Marc Agapit (1897-1985), l’étrangeté et l’angoisse.

L’angoisse en matière littéraire est un art difficile. On la confond souvent avec l’horreur, plus facile à définir, à susciter. Il suffit pour cela de quelques scènes de tortures bien décrites, dans le cadre d’une histoire pleine de suspens où le lecteur s’est identifié à la victime, et le tour est joué : j’exagère à peine.

Mais l’angoisse, ce sentiment diffus qui ne sait où se poser, cette impression d’être en déséquilibre permanent, comment la susciter en littérature ? Car l’angoisse, ce n’est pas la peur. On sait ce qui vous fait peur, le mal est identifié, maîtrisé dès lors qu’il s’éloigne, tandis que l’angoisse demeure, au sein même de ce qui peut sembler rassurant.

Le genre fantastique est souvent considéré comme le plus à même de créer l’angoisse dans le cœur du lecteur, mais bien peu d’ouvrages parviennent à la susciter.

On cite souvent Edgar Poe comme le maître de l’angoisse. Je n’en ai jamais éprouvé à la lecture de ses merveilleuses nouvelles, car l’étrange, s’il peut accompagner l’angoisse, n’en est pas le synonyme ; et soyons clair : si Edgar Poe m’attire tant, c’est plutôt pour la poésie de ses textes. En lisant la chute de la Maison Usher (pour moi son chef-d’œuvre), je rêve, j’évoque, songeant aussi à Baudelaire, un paysage –cette maison perdue dans la brume qui se mire dans un lac immobile, mais en aucun cas, je ne l’identifie à Usher, et les plaintes de Lady Madeline au fond de son caveau ne me troublent pas.

Il y a peut-être « Le tour d’écrou » de Henry James.

Et puis il y a Marc Agapit.

Qui le connaît ? Il y a peu encore, je n’avais jamais entendu parler de lui.

Je dois sa découverte à Luc Delaunay, un ami très lettré, esprit curieux de tout, qui, depuis des années, me relançait régulièrement : « Alors, tu as lu ? » J’étais bêtement méfiant : ses quarante-trois romans (43 !) ont été publiés sous des couvertures qui feraient reculer le lecteur le plus volontaire. Sur un fond noir, des femmes blondes hurlent de terreur, il y a des monstres poilus, et des titres comme « le piège infernal », « La bête immonde ». On songe aux affiches de la Hammer dans les années soixante.

J’aime beaucoup mon ami, alors, un soir, j’ai pris « La bête immonde » publiée chez Fleuve noir, avec trois autres romans. De courts romans, pas plus de 150 pages.

Et dès les dix premières pages, j’ai compris que j’étais face, véritablement, à un roman de l’angoisse.

Il est écrit avec le « je » (comme les trois autres d’ailleurs) et commence comme une farce. Le narrateur rencontre dans la rue un vieil ami, il ne se souvient pas de son nom. L’ami est hilare. Il a gagné à la loterie, il est immensément riche. Il s’avère qu’il n’a pas gagné mais qu’il va gagner, car une voyante le lui a promis le matin même, et cette voyante ne se trompe jamais. L’ami (comment s’appelle-t-il déjà ?) s’apprête à traverser la rue. Le narrateur lui crie de faire attention parce qu’il pourrait se faire renverser par un camion. Au même moment, un camion passe et écrase son ami. Furieux, le narrateur décide de se rendre chez la voyante pour se moquer de ses prédictions. C’est elle qui ouvre la porte. Avant même que le narrateur ait eu le temps de s’expliquer, elle lui dit que son ami est mort écrasé par un camion. Elle n’a pas voulu le lui dire pour ne pas gâcher sa dernière journée. Puis, jouant son rôle de voyante, elle regarde la paume du narrateur et lui crie qu’il faut qu’il se réveille, qu’il est en voiture et s’est endormi. Le narrateur ouvre les yeux et comprend que sa voiture va rentrer dans un arbre.

Il sombre dans le coma, se réveille : il se trouve à côté d’un parc où, au-dessus de la grille, s’étale le nom d’une clinique, la clinique du Docteur Despair. Quelle chance ! Puis il s’évanouit… Et se réveille attaché sur une table d’opération. A côté de lui, le docteur Despair qui l’accuse d’avoir eu une liaison avec sa femme. Pour le punir, il lui annonce qu’il va lui crever les yeux et lui arracher les lèvres, ce qu’il fait aussitôt, en suscitant des douleurs insupportables au narrateur qui s’évanouit. Il se réveille, aveugle, la bouche sous d’épais pansements, et une voix, celle du docteur Despair qui lui annonce qu’il a dû l’opérer… Ainsi de suite. Qui est le docteur Despair ? Quelle est cette clinique étrange puis effrayante : l’enfer ? L’enfer. Je vous laisse découvrir la suite.

Encore un autre roman « Agences tous crimes », écrit au présent de l’indicatif,  avec ce « Je » si bizarre : la narratrice marche dans la rue. Elle ne sait pas qui elle est, où elle se trouve. Dans le « Piège infernal », toujours avec ce « je » (et au présent), un jeune homme se jette dans la rivière, meurt, se réveille dans le Midi de la France, ayant tout oublié : à la clef, une nouvelle version du mythe d’Œdipe. Il y a, sur un tribunal, des Juges recouverts, par dessus leur blancheur, d’un long voile noir, comme s’ils étaient chargés des péchés du monde. Autour de moi se pressent des formes blanches comme des âmes. (…) C’est mon tour. Une voix méchante dit: – c’est Edmond Dancourt… Crimes: suicide. Châtiments: retour l-haut et oubli du passé, avec toutes les conséquences fâcheuses  qui pourront résulter… Exécution immédiate.

Où sommes-nous? Comment peut-il y avoir un « Je »? Ces textes causent au lecteur une impression de malaise, de peur : disons le mot, d’angoisse. Parce que, soudain, le « je » ne rassure plus. Il est peut-être fictif, comme ce qu’il traverse. Il n’est plus possible de se dire : « tout va bien, le « Je », au moins, a survécu puisqu’il raconte son histoire. » Peut-être est-on dans la réalité, dans le cauchemar ? On ne peut pas le savoir.

Ce « Je » n’existe que par la littérature, il est impossible dans notre réalité : nous sommes plongés dans un univers insensé, que le mot rend possible. D’où ce sentiment de déséquilibre, d’angoiss. On se raccroche à ce qui est le seul point fixe, le narrateur, tout en ayant le sentiment que ce point-là bouge tout le temps : qui sommes-nous ? Sujet ? Objet ? La vie est-elle un cauchemar d’où nous réveillerons ?

La peur de basculer : on sent en soi tant de choses qui grouillent, « des bêtes immondes ». L’angoisse, c’est un vertige devant l’énigme que nous sommes. Un jour l’un, un jour l’autre.

Marc Agapit était professeur d’anglais, grand amateur de Shakespeare (« Piège infernal est une tragédie shakespearienne). Il commença à écrire des romans sous son vrai nom, Adrien Sobra, puis, à l’âge de 50 ans, adopta le nom d’Agapit pour écrire 30 années durant 43 romans « d’angoisse ». Pour une raison inconnue, il a sombré dans l’oubli.

 

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2 réponses à Marc Agapit (1897-1985), l’étrangeté et l’angoisse.

  1. Hervé,

    Je viens de terminer « Les choix secrets ». Marie est un personnage hors norme et tellement humaine en même temps. L’alternance des époques et des points de vue comme choix narratif tient le lecteur sous haute tension. La logorrhée intérieure, son absolue mauvaise foi, sa détermination au saccage et cette voix de petite fille révulsée à l’idée de grandir, de faire des choix et donc de renoncer, m’a beaucoup touchée. Je suis ravie de notre prochaine rencontre à la librairie Coiffard. Je te mets ce mot ici car en grands étourdis que nous sommes, nous n’avons pas échangé nos coordonnées. Tu auras ainsi mon adresse email. A très bientôt et bravo pour ce roman dense qui couvre sans concession la vie de Marie et d’André pour nous amener vers une fin poignante et assez tragique dans ce qu’elle a de vraisemblable.

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