Notes de voyage de Laurent Jouannaud: « Les chants de Maldoror », un monument pré-littéraire

Mon cher Hervé,

Quittons la rentrée littéraire où vous (Les choix secrets, éditions Lattès) et moi (Kafka, suite, éditions Galodé) jouons notre partition pour relire  un classique sulfureux, un iconoclaste consacré, un maudit réédité sans interruption depuis les années 1870, un auteur culte, quelqu’un qui s’est imposé dans l’histoire littéraire et pas un ensablé. Je dois cette relecture à un hasard de bouquiniste : il y avait pour 2 euros Les Chants de Maldoror, collection Poésie/Gallimard, avec une préface de J.M.G. Le Clézio. C’est un livre que j’ai lu il y a très longtemps, c’est le parcours obligé de tout adolescent qui croit à la littérature. A 22 ans, Isidore Ducasse prend un pseudonyme ronflant (Comte de Lautréamont), invente un héros maléfique (Maldoror) et publie à compte d’auteur Les Chants de Maldoror. Il meurt de tuberculose à 24 ans, inconnu, mais quelques exemplaires de son livre fermentent et lèveront

Voilà, j’ai achevé cette lecture et j’ose écrire que je me suis ennuyé. J’ai passé l’âge de ces enfantillages, de ces excès, de ce romantisme noir. Je n’aime pas la grandiloquence, les apostrophes, le ton apocalyptique. Je n’aime pas non plus les crimes de papier, les débauches imaginaires, les héros surnaturels, l’apologie des extravagances. Et les éléments fantastiques du texte, ce fantastique que vous aimez, mon cher Hervé, comme le prouve votre dernier article sur Marc Agapit, ne m’intéressent pas davantage.

Ducasse raconte les méfaits de Maldoror qui s’est jeté « résolument dans la carrière du mal » : « On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh ! comme il est doux d’arracher brutalement de son lit un enfant qui n’a rien encore sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très ouverts, de faire semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en arrière ses beaux cheveux ! Puis, tout à coup, au moment où il s’y attend le moins, d’enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de façon qu’il ne meure pas ; car s’il mourait, on n’aurait pas plus tard l’aspect de ses misères. Ensuite, on boit le sang en léchant les blessures ; et, pendant ce temps, qui devrait durer autant que l’éternité dure, l’enfant pleure. » Maldoror commet dès les premières pages le crime majeur : torturer un enfant. Plus tard, la victime devra pardonner à son bourreau qui voudra devenir sa victime : « Alors tu me déchireras, sans jamais t’arrêter, avec les dents et les ongles à la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumées, pour cet holocauste expiatoire ; et nous souffrirons tous les deux, moi d’être déchiré, toi, de me déchirer…ma bouche collée à la tienne. » Sadisme, masochisme et pédophilie. Viennent ensuite un pacte avec la prostitution, l’assassinat d’un enfant (« Mère, il m’étrangle… Père, secourez-moi !… Je ne puis plus respirer »), une nuit dans un cimetière. Dans le chant deux, Maldoror ou Lautréamont, on ne sait trop, frappé au front par la foudre, tout sanguinolent, insulte « l’horrible Éternel à la figure de vipère » : « Tu sais que je ne t’aime pas et qu’au contraire, je te hais. » Blasphèmes dépassés, n’est-ce pas ? Un enfant de huit ans est poursuivi par un monstre sans que personne ne vienne à son secours, sauf un pauvre chiffonnier : « Race stupide et idiote ! Tu te repentiras de te conduire ainsi. C’est moi qui te le dis. » Il y a ensuite l’ode au pou. Maldoror cultive ces parasites dans une mine artificielle et les répand dans l’humanité : « Alors, avec une pelle infernale qui accroît mes forces, j’extrais de cette mine inépuisable des blocs de poux, grands comme des montagnes, je les brise à coups de hache  et je les transporte, pendant les nuits profondes, dans les artères des cités. » Ridicule, non ? Puis Maldoror étrangle un ange et lui colle la gangrène. Puis il assiste au naufrage d’un navire dont il tire les survivants avec un fusil. Il sauve un requin femelle qu’attaquaient d’autres squales attirés par le sang. Les deux monstres s’accouplent alors : « Ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux !…Enfin, je venais de trouver quelqu’un qui me ressemblât !…Désormais, je n’étais plus seul dans la vie !…Elle avait les mêmes idées que moi ! J’étais en face de mon premier amour ! » Facile ! Dans le chant troisième, Maldoror, « nu comme une pierre, s’est jeté sur le corps de la jeune fille et lui a levé la robe pour commettre un attentat à la pudeur », puis il lâche son chien sur sa victime pour qu’il la dévore : « Il crut qu’on lui demandait ce qui avait été déjà fait, et se contenta, ce loup, au mufle monstrueux, de violer à nouveau la virginité de cette enfant délicate. De son ventre déchiré, le sang coule de nouveau de ses jambes, à travers la prairie. » Abject. Mais ce n’est pas tout. Avec un canif américain, Maldoror « fouille courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi, il retire successivement les organes intérieurs : les boyaux, les poumons, le foie et enfin le cœur lui-même sont arrachés de leurs fondements et entraînés à la lumière du jour, par l’ouverture épouvantable. » Gore. Ce chant se termine au bordel où des poules picorent le vagin d’une femme, où l’on dépèce un adolescent, où vivent des nonnes lubriques, où un cheveu raconte ce qu’il a vu. J’oubliais, dans ce même chant, un homme pendu par les cheveux depuis trois jours, « morceau de lard attaché au plafond ». Et ce monstre qui a dû enchanter Dali : « Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui n’a pas refusé, l’intérieur de mes testicules : l’épiderme soigneusement lavé, ils ont logé dedans. L’anus a été intercepté par un crabe ; encouragé par mon inertie, il garde l’entrée avec ses pinces et me fait beaucoup de mal ! » Grotesque. Au chant cinq, on propose au lecteur, une potion lénitive, « un bassin plein d’un pus blennorragique à noyaux, dans lequel on aura préalablement dissous un kyste pileux de l’ovaire, un chancre folliculaire, un prépuce enflammé, renversé en arrière du gland par un paraphimosis, et trois limaces rouges. » Puéril. Et le chant six prend des allures de thriller, avec poursuites, cadavres, énigmes, lutte entre Dieu et Diable, et autres métamorphoses.

Ce texte est écrit en dépit de toutes les règles de la bienséance : Les Chants de Maldoror sont un monument de provocation. L’auteur l’a voulu ainsi. Dès le début, il annonçait son but et soulignait la toxicité de son livre : « Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre : quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. » Ducasse veut choquer, mais, comme je vous le disais, Hervé, je me suis ennuyé. Les Chants de Maldoror ont vieilli : l’horreur du texte reste en dessous des horreurs de l’actualité. J’ai l’impression d’avoir déjà lu et vu tout cela, à la télévision, dans les journaux, dans certains films, sur Internet. La réalité a gagné en atrocités depuis Isidore Ducasse : personne n’ignore plus l’existence du mal, sa persistance, sa vitalité même. Le mal est tous les jours à la une. La provocation de Ducasse consistait à imaginer le mal absolu et à le mettre en phrases : « Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui. » Aujourd’hui, la réalité a dépassé la fiction : ce que Ducasse rêvait, je l’ai vu. Et même cette nouvelle esthétique que proposait Ducasse et qui enchantait Breton, « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie », la moindre biennale d’art contemporain l’a cent fois dépassée.

La provocation n’est ni un témoignage, ni un cri d’indignation, c’est un procédé littéraire. Isidore Ducasse ne manquait ni d’humour (voir l’ode aux mathématiques sévères), ni de sensibilité poétique (voir l’ode à l’hermaphrodite et l’ode au vieil océan), ni de lectures (voir les notes explicatives qui repèrent ses citations et allusions) mais il manquait d’expérience vécue. Pressé d’écrire, désireux de s’exprimer, il cherche l’effet : il barbouille le papier de sang et d’encre. L’art est autre chose. Cette provocation n’eut à l’époque aucun effet, aucun écho. Provocation ratée jadis, provocation aujourd’hui dépassée. C’est un monument daté que Les Chants de Maldoror. Ce fruit amer s’est décidément bien embourgeoisé. J’apprends sur Internet que le texte est en Pléiade depuis 2010, une très belle édition illustrée…

Provoquer, dit le dictionnaire, c’est être la cause de quelque chose, c’est inciter par le défi. Mais les provocations sont des écrits de circonstance : indexés sur la morale ambiante, ils vieillissent vite. Rimbaud écrivait à la même époque que Ducasse, mais Une saison en enfer n’a pas vieilli. Les Chants de Maldoror sont une provocation naïve, et finalement sympathique. On y sent toute la déception qui saisit la jeunesse en découvrant la société que ses pères lui ont léguée : Ducasse porte à incandescence la violence qui ne cesse jamais de couver. Nous autres, vieux enfants sages, avons pris notre parti et cherchons à ne pas nous brûler. Ducasse n’avait pas encore l’âge des compromis : « Ma poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens, l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine. » Il souffle sur les braises pour mettre le feu au bâtiment entier.

La préface de Le Clézio est admirable et me fait mieux comprendre ce texte bizarre. Il en voit tout de suite la gaucherie, l’excès, le désordre, « la dissertation bâclée de collégien en mal d’originalité » : c’est un « livre raté », un « poème avorté », la « négation maladroite de la culture ». Mais il y a dans les Chants, une autre force, celle de « la pré-littérature, place forte hermétique où pouvait s’élaborer une œuvre qui n’est pas venue ». Isidore Ducasse est encore libre, et les écrivains ne le sont pas, dit Le Clézio : « Celui qui écrit doit, d’une manière ou d’une autre, par un mot, une expression, une idée, se rattacher, se soumettre, s’admettre. Sa révolte ne peut pas être autre chose qu’une nouvelle manière d’adhérer. C’est-à-dire, non seulement d’adhérer au réel, de s’accepter comme homme vivant dans le monde vivant, mais aussi de se vouloir dans la société, de participer à la pensée, aux rythmes et aux rites collectifs. » Bref, un écrivain n’écrit jamais ce qu’il veut ni comme il veut. Ducasse, oui : c’est un sauvage, un primitif, un insoumis. Les Chants de Maldoror sont un des rares monuments pré-littéraires.

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3 réponses à Notes de voyage de Laurent Jouannaud: « Les chants de Maldoror », un monument pré-littéraire

  1. timon dit :

    Merci m. Jouannaud de votre parfait résumé vulgarisé, qui permet aux adolescents que nous sommes de comprendre quelque chose
    de ce livre extra-ordinaire, mais pas forcément dans le sens positif de ce terme…
    Vous vous êtes ennuyé, mais au moins vous avez compris de ce dont il est question!
    Je n’ai personnellement RIEN compris, tous ces paragraphes n’ayant pas de lien logique (ou évidents, du moins) et paraissent
    plusieurs petits histoires sans queue ni tête.. c’est bien le cas de le dire…
    Merci encore, donc.

  2. LUOBER dit :

    En fait, et s’il s’agissait d’un poème baroque et noir dans lequel il ne faut pas chercher une structure formalisée.
    Un « Rimbaud » de la prose adolescente en étant l’auteur, non pas inspiré, mais vomi comme un rêve trop fort.

  3. Loadrrom dit :

    J’ai commencé à lire « Les chants » (édition Poésies-Gallimard) il y a maintenant plusieurs mois. J’admets avoir fait une pause, écrasé sous trop de richesse linguistique, trop d’antipathie envers les méninges jeunes. Je l’ai repris il y a deux semaines, et il ne me quitte jamais depuis . Je trouve son poids rassurant, il est comme un trésor dont on souffre. Je ne l’ai pas fini, mais au vu de l’article dont vous nous gratifiez Mr Jouannaud, je suis convaincu que c’est un fruit à cueillir jeune, et l’entrée dans ma dix-huitième année me semble être particulièrement appropriée à cette lecture. Car ce sont ces sentiments aveugles, inexpérimentés et inavouables que Ducasse dépeint, jette et étale. Lire ces lignes empoisonnées, de part leur effet expiatoire, voire cathartique, me permet de réfléchir nouvellement. Le morbide, le sombre, le blasphème, et cet incroyable richesse d’images (qui n’est pas sans rappeler H. Michaux, autre héros de son temps et qui ira puiser chez Ducasse ses combats) ne sont qu’une membrane de la vie que chacun s’approprie de manière différente. Ce beau Comte me l’a donné, et il m’arrive d’espérer que l’humain soit en fait le fils de la femelle d’un requin. Quoi qu’il en soit, merci pour cet article, il est agréable de recevoir des avis construits, même négatifs; je pense que ce livre ne laisse personne indifférent totalement.

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