants… Je ne saurais citer tous les ouvrages que j’ai écrits de 1990 à maintenant… Mais chacun a correspondu à une sorte de don ou d’échange avec le monde enfantin et celui des adultes qui en avaient la charge, à des rencontres « sur le terrain » dans ma vie professionnelle, ou dans ma vie privée. Tout cela n’a plus été qu’une grande histoire d’amour avec le public, comme l’exprime si bien Barbara dans sa très belle chanson. Et j’ai la chance que cela continue !

Longtemps, marquée par les concerts familiaux de mon enfance, j’ai regretté de ne pas être autant musicienne qu’auteur. Et j’ai compensé cela en montant des spectacles de contes en partenariat avec divers musiciens, dont mon fils Vincent, auteur-compositeur-interprète et guitariste. En traitant aussi de sujets ayant une relation avec la musique : Les instruments de musique (documentaire aux Éditions Milan), Frédéric Chopin, L’âme du piano ( biographie aux Éditions du Jasmin ), Un piano sur son dos (Éditions Grasset jeunesse, illustrations de Sylvie Serprix)… Il m’est même arrivé un conte de fées « pour de vrai » ! L’adaptation de mon Luthier de Venise en opéra au Théâtre du Châtelet. Quelle émotion presque «  violente » tant elle est intense, de croiser les affiches dans le métro, à Paris !

Aujourd’hui, j’ai ralenti mon activité de saltimbanque, mais je travaille de plus en plus souvent sur des thèmes où la musique est très présente. Par exemple, les trois contes issus de ballets que j’ai publiés aux Éditions du Seuil Jeunesse : Coppélia, Casse-Noisette et Pétrouchka.

Le premier, Coppélia, est une initiative conjointe de l’illustratrice brésilienne Daniela Cytryn et de moi. Elle avait envie de s’évader des sujets « exotiques » qu’on lui proposait et, connaissant mon penchant pour la musique, m’a proposé une collaboration sur le thème de ce ballet du compositeur Léo Delibes, inspiré d’un livret de Charles Nuitter, lui-même inspiré d’un conte d’Hoffmann. Comme j’avais beaucoup dansé sur cette chorégraphie dans ma jeunesse, j’ai aussitôt accepté ce travail passionnant s’il en est ! Car les recherches ont été aussi intéressantes que l’écriture de ma version personnelle du conte, inspiré à la fois du livret, du conte originel et de la musique. Ces recherches, condensées, ont d’ailleurs donné lieu à une double page documentaire admirablement composée par la maquettiste des éditions du Seuil Jeunesse, qui ont accepté ce projet.

Le second, Casse-Noisette, qui m’a été demandé ensuite par la maison d’édition, m’a donné l’opportunité de collaborer avec un jeune illustrateur au talent singulier : l’Argentin Federico Combi.

Le troisième, Pétrouchka, m’a permis de collaborer avec un très grand artiste italien : Beppe Giaccobe, qui a mêlé l’inspiration russe du conte à des éléments de commedia dell’arte. Le compositeur Igor Stravinsky ne s’en serait certainement pas offusqué, car il était lui-même amateur d’inventions inédites.

En ce moment, dans mon désir de partage avec les enfants de l’amour et de l’approche de la musique, je ne quitte plus les sujets musicaux ! Car je suis en charge d’écrire toute une collection de Livres/CD en instance d’être publiée chez Harmonia Mundi, dans laquelle chaque conte est consacré à un instrument. J’ai commencé par… le piano, bien sûr : Le piano d’argent (illustrations de Xavière Devos). Puis Le fou de flûtes (illustrations de Barbara Brun). C’est un véritable bonheur de marier enfin véritablement la musique de la comédienne Karin Viard ! Et toujours avec des illustrateurs ou des illustratrices de talent… Le prochain projet, hors collection, toujours chez Harmonia Mundi, sera illustré par les images de Nathalie Novi et par les musiques du Ballet de la Nuit, interprétées par l’ensemble baroque « Correspondances » sous la direction du jeune chef d’orchestre Sébastien Daucé. De quoi rêver et faire entrer les enfants dans un univers où toutes les frontières entre les arts sont abolies !

La vie d’un auteur est pleine de surprises ! Et c’est ce qui me plaît, sans doute, malgré de nombreux aléas et, toujours, une certaine anxiété, non pas de « perdre l’inspiration », mais que cette inspiration ne trouve plus d’écho chez les autres. Ces autres qui m’ont apporté autant que je leur ai donné sans compter ni mon temps, ni mes angoisses, ni ma fatigue…

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

D’être sincères et même profondément authentiques. D’être suffisamment rigoureux avec eux-mêmes (mais pas au point de ne jamais oser confronter leur œuvre au regard d’un professionnel !) pour ne présenter à la publication qu’un texte où il leur semble ne rien avoir à corriger. Et, à partir de là, de ne pas se décourager ! Certes, s’ils passent la barrière du fameux comité de lecture, on leur demandera sans doute des modifications et elles seront, pour la plupart, très justifiées et judicieuses. Car il est nécessaire d’écouter les conseils avisés des professionnels, avant de pousser les hauts cris et de repartir à jamais avec son manuscrit sous le bras.

Je leur recommande souvent aussi de commencer, si possible, par proposer des textes courts à la presse, qui est à la fois un laboratoire pour apprendre le travail d’auteur (construction narrative, clarté, rigueur, style, calibrage) et un tremplin, car un rédacteur en chef de revue essaie plus volontiers que ne le fait un éditeur de livres d’employer un nouvel auteur, sur lequel il investit moins de budget que pour un album. En cas d’échec, il passe plus vite au numéro suivant avec un autre auteur… L’efficacité de mon style doit beaucoup à mes collaborations initiales avec Bayard Presse et Milan Presse. Ensuite, j’ai réservé davantage mes bons sujets à des textes d’albums qui « duraient » parfois de nombreuses années (pas tous, hélas !). Car les livres naissent, vivent, meurent et renaissent parfois, en France et à l’étranger, hors de notre propre volonté, tels d’incandescents et légers phénix…

 

 

 

Précédent rendez-vous : Martin Page

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Pétrouchka, Claude Clément & Beppe Giacobbe


PetrouchkaPrésentation de l’éditeur :

C’est Mardi gras. Sur la grand-place d’une ville russe, un théâtre de marionnettes s’est installé. Pour faire rire petits et grands, Pétrouchka le pantin de paille saute toujours plus haut. Il espère que la jolie ballerine, qui partage la scène avec lui, le préférera à son rival, l’homme au turban d’or.

Mais les histoires d’amour finissent mal en général…

 

 

 

En quelques jets de mots dansants et tourbillonnants, Claude Clément adapte cette histoire classique du folklore russe, dont Igor Stravinsky a fait un ballet au début du XXème siècle. On retrouve dans ces phrases qui virevoltent les mouvements des danseurs des Ballets russes.

 

« En composant cette musique, j’avais nettement la vision d’un pantin subitement déchaîné qui, par ses cascades d’arpèges diaboliques, exaspère la patience de l’orchestre, lequel, à son tour, lui réplique par des fanfares menaçantes. »

a raconté Stravinsky à Serge de Diaghilev en 1910.

 

C’est une histoire d’art et d’amour, mais surtout une histoire de liberté.

 

« J’adore faire des recherches, comparer les versions plus anciennes avant de concocter la mienne, éplucher les intentions du librettiste et du compositeur, les circonstances de la création du ballet, les innovations des différents chorégraphes, celles des grands danseurs interprètes, tels que Nijinski ou Rudolf Noureev dans Pétrouchka. Je suis même allée jusqu’à lire attentivement le journal intime de Nijinsk, alors qu’il était devenu fou… » raconte Claude Clément en 2015.

 

Nijinsky Photographs and PhotographersLe très grand format des doubles pages laisse éclater les couleurs des fantastiques illustrations de Beppe Giacobbe. Un esthétisme dans lequel le texte trouve très harmonieusement sa place, pour le bonheur des petits mais aussi (surtout ?) des grands lecteurs.

 

Un album splendide.

 

Seuil jeunesse, octobre 2014, 32 pages, 18 euros

 

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Igor Stravinsky avec Vaslav Nijinsky en costume pour Pétrouchka

programme des Ballets russes, juin 1911

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Pourquoi écrivez-vous, Martin Page ?


Martin Page

Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur entre autres de Comment je suis devenu stupideL’Apiculture selon Samuel Beckett et Manuel d’écriture et de survie. Il écrit également pour la jeunesse. Il écrit parfois sous le pseudonyme de Pit Agarmen. 

Son dernier roman, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux éditions Robert Laffont.

Son site : www.martin-page.fr

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 Photo © Astrid di Crollalanza

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Pourquoi écrivez-vous ?

Les raisons d’écrire ne manquent pas. Pour moi, le mystère est plutôt pourquoi ne pas écrire ? pourquoi ne pas jouer d’un instrument de musique ? pourquoi ne pas dessiner ?
Si je devais donner quelques raisons, je dirais ceci :
J’écris parce que j’aime voir mes idées se transformer en un livre, parce que ça permet des rencontres, parce que c’est une façon de continuer à m’inventer, parce que je peux jeter mes angoisses et mes obsessions sur le papier comme dans une arène, parce qu’ainsi ma conscience et mon inconscient entrent en conversation, parce que c’est une manière d’affronter des problèmes personnels et des impasses existentielles.
Page1J’écris pour contre-attaquer, réagir à tout ce qui me blesse et me désespère. J’écris aussi pour avoir une bonne excuse d’être à l’écart et de me soustraire aux jeux sociaux. J’écris parce que l’encre sur le papier m’émeut. J’écris par plaisir, pour en recevoir et pour en donner. J’écris parce que j’aime la fiction et que je crois que l’imagination est une force nécessaire à la politique de nos existences.
J’écris aussi pour des raisons moins nobles : parce que ça me donne l’occasion de prendre une revanche sur mon passé, et parce que, désespérément, je veux qu’on m’aime. C’est absurde, je le sais, rien d’extérieur à moi-même ne résoudra mes problèmes narcissiques. Mais c’est ainsi.
Un de mes livres porte sur ce sujet : Manuel d’écriture et de survie.
De façon plus prosaïque, je ne sais pas ce que je ferais si je n’écrivais pas. Je n’étais pas un bon élève, et l’art est un des rares domaines encore un peu accueillant à l’égard des anciens cancres.
Je conçois la littérature comme une vie d’aventure : je veux aller partout et ne rien m’interdire. Je ne crois pas aux frontières entre littérature blanche et genre, entre littérature érudite et populaire, etc. En tout cas je ne compte pas les respecter. Depuis quinze ans, j’ai écrit des romans adultes, des livres pour enfants, pour adolescents, une bande dessinée, un livre d’histoires illustrées, des nouvelles, des textes pour la radio, pour des journaux et des magazines, des textes critiques et des préfaces à des livres d’auteurs que j’aime (Wilde, Balzac). J’ai créé des home-made books et des textes numériques. Il y a trois ans, je me suis créé un double : Pit Agarmen. J’ai écrit un livre de zombies, et aujourd’hui je sors un roman de super-héros.
J’écris pour que mes livres comptent dans la vie de quelques lecteurs, comme certains livres ont compté, et comptent, dans ma vie.
La littérature est une forme d’action, c’est un moyen d’avoir prise sur nos vies, de continuer à nous créer, et de nous battre contre ce qui voudrait nous blesser. On y trouve des armes et de l’énergie, du répit aussi parfois.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Je lui conseillerais de n’en faire qu’à sa tête. C’est très important : désobéir aux modes du temps, ne pas espérer de reconnaissance, mais suivre son chemin.
Ensuite je lui dirais de lire des livres sur la création, des livres écrits par des écrivains, des peintres, des musiciens, des scientifiques. Que sa curiosité soit sans limites, qu’elle ne soit pas limitée à la littérature. Tout est intéressant. Rien n’est mineur.
Je lui conseillerais de jouer d’un instrument de musique et de dessiner, de faire des vidéos, de faire de la sculpture ou de la peinture. Pratiquer d’autres arts.
Page2Il me semble important qu’il trouve un proche qui relira son travail et en discutera avec lui. Un ami bienveillant et délicat et capable de pointer des faiblesses. La lecture à voix haute me paraît un exercice très précieux.
Je lui dirais de s’accrocher, car il y aura des obstacles et du rejet sur sa route. Ce sera très violent. Il faudra s’accrocher, résister, se battre sans s’autodétruire, sans se plaindre. Se trouver des alliés, des amis fidèles, est primordial.

 

 

 

Précédent rendez-vous : Emmanuelle Allibert

Prochain rendez-vous : Claude Clément

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Je suis un dragon, Martin Page


Je suis un dragonPrésentation de l’éditeur :

 

« On s’habitue à être surhumain, et très vite on comprend que ce n’est qu’une des multiples façons que la vie a trouvées pour nous dire qu’on est un inadapté. »

Margot est une jeune orpheline timide et solitaire. Un jour, elle découvre sa véritable nature : elle est douée de capacités extraordinaires. Ces pouvoirs la terrifient, elle les dissimule jusqu’à ce qu’un événement tragique la contraigne à se dévoiler. On lui demande alors de mettre ses dons au service de l’humanité. Sa vie se partage désormais entre son quotidien de jeune fille espiègle et des missions d’une grande violence. Adulée et crainte, elle devient une icône. Mais peut-on sauver le monde si l’on s’y sent étranger ?

En s’inspirant de l’univers des superhéros, Martin Page se réapproprie les codes habituels du genre. Captivant, bouleversant, Je suis un dragon est un roman sur la puissance de la fragilité et sur la possibilité de réinventer sans cesse nos vies.

 

 

Comme tous les adolescents de son âge, Margot, objectivement dotée de qualités nombreuses, se sent différente. Elle l’est plus que d’autres.

Comme tous les adolescents de son âge, Margot attend l’avenir avec impatience. Arrive un moment où la jeune fille ne peut plus faire comme si elle était normale. Un massacre dans le collège où elle est élève lui permet de découvrir sa vraie nature.

Dès lors, tout s’enchaîne. Margot est indestructible. Et elle intéresse fortement les services secrets des grandes puissances mondiales. Car Margot est une arme – une arme « sensible, fragile, perdue, et en pleine croissance » – mais une arme tout de même. Margot devient Dragongirl, elle est entourée de chaperons bienveillants et d’individus intéressés – dont le docteur Poppenfick, qui a la réussite pour seule morale – et elle se met à baby-sitter l’humanité. C’est qu’elle a une dette à payer…

 

Dans ce roman-parabole en forme de conte fantastique (et vice versa), Martin Page met en scène une inoubliable héroïne dont la force est aussi la principale faiblesse (et réciproquement). Cette Margot, qui a le bon goût d’écouter Nina Simone, voudrait bien guérir alors qu’elle n’est pas malade. Ce n’est pas parce qu’elle est condamnée à ne pas mourir qu’elle sait vivre. Il va lui falloir apprendre. Comme tous les adolescents de son âge – sa différence en plus. La vie quotidienne est déjà une guerre. Une déception amoureuse fera abandonner à Margot sa naïveté. La voilà devenue adulte…

 

 

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » disait Cocteau dans Les mariés de la Tour Eiffel.

Martin Page décrit de façon fascinante la convoitise dont Margot devient rapidement l’objet, de même que tous les espoirs qu’elle génère, les fantasmes qu’elle véhicule, les polémiques qu’elle fait naître. Ce faisant, il interroge les rapports au pouvoir, à ceux que la société érige en héros, ainsi que l’acceptation de la différence et la peine de mort.

Et si, comme le pense le docteur Poppenfick, ce n’étaient pas les surperhéros les surhommes, mais plutôt les « gens normaux » qui seraient des sous-hommes ? Toutes les hypothèses sont permises.

 

Un roman contemporain autant qu’atemporel, truffé d’humour et qui a la portée et la puissance d’une fable.

 

Editions Robert Laffont, janvier 2015, 288 pages, 18,50 euros

 

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Morceaux choisis :

 

« Margot était vivante, mais dans ses yeux la mort était entrée. » (page 17)

 

« Elle aurait voulu résister à leur amour, mais ils ne donnaient rien. » (page 20)

 

« Son invulnérabilité était une tare à ne surtout jamais révéler. » (page 31)

 

« Quand elle lisait, dessinait ou étudiait, elle n’était pas différente des autres enfants, et pour autant elle n’abandonnait rien de sa vraie personnalité. » (page 31)

 

« On n’échappe pas longtemps à ce que les autres devinent de nous. » (page 32)

 

« La haine est la seule véritable communauté possible. » (page 34)

 

« Le public désirait la vérité, c’est-à-dire que la vérité soit ce qu’il désirait. » (page 50)

 

« Les sentiments sont un piège et une faute professionnelle, ils diminuent la vigilance et la rationalité. » (page 59)

 

« Leur vie intime avait fondu au soleil des missions et des réunions. » (page 64)

 

« On n’y croyait pas vraiment, mais on se disait que Margot était peut-être radioactive. » (page 70)

 

« Comment une fille normale pouvait être si anormale ? » (page 74)

 

« A quoi bon fuir si personne n’est capable de me rattraper ? » (page 92)

 

« On s’habitue à être surhumain, et très vite on comprend que ce n’est qu’une des multiples façons que la vie a trouvées pour nous dire qu’on est un inadapté. » (page 92)

 

« Le désir de contrôle des adultes les pousse à mettre des verrous même aux endroits où ils ne sont pas nécessaires. » (page 93)

 

« Si ses forces physiques étaient exceptionnelles, ses capacités psychologiques n’étaient pas supérieures à la moyenne. » (page 109)

 

« Les monstres ont leur place parmi les hommes. » (page 113)

 

« Elle n’avait jamais aussi bien dormi que depuis qu’elle savait qu’elle aiderait l’humanité. » (page 119)

 

« Les règles et les codes humanistes nuisaient à l’esprit scientifique. » (page 119)

 

«  [Il n’y a] pas de meilleur anxiolytique que la vie dans un quartier populaire. » (page 123)

 

« Les êtres puissants ont toujours des manières enfantines. » (page 139)

 

« Le monde ne pardonne pas le bien qu’on lui fait. » (page 146)

 

« C’est l’obstination qui fait le génie, c’est l’acharnement qui sépare le commun des mortels des grands hommes. » (page 148)

 

« Et si le surnaturel était l’explication ? » (page 148)

 

« Poppenfick avait davantage d’admiration pour les plantes que pour les hommes : les plantes ne fuyaient pas. » (page 149)

 

« Elle avait compris que sa fragilité n’était pas de la faiblesse. » (page 168)

 

« Dès qu’on quitte l’ombre, on doit se compromettre. » (page 175)

 

« L’amour, c’était encore mieux que de voler : les frissons ne venaient plus du vent et de l’altitude, mais de l’intérieur de son corps. » (page 183)

 

« Elle avait compris que tous les gens importants étaient juste des gens. » (page 198)

 

« On ne se venge pas du hasard. » (page 206)

 

« L’imagination est parfois ce qui rend le mieux compte de la réalité. » (page 249)

 

« Elle était libre. C’était un crime. On ne le lui pardonnerait pas. » (page 272)

 

« La démocratie, c’est de la contrebande. » (page 275)

 

« Les pouvoirs ne peuvent pas s’utiliser au grand jour. » (page 278)



Pourquoi écrivez-vous, Hafed Benotman ?


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Hafed Benotman, écrivain, romancier, polardeux, noveliste, poète, parolier, auteur de pièces de théâtre et de scénarios de films, et aussi voyou (« Un voyou est un autodidacte qui n’a pas fait l’ENA », disait-il), né en 1960, est décédé le 20 février 2015.
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©  Pierre Mongaux
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Photo prise dans le cadre de Leitura Furiosa 2014 où j’ai fait la connaissance de cet homme qui avait l’écriture comme légitime défense et la générosité dans le sang.
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Pourquoi écrivez-vous ?

Pour ne pas prendre (encore) les armes. A quoi sert l’écriture, sinon pour l’évasion ?

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