Je discutais avec quelqu’un d’éminent, plongé dans l’ombre de l’éminence et comme égaré dans les ténèbres environnants par la densité même du personnage. Celui-ci me contait ses malheurs, ses troubles éditoriaux, car l’altitude, semble-t-il, ne réduit jamais ce genre d’embarras, comme elle réduit pourtant la quantité d’oxygène disponible. Il avait soumis à son éditeur, un massif encore plus élevé que lui, l’idée d’un livre qui lui tenait à cœur, la biographie d’un auteur, tombé en désuétude aussi bien que génial. J’étais tout ouïe. Soudain, la grandeur fit place à l’inquiétude. L’éditeur en question, plongé dans le silence depuis déjà des semaines, n’allait-il pas tout simplement lui piquer son idée ? Stupeur !
Je repense à cette scène aujourd’hui. Non pas que le roman soit pour moi le chemin du roi, mais aussi décrié soit-il, foulé au pied par l’intelligentsia, un roman est tout de même un univers en petit, une agate pleine de reflets du monde et de détails colorés. Que la biographie d’un auteur mort puisse apparaître comme une idée nouvelle, originale, digne d’être volée pour en tirer ensuite tout le crédit me sidère. Sont-ce là les « idées » que l’on a quand on n’en a plus ?