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Il faut bien reconnaître qu’en ces temps de disette économique où chacun racle les fonds de tiroirs pour empiler les pièces jaunes en de jolis petits tas qui ennuieront la caissière du supermarché et la postière du guichet, la question de la rémunération de la création se pose doublement.

D’abord, parce que ce premier paragraphe part du principe qu’un auteur (je parle pour moi, mais vous remplacerez à l’envie le mot “auteur” par celui qui vous correspond le mieux) peut prétendre à gagner de l’argent. Ce qui en soi est déjà un premier scandale : qui irait en effet verser le moindre rouble à ces idéalistes vaniteux qui pensent pouvoir s’acheter du jambon sous vide sans passer par la case usine, à part d’autres artistes et quelques illuminés abonnés à l’Huma’ ? Je caricature, bien sûr, mais j’ai lu des commentaires qui enrobaient ce même message d’atours un peu moins crus, mais tout aussi aigres. Bref. Je pars du principe que la création mérite rétribution, même symbolique, même non-marchande, même non-monétaire (j’accepte les filets de clémentine, les tranches de Morbier et les packs de Pepsi Light).

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Il y a quelqu’un ? (Violoniste dans le métro / Pascale Subtil)

Mais il y a aussi la question du “combien ?” : je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les loyers sont plutôt élevés ces derniers temps et les banques un peu frileuses à l’idée de laisser des saltimbanques acheter un deux-pièces miteux au fin fond de la Corrèze. Quant à parler du ticket du supermarché, c’est à se demander s’ils ne doublent pas systématiquement le prix de chaque article. J’aimerais vivre dans un monde idéal où les créateurs de tout poil — sans distinction de talent ou de renommée, seulement ceux qui décident de consacrer l’essentiel de leur temps à la création — possèderaient une carte à montrer à la caisse du supermarché, au comptoir du bistrot ou au guichet du cinéma, et accèderaient à des réductions significatives pour les remercier des services qu’ils rendent à l’humanité en la distrayant, mais c’est visiblement trop demander. Les créateurs (et donc ces fainéants d’écrivains aussi) payent les mêmes factures d’électricité que la plupart de leurs concitoyens, mangent les mêmes plats préparés et les mêmes légumes emballés sous vide, téléphonent de temps en temps à leurs proches parents et — comble du comble — osent manifester l’envie de profiter du travail de leurs confrères en se rendant de temps à autre au cinéma, au théâtre ou dans un combat de rue improvisé. Bref, les créateurs ne sont pas moins idiots que les autres et doivent payer leur passage sur Terre comme tout le monde.

J’avais déjà expliqué dans un précédent article en quoi je pensais qu’écrivain — et artiste en général — était un métier. Il s’agissait moins d’une question financière que de statut social, et de faire accepter qu’on pouvait être écrivain comme d’autres sont horlogers (oui, il y en a encore) ou tourneurs de boulons (il y en a davantage). Partant de ce principe, j’utilise mon métier pour payer mes factures. Oui mais voilà, comme un médecin sans malades, comme un épicier au milieu du désert, mon métier ne paye pas beaucoup (et c’est un euphémisme de le dire). Cela ne veut pas dire que ce n’est pas un métier, juste que c’est un métier qui ne paye pas beaucoup. Il y en a d’autres, remarquez, et pas que des professions artistiques. N’empêche.

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Neil Jomunsi présente : l’écriture au marteau (Forgeron / Derekskey)

En lançant le Projet Bradbury dans la stratosphère, j’imaginais (et j’imagine toujours) pouvoir montrer au microcosme des consommateurs et de pourvoyeurs de culture que même si les auteurs sont les parents pauvres de la chaîne du livre, qui les trait(e) comme des vaches à lait, de nouveaux horizons éclairés par le web étaient envisageables. Ainsi, en vendant les livres du Projet Bradbury sans passer par l’intermédiaire d’un éditeur, j’envisageais de prendre ma retraite à 35 ans et d’acheter cette villa couverte d’or qui me fait les yeux doux dans les pages Immobilier du Figaro Magazine depuis bien trop longtemps. Que nenni !

A titre d’exemple, voici quelques captures d’écran de mes ventes des dernières semaines sur les principales plateformes de vente en ligne. Attention les yeux.

Sur Amazon :

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Sur Smashwords :

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Sur Kobo :

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Je vous laisse faire le calcul de ce que cette mirifique entreprise m’a rapporté en deux mois et demi de travail : environ 40 € (et encore, je compte large parce que c’est vous).

D’aucuns seraient tentés de jeter l’éponge tout de suite et de me balancer à la gueule mes rêves de gloire littéraire, de paiement de facture d’eau et de maison en or. Mais pour être complet, il faut ajouter le fait que je propose également à mes lecteurs de souscrire à l’intégralité du Projet Bradbury via un abonnement, au prix de souscription forfaitaire de… 40€ (soit 12 nouvelles gratuites, plus des bonus).

Surprise, une majorité de mes lecteurs ont choisi et continuent de choisir l’abonnement. Ainsi, en deux mois, presque 50 personnes ont rejoint les rangs des supporters du Projet Bradbury (j’en profite pour les remercier encore mille fois, ce qui en tout fait donc deux mille). Bien entendu, en souscrivant au Projet Bradbury, on achète un pack de nouvelles, une par semaine, et on signe avec moi une sorte de pacte : les abonnés partent du principe que je terminerai mon marathon d’écriture et qu’ils en tireront une certaine satisfaction. Pour l’instant, je ne crois pas avoir créé de déçus, mais l’avenir me contredira peut-être. Mais au-delà du texte “matériel”, on soutient aussi un artiste dans son effort de publication. C’est cet aspect que je retiens surtout dans le phénomène de souscription. Plusieurs abonnés ont du retard sur leurs lectures, voire ne lisent qu’une nouvelle sur deux. Ce n’est pas grave : ils pensent que leur argent a été bien dépensé, car ils ont soutenu un effort de création, faisant d’eux les mécènes de 2013, pour qui Kickstarter, Ululé ou KissKissBankBank ne sont pas des gros mots ou du slang de jeune.

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« Je n’aime pas beaucoup ces méthodes de hippie » (Library of Congress)

Quoi qu’il en soit, j’ai choisi un mode de distribution un peu spécial, basé sur un concept dont on n’a pas trop l’habitude de parler, et qu’on ne manipule qu’avec précaution, voire circonspection : la confiance. La confiance est un contrat tacite : en soutenant une initiative en incluant dans sa donation le prix immatériel du rêve, de l’effort accompli, du soutien, on passe un accord avec celui qui reçoit le don ou la souscription. On l’encourage à poursuivre. C’est cet encouragement que j’ai envie de creuser. Très bientôt, je mettrai en oeuvre des initiatives qui me permettront de remercier tout le monde — abonnés comme lecteurs comme nouveaux venus — à leur juste valeur.

Maintenant, la question qui fâche : comment quelqu’un qui décide de consacrer suffisamment de temps à son art peut-il faire, en 2013, pour vivre de sa passion ?

Il y a plusieurs voix. Celle décrite plus haut en est une parmi d’autres. Je ne crois pas à une solution unique, mais à une multitude de solutions accumulées qui, au final, forment un tout cohérent. Inutile de compter sur des droits d’auteur faramineux ou des à-valoirs explosifs si vous n’êtes pas un auteur connu ou reconnu dans l’immédiat : il faut donc trouver un moyen de vivre tout en étant pas célébrissime (je sais, c’est dur).

J’avais plutôt aimé cet intéressant document intitulé Il faut réformer le droit d’auteur et qui propose, entre autres choses, différentes solutions pour envisager une rémunération équitable aux artistes. Je vous laisse les lire en détail sur le site concerné. En résumé, elles proposent la chose suivante :

  • favoriser le crowdfunding ou la souscription (cf moi-même) ;
  • mise en place d’une contribution créative ponctionnée sur le prix des abonnements à Internet, un sorte de mécénat global destiné à former un pot commun qui rémunérerait les créateurs de contenus sur le net (sans discrimination) ;
  • légalisation du partage non-marchand (plus on te lit, plus on a envie de te lire, voire mon article à ce sujet “Dans Piratage, il y a Partage”) ;
  • la mise en place d’un revenu universel qui permettrait à chacun de s’occuper un peu plus intelligemment que nous le faisons aujourd’hui ;
  • tout cela, bien entendu, ne se soustrayant en rien au revenu tiré des ventes de livres “traditionnelles”, des adaptations télévisuelles, des ventes de scénario, bref, tout ce qui fait qu’aujourd’hui, un auteur est payé (souvent mal) à faire son travail.

Comme les libraires, les auteurs doivent s’adapter à leur siècle. Au XIXème siècle, il suffisait de vivre assez longtemps pour terminer un roman : on devenait écrivain sans trop de difficulté (alerte trolls : ceci est une boutade). Au XXIème siècle, tout le monde écrit, tout le monde crée : il faut donc un mode de rémunération équitable, en conséquence, et qui prend en compte ces nouvelles données. Et comme les libraires doivent trouver d’autres moyens d’entrer dans l’ère numérique, les auteurs devront eux aussi se diversifier : lectures publiques, concerts de littérature, ateliers, conférences, vente d’organes, tout ce que l’imagination peut concevoir sera le bienvenue.

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Retrouvez Yann Moix et sa poupée Freddy dans leur prochain spectacle de rue (Archive : Australian National Maritime Museum)

Je ne saurais trop vous conseiller de jeter aussi un oeil à Flattr, un concept de financement du net extrêmement intéressant et très bien détaillé par l’ami Ploum ici. Il ne s’agit pas de taxer bêtement, de payer des choses sans le vouloir, mais d’au contraire contribuer à faire du web autre chose qu’une poubelle à contenu passable.

J’ai coutume de dire que ceux qui traitent les gens comme moi d’“utopistes” sont ceux qui n’ont ni l’imagination ni le courage d’accepter l’évidence : ces solutions sont odieusement simples à mettre en place. Il suffit de s’y mettre tout de suite. Comment ça, vous n’avez pas encore créé de compte sur Flattr ? Comment ça, vous n’avez jamais été jeter un oeil sur Ulule ? Mais qu’est-ce que vous faites encore là ? C’est à vous — à nous — de financer la création de demain.

Le partage doit permettre d’aller dans le sens d’une communauté : les auteurs doivent pouvoir vivre, même chichement, de leurs créations si celles-ci rencontrent l’enthousiasme d’un public, et ce même public doit pouvoir profiter le plus librement possible de ces oeuvres, qui lui donneront envie de continuer à les financer. On crée ainsi un cercle vertueux.

J’aurais encore à dire sur le sujet du partage, mais je vous réserve la primeur de mes réflexions pour un prochain billet. En attendant, jetez donc un oeil à ce qui suit en bas de cette page si vous l’osez.

Crédits photo : Bandeau : Images of Money / Flickr CC-BY,
Violoniste dans le métro / Pascale Subtil, Forgeron / Derekskey,
Banquier / Library of Congress,
Alan Stainer et sa poupée (Australian National Maritime Museum)

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Le principe du Projet Bradbury est simple : écrire 52 nouvelles, soit un texte par semaine, pendant un an (plus d'infos ici). Devenir mécène du Projet Bradbury (40€) vous permettra d'accéder à un espace de téléchargement contenant toutes les nouvelles déjà publiées, auxquelles s'ajouteront les suivantes au fil de leur publication, ainsi que des bonus. En vous abonnant, vous faites un geste de soutien essentiel : ce défi est aussi une manière de montrer que des modèles de création plus ouverts et mieux rétribués peuvent exister grâce au net. Si vous préférez faire un virement ou un chèque, contactez-moi directement.

J'utilise également Flattr (et vous devriez aussi) :

Envie d'essayer ? Les nouvelles sont également disponibles à l'unité (0,99€) et en recueils (9,99€) chez les principaux libraires en ligne (Amazon, Kobo, Apple iBookstore, Smashwords, Youscribe, etc).

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