La logique du grain de sable : « Le Roman de François Villon » de Francis Carco, par Carl Aderhold

Montrer l’influence des ensablés, le plus souvent souterraine, sur les écrivains de leur génération ou des suivantes, tel est l’objectif de ces chroniques. Chacun d’eux a laissé une œuvre, un roman, une idée, ou même simplement une scène qui stimulera l’imagination d’autres artistes, tel Cendrars puisant dans Le mystérieux docteur Cornélius de Gustave Le Rouge, la matière poétique dont il se servira pour son recueil Du monde entier. Bien souvent les ensablés ont fourni des réponses originales, en marge, aux questions esthétiques, littéraires, intellectuelles que leur époque s’est posé et que les suivantes redécouvriront avec bonheur. L’histoire de ces rencontres de hasard qui nourrissent les romanciers à des sources inattendues, oubliées – la logique du grain de sable (1).

Carl Aderhold.

VillonDe Francis Carco (1886-1958), auteur de près d’une centaine de romans, pièces de théâtre, reportages, souvenirs, recueils de poésie, et même chansons, on ne conserve qu’un lointain souvenir. Tout au plus peut-on citer Jésus-la-Caille (1914), roman d’un proxénète homosexuel ou bien encore L’Homme traqué (1922) qui lui vaudra de recevoir le Grand prix de l’Académie française.

Son œuvre évoque le Paris de la pègre, de Montmartre à celle de la rue de Lappe, dont il contribuera dans les années trente à faire un des lieux à la mode.
Mais au-delà de ce folklore daté, fait de marlous désabusé, de voyous au grand cœur et de filles de joie au sourire triste, l’œuvre de Carco mérite d’être redécouverte non seulement pour la nervosité de son style mais également pour la bienveillante humanité avec laquelle il décrit le monde.

À l’heure où la lucidité de l’écrivain semble résider toute entière dans un cynisme à la froideur calculée, dans un désenchantement qui condamne toute forme d’action, pis même qui revendique l’obscénité comme une forme supérieure de détachement, la générosité jamais sentimentale, la naïveté amère et la mélancolie pleine d’humour de Carco se révèle comme un baume stimulant.

De ce point de vue, Le Roman de François Villon, une des biographies romancées qu’il nous a laissées (avec celles sur Utrillo, Verlaine et Nerval), est sans doute le plus abouti.

Écrit en 1926, cet ouvrage retrace la vie du premier grand poète français depuis ses années d’écolier à l’Université (« Eh Dieu si j’eusse étudié au temps de ma jeunesse folle, j’eusse maison et couches molles… »), jusqu’à sa disparition en 1463. Le personnage a toujours fasciné les artistes et les écrivains, comme en témoigne le récent roman de Jean Teulé, Je, François Villon (2006), chacun s’essayant tour à tour à comprendre l’énigme que constituerait l’existence du Villon, poète, coquillard et assassin.

Si la biographie nous renseigne tout autant sur le personnage dont elle est l’objet, que sur son biographe, Carco réussit ce tour de force d’y glisser son univers sans jamais ramener Villon à lui. Il y a, il faut bien l’avouer dans la tentative de retracer une telle existence, une part d’orgueil puissante. Être celui qui comprendra le génie de l’écrivain, qui en sera l’interprète.

Carco évite le piège en ne s’identifiant ni à Villon, ni en attirant le poète jusqu’à lui.
Chroniqueur du milieu, fasciné par les mauvais garçons, Carco contribua dans de nombreux romans à créer cette mythologie si parisienne de la pègre qui fascina tant les écrivains par une sorte de projection, la communauté des en-dehors. Mais la rage affichée par Carco, sa haine du bourgeois, se double chez lui, d’une tendresse qui atténue la rage, le prémunit d’une admiration naïve des voyous et le tient en un équilibre précaire entre la rébellion et l’acceptation.

Le trait de génie de Carco est justement de se refuser à y chercher une explication. Que plusieurs hommes cohabitent en chacun de nous, nous en faisons chaque jour l’expérience; que parfois même ils luttent entre eux, prenant au gré des circonstances, le dessus, c’est encore un fait qui s’impose à nous, mais pour Carco, point n’est besoin d’y chercher cohérence ou conflit. Certains y voient le poids de la société, d’autres d’une nature mauvaise, d’autres encore cherchent à excuser. Encore aujourd’hui la morale n’est jamais loin des notices biographiques consacrées à Villon.

Carco, lui, ne prend pas même la peine de s’y intéresser. La seule chose qui lui importe est de ne pas s’écarter d’un pas de son personnage, d’être à ses côtés, comme un reporter, sans jamais que le regard de la postérité interfère. Ni téléologie, ni ode au génie.
Pour se faire, il évite les pièges de la reconstitution comme de l’anachronisme. Son Villon n’est ni un Jésus-la-Caille en costume d’époque, ni une étude sur un artiste maudit. S’il emploie de temps à autre le jargon des coquillards ou bien celui du XVe siècle, il ne s’agit jamais de décorum ou d’érudition. En poète qu’il était, il succombe à la beauté des mots et nous avec. Son Moyen-Âge est tout empreint d’exotisme à la manière des travaux de Huizinga, un monde dont nous sommes certes l’héritier mais comme d’un aïeul que nous n’avons pas connu.

Débarrassée de toute morale, la vie de Villon prend les couleurs simples et fortes de celle d’un homme qui se débat, avance et parfois cède sans jamais abandonner la partie. Carco réintroduit ici dans toute sa force mystérieuse, le hasard, comme un élément essentiel constitutif de nos vies : « La rue, avec ses hasards, suffisait, et François le savait… » « Le lendemain matin, il sortit seul. Un désir sombre le tourmentait, le poussait de rue en rue, à la recherche d’il ne savait quoi. Peut-être était-ce, en un décor d’affreuse et morne misère, parmi des tables de bois grossier, des bancs, cet étalage du vice qu’à Paris il avait tant chéri? »

La rue, le hasard, les rencontres, les jours de pluies ou de soleil, le sourire d’une femme… en mettant l’accent sur de l’influence de tels éléments dans l’existence de Villon Carco parvient ainsi à nous rendre ce qui généralement s’efface dans les biographies : tous les faits sans importance, les soirs de cuite comme les après-midi d’étude, les gestes esquissés, les errements, la poussière des jours qui remplit nos existences bien plus sûrement que les grandes résolutions.
En cela, Carco par-delà les siècles répond à la prière de son héros : « Frères humains qui après nous vivez, n’ayez contre nous les cœurs endurcis, car si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plutôt de vous merci. »

(1) Ce titre est emprunté à l’ouvrage d’Erik Durschmied, paru en 2000, qui voulait démontrer comment de micro-événements pouvaient changer le cours de l’histoire.

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Une réponse à La logique du grain de sable : « Le Roman de François Villon » de Francis Carco, par Carl Aderhold

  1. Elisabeth G R dit :

    J’ignorais totalement que Carco avait écrit des biographies… Cela donne envié d’en lire. Je suis intéressée par celle sur Utrillo… Je vais essayer de la trouver et pourquoi pas un article?,,

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