« Reine d’Arbieux », de Jean Balde (1885-1938), quelques réflexions sur l’endogamie littéraire

Le milieu littéraire est endogamique. Se fréquentent ceux qui écrivent et publient. C’est une évidence. Il n’y a donc nul miracle à ce que les grands esprits se soient un jour ou l’autre fréquentés. Je croyais autrefois que cela n’avait rien de fortuit, qu’il fallait être un élu pour avoir, un jour, la chance de croiser tel ou tel écrivain. Les choses sont plus simples. De même que les banquiers sont amenés à connaître d’autres banquiers, l’écrivain va à l’écrivain.

D’où cette impression, plus j’avance, que tout le monde littéraire du vingtième siècle se connaissait. Il y a peu je découvrais qu’André Lafon, l’auteur de l’extraordinaire « élève Gilles », avait été aimé par une certaine Jeanne Alleman, alias Jean Balde (nom d’emprunt qu’elle avait pris en souvenir de son oncle). Cette romancière obtint en 1928 le prix de l’Académie Française pour son roman « Reine d’Arbieux ». Elle était la marraine d’un des enfants de Mauriac, et quand elle mourut en 1938, Mauriac écrivit ceci :

Une grande âme — et ce n’est pas à la légère que je la salue ainsi — du nombre très restreint des grandes âmes qui justifient le monde, alors qu’une fois passé notre jeunesse, tant de tristes découvertes en nous et autour de nous risqueraient de nous faire perdre cœur.

Toute sa vie, Jean Balde a lutté, elle s’est débattue, elle a souffert, elle n’a jamais désespéré, nous donnant jusqu’à la fin l’exemple de tous les courages : le courage des conquérants, et plus encore celui des patients, acharnée à sa tâche, indifférente à sa fatigue, portée en avant par l’élan de son âme. Elle est tombée vraiment quand elle n’aurait pu faire un pas de plus.

Et nous la laissions s’épuiser. Elle était de ces créatures qui donnent à leurs amis l’impression qu’elles n’ont besoin de personne, qu’elles ont plus de force qu’eux tous.

Dans la Correspondance intime de Mauriac récemment publiée par Laffont dans la collection Bouquin, on découvre une lettre en date du 10 avril 1913 adressée par Mauriac à sa future femme, décrivant la pauvre Jean Balde évitée par André Lafon, lequel semblait vouloir s’anéantir dans la religion. Le passage est assez cruel. André Lafon ne rencontrera pas Mademoiselle Alleman chez moi puisqu’elle n’y sera pas. Il entrera à l’église assez tôt ou assez tard pour ne pas se heurter à elle. Vous pouvez compter sur lui.

Le doux André Lafon, dont le roman « L’élève Gilles » soulève en moi tant d’émotion, a donc éconduit la malheureuse Jean Balde! Ce même Lafon qui, mort en 1915 inspira partiellement le dernier roman de Mauriac « Un adolescent d’autrefois »!

Ainsi se recompose la vie littéraire, de découverte en découverte. Il n’y avait rien d’étonnant à ce que Jean Balde connût Mauriac: c’était aussi une bordelaise. En 1954, toujours dans la Correspondance, Mauriac écrit : Bordeaux est bien ingrat de l’avoir oubliée, car elle aimait sa ville avec passion. Je la revois encore dans sa maison au bord de l’eau, à la Tresne, où elle m’avait invité à déjeuner avec la jeune fille qui était son élève et qui est devenu ma femme.

Alors j’ai lu « Reine d’Arbieux », persuadé que la marraine de la famille Mauriac avait forcément du talent, qu’il devait y avoir dans ses textes des traits propres à Mauriac.

Il y en a bien sûr: même milieu de propriétaires des landes, même étroitesse d’esprit. Mais Jean Balde n’est pas Mauriac. Elle a, disons-le, beaucoup moins de talent, même si la lecture de ce texte est très plaisante.

C’est à lire, pour moi, comme un document historique, lire une histoire qui ne pourrait plus arriver maintenant.

Reine, orpheline sensible élevée par sa tante, aime Régis qui l’aime aussi, mais Régis n’est pas de son milieu. Il s’en va donc en Afrique pour faire une hypothétique fortune. Reine est aussi aimée par un certain Germain, riche industriel, homme solide, sauvage, mais peu raffiné. Un homme pour qui amour rime avec possession.

Par raison, mais aussi parce qu’il a du charme, Reine va l’épouser et s’installer dans une demeure isolée où elle ne va pas tarder à s’ennuyer, elle qui aime tant les livres, l’art, et voudrait partager, un peu, ses passions. Lui fuit le monde, il ne travaille pas beaucoup, ayant confié la gestion de sa société à un de ses cousins.

Ce cousin, appelé Bernos, est brillant, cultivé. Lorsqu’il rencontre Reine, il décide de la séduire, sachant comment s’y prendre. Je ne sais plus qui a dit que pour séduire une belle femme, il fallait vanter son intelligence.

Il la veut pour des raisons que le lecteur découvre peu à peu, et qui font de ce personnage quelqu’un d’assez répugnant.

Mais tout rentrera dans l’ordre. Le mari comprendra ce qu’est aimer, et elle le comprendra aussi à la suite de péripéties qu’on découvre avec plaisir.

Histoire impossible désormais, comme je le disais. Reine aurait quitté son mari, se serait trompée et serait passée à autre chose, avec un sentiment de gâchis.

Désuet, assurément, mais bien écrit, et qui donne un sentiment nostalgique. Écoutez:

Le déjeuner fut ce que sont dans ce pays de gibier et de recettes séculaires tous les déjeuners de » retour de noce », substantiel, savoureux, embaumé par le fumet des poulardes boursoufflées devant un feu vif et des sauces fortes. Ce fut le repas de cérémonie pour lequel les vieilles dames arborent les broches de famille et les corsages scintillants de jais; les messieurs, leur épingle de cravate la plus distinguée. Le sauterne était d’une grande année; les bordeaux décantés par le maître de maison et tiédis à point (…)

On voudrait y être.

 

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

* Copy This Password *

* Type Or Paste Password Here *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>