« Seule la vie » de Julien Blanc sans oubli (1908-1951),un article de Henri-Jean Coudy

Henri-Jean Coudy, lecteur assidu de ce blogue a bien voulu nous confier cet article très intéressant sur un auteur que je ne connais pas: un certain Julien Blanc dont Finitude republie le cycle « Seule la vie ». Je le remercie vivement et l’encourage à nous en envoyer d’autres!

Article de Henri-Jean Coudy

Nous n’avions jamais entendu parler de Julien Blanc jusqu’à la lecture, il y a dix huit mois ou deux ans de cela, d’une brève dans le Monde des Livres annonçant la réédition, par les éditions Finitude, d’un roman en trois époques, «  Seule la vie… », d’abord paru entre 1943 et 1948 ; il y était question des années vingt et trente, du parcours d’un gamin orphelin, rebelle, allant d’institutions en placements familiaux, accumulant les difficultés, les camouflets, les sanctions à tel point qu’il finit par être condamné à un temps aux Bat d’Af, au Maroc d’où l’on revient si on peut et si on de la chance.

Le premier tome, Confusion des Peines, raconte le parcours chaotique du petit garçon, jusqu’au jeune homme, dieu sait pourquoi devenu militaire, toujours aussi peu intégrable, jusqu’à sa condamnation.

Il est difficile d’avoir une vue de la vie de Julien Blanc au-delà de ce qu’en disent les éditions Finitude qui publient un portrait à la main de lui ; on saura seulement qu’il est né à Paris en 1908, qu’il a eu une enfance difficile, qu’il est en Espagne au moment de la guerre civile où il est infirmier, prend une épouse dont il aura une fille, toutes deux mortes de la guerre ; il revient à Paris et cherche à écrire, il publie quelques romans ( combien ?) mais c’est sur les encouragements de Jean Paulhan qu’il va mettre sa vie sur le papier et produire ce qui reste vraiment de son travail, «  Seule la vie… » ; si ses lecteurs d’alors en apprécient la qualité, ses livres ne lui donnent pas la reconnaissance intellectuelle et sociale à laquelle il aspirait et il meurt très jeune, à quarante trois ans, en 1951, sans doute d’épuisement et de déception.

Julien Blanc mérite de ne pas être oublié, (et il ne l’est pas puisque Finitude le publie et qu’il a sa place sur le blog des Ensablés).

Le voila donc embastillé à Marseille, en attente d’un départ par bateau pour la côte d’Afrique, ou d’une heureuse réforme si on lui trouve une difficulté de santé, qui, malheureusement pour lui et heureusement pour le lecteur ne viendra pas. Les Bat’d’Af’, chantés par Piaf et par Fréhel, c’est une façon de faire semblant d’être militaire et de payer sa dette, bien inutile, à la société.

Le contact de l’observateur lucide qu’est le narrateur et de l’humanité promise aux mêmes Bat’ d’Af’ est à la fois rude et touchant ; ses compagnons de cellule sont de petits malfrats, hâbleurs, lâches, au maniement du surin facile, cultivant leur maladie vénérienne, sésame d’une réforme et quelques âmes émouvantes, comme Trobé, «  colosse avec un visage poupin, qu’éclairaient de petits yeux dont la sclérotique bleutée atténuait la fixité, des pattes énormes et des pieds à l’avenant » qui est toujours amoureux de Léone, sa fiancée pour laquelle il prenait des leçons de conduite dans une école privée, financées par des vols d’essence qui lui ont valu d’être en partance pour le bagne africain.

Et puis, pas de réforme, c’est le voyage en bateau, Oran, puis le train vers Outat-El-Hadj, où est le camp, autrement dit n’importe où au Maroc. Le camp dont il convient tout juste de savoir qu’il est de forme rectangulaire et qu’un mirador «  permettait de voir dans un lointain féérique la masse lumineuse de l’Atlas avec ses flancs d’olivaies et ses cimes enneigées ».

La vie des «  Joyeux », puisque c’est ainsi que s’appellent les bataillonnaires ( la chanson, «  Joyeux, fais ton fourbi, pas vu, pas pris, mais si t’es pris, alors rousti… ») n’a pas beaucoup de sens et n’est évidemment pas facile.

D’abord, les confrontations, entre hommes, avec comme enjeu l’appartenance au groupe des dominants ; Trobé, le colosse doux, mais qui n’accepte pas qu’on le commande, se voit vite confronté à un sous-officier encore plus grand que lui, après qu’il a malmené un caporal et un sergent «  un adjudant-chef était entré dans la baraque. Il était monstrueux ;plus grand d’une tête que Trobé et aussi large d’épaule » ; l’adjudant est sur de lui, prend Trobé à la bagarre «  Le juteux s’avança d’un pas, prudent, puis il frappa Trobé au visage. Mon camarade alla mordre le sable , mais se releva aussitôt. Il gonfla sa poitrine, baissa la tête et fonça. Je ne vis que sa tête heurter rudement le menton du juteux, puis  ses deux bras dorés saisir le cou blanc, et le grand corps soulevé de terre…Et sais-tu, fit Trobé, Léone m’a défendu de me tabasser. ». En langage de Joyeux, la castagne, c’est «  un coup de sonnette » « destinés à dépister  les mouchards, les qu’ont rien dans l’bide, que l’on ne connaissait pas encore » et pour ceux qui «  au premier coup de poing, …fondaient en larmes , suppliaient qu’on ne les battit pas. Ils étaient tirés au sort… ».

Cela n’est pas par une démarche de lutteur que le narrateur évite l’écrasement de la vie de Joyeux, ou pire celle de femme de Joyeux, mais par le truchement d’un officier-médecin qui lui offre la place enviable d’infirmier-secrétaire et, est-ce surtout ?, la lecture de livres, Souvenirs de la maison des Morts de Dostoïevski, Le Feu et Clarté de Barbusse ou encore les Essais de Montaigne ; et par la méditation : «  …Je bâtissais de magnifiques systèmes sociaux où le monde, libéré des malheurs qu’il entretenait lui-même comme les joyeux leurs plaies, jouissait enfin de la vie…mais…j’étais rappelé à mon état par le soleil déclinant , par le toubib pestant contre le consultant du matin qui s’est sottement maquillé et qu’il aurait du «  foutre dedans », par l’appel de la vie   basse, fausse-notre vie de bataillonnaires ».

La vie continue ainsi, avec l’espoir qu’un jour elle changera et que le narrateur pourra écrire, faire de la musique, pourquoi pas peindre, une fois rentré en France, au milieu des combines de «  maquillage » pour être dispensé de telle ou telle marche ou corvée, d’être envoyé dans un endroit plus clément, des violences des hommes et des absurdités de l’administration militaire ; ce sont des misères noires, qui défilent dans le cabinet du médecin, en présence de Julien, qui ne s’apaise que dans la récitation de Verlaine et dans une sagesse imposée : «  Allez, ma pensée , retourne dans ton coffre, et tiens-toi tranquille, épouse l’immobilité de mon corps dans la chaleur lourde du jour… ».

On n’en dira pas plus, et pourtant il ne se passe pas de moment sans que le malheur organisé ne se manifeste pour les Joyeux.

Et puis, il y a le départ vers un patelin plus agréable, qui a bien failli ne jamais avoir lieu, pour un simple refus d’obéir à un lieutenant, suivi d’une furieuse envie de lui casser la figure, mais qui s’arrange grâce à l’officier-médecin ( un véritable ange gardien).

C’est la voie de la liberté, émaillée de moments difficiles, la mort de Trobé, mangé par la gangrène et méconnaissable. La réintégration dans l’armée ( parce qu’un Joyeux n’est plus vraiment un militaire) , les galons des Bat’d’Af’ arrachés dans le train qui mène à Tunis. De là, Alger puis Oran, et rapatrié sanitaire, vers la France, enfin ; l’y attendent la vie militaire, à une époque où l’armée intervient encore dans les conflits politiques, 1934 et son 6 février sont là,  qu’il faudra bien quitter un jour pour trouver un métier surtout après une rencontre avec une jeune femme, l’amour et le mariage peut-être.

C’est écrit avec concision, une réelle capacité à émouvoir, et pour tout dire à intéresser à la vie hors norme de Julien le rebelle ; il a fini par réussir, comme le lui suggérait Paulhan, à cracher sa vie et comme l’a écrit Les Lettres françaises, à être du côté de Vallès pour la cruauté et la compassion. Nous attendons avec intérêt le dernier tome, Le Temps des Hommes.

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3 réponses à « Seule la vie » de Julien Blanc sans oubli (1908-1951),un article de Henri-Jean Coudy

  1. Philippe Sinclair dit :

    A l’instar d’Henri-Jean Coudy, je n’avais jamais entendu parler de Julien Blanc et, encore moins, de son livre « Seule, la vie… ». Cet article remarquable donne incontestablement envie d’en savoir davantage.

  2. Kerloc'h dit :

    Le « portrait à la main » de Julien Blanc que vous évoquez est l’œuvre de Bernard Milleret (1904-1957), contemporain, donc, de Blanc

  3. menard dit :

    On peut retrouver un article d’Armand Lanoux ( prix Goncourt 1963 et lui-même peut-être ensablé) sur Julien Blanc sur le site
    http://www.la-presse-anarchiste.net.

    Ca date d’octobre 1948 et ça cadre bien avec l’homme que l’on devine dans ses écrits.

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