Le sang de Pierre Molaine (1906-2000)

Ne vous fiez pas au visage peut-être bonasse de Pierre Molaine (Renaudot 1954) mort oublié en 2000. Ce fut un homme courageux, officier, résistant et écrivain. En 1943, comme l’indique Wikipédia, un de ses romans fut interdit par les Allemands et il eut droit à une critique virulente de Robert Brasillach. Il entre en 41 dans l’Organisation de résistance de l’armée et participa au sabotage du matériel. Il appartient à la race des Jean Prévost dont nous avons récemment évoqué le souvenir.

Ne me demandez pas comment je suis tombé sur « Le sang », son dernier roman paru en 1967. Je ne me souviens plus exactement. Peut-être grâce à son amitié pour Charles Plisnier, auteur belge qui m’intéresse depuis quelque temps. Longtemps, « Le sang » est resté sur ma table de nuit. J’éprouvais une irrésistible paresse à l’idée de le lire. C’est toujours ainsi lorsqu’il me faut lire des romans sur la débâcle de 40. Guérin (les poulpes), Calet (le Bouquet), Meckert (la marche au canon) se sont essayé à décrire ce désastre qui aboutit au défilé de la Wehrmacht sous l’Arc de Triomphe. Je connais trop le dénouement de juin 40 pour que l’envie de revivre cette terrible époque me vienne spontanément.

Mais là, je ne regrette pas. Un curieux livre, à la fois grave et fantaisiste. Son titre aurait d’ailleurs pu être « Histoires grotesques et sérieuses ». Le narrateur est le capitaine Lambda, officier d’active, comme l’était Molaine. Le roman se compose de trois parties, chacune correspondant à une année.

D’abord 1939, la drôle de guerre, pendant laquelle Lambda sert dans les chars, sous les ordres du colonel de Gaulle qui, c’est rare, est un des personnages du roman, et plus directement sous le commandant Matard, drôle de loustic, parlant comme un précieux du XVIIIème siècle, ironique, sans illusion sur l’avenir de la France.

On y voit de Gaulle (voir la photo ci-contre), à la fois admiré et détesté par les officiers. On le surnomme Mamamouchi, Roquentin le désossé, Rigaulleto. Mais dès qu’il paraît, il glace, il impressionne. Le colonel essaye de sauver ce qu’il peut, inspecte, punit. Le combat est perdu d’avance. Le savait-il autant que Lambda le dit?

C’est à de Gaulle que l’on doit le titre du livre. Lambda est à table avec lui. On en est au moment du digestif, et Lambda demande: Mais qu’est-ce qui n’est pas dévalué, Seigneur, qu’est-ce qui n’est pas dévalué au temps que nous vivons? (…) Le colonel chauffait son cognac de sa longue main refermée sur le verre délicat. Il me jeta un bref regard intrigué et répondit avec un dédain étudié:

- Le sang.

On avait fini par oublier ce sang qui doit couler dans toute guerre. Celle qui avait commencé, en septembre 39, ne semblait pas sérieuse. Et de fait, en écho, la première partie du roman intitulée « les bateleurs » est plaisante.

Le sang. Voilà où aboutit toute guerre, même si ses débuts sont drôles. On retrouve Lambda en 1943, résistant, en charge des basses besognes avec un acolyte, Moravec, d’origine tchèque et belge. Lambda n’est plus le jeune officier fringant, moqueur : l’horreur de la guerre, le sang, sont passés par là. Il appartient à une section spéciale de la résistance en charge d’exécuter les traîtres. On le charge justement de retrouver un belge qu’on soupçonne indicateur pour les allemands. La scène inaugurale se déroule dans un grand café où les Allemands en uniforme écoutent des chansons mélancoliques, en compagnie de Françaises qui s’offrent à eux pour un bon repas. Belle scène noyée dans la fumée des cigarettes, dans la grisaille des uniformes et les rires gras des officiers. On songe à la Liste de Schindler, cette première séquence dans le restaurant polonais, où Schindler apparaît pour la première fois.

Les musiciens exécutaient à présent Lily Marlène. Les instruments à corde avaient été abandonnés pour des instruments moins relevés, et Lintimé manœuvrait un énorme accordéon blanc, Gourmaud, le petit faisan vendu de la Gestapo, un bandonéon doré, au soufflet noir (…) Les Allemands qui raffolaient de cette rengaine, se mirent à fredonner en sourdine, les yeux au plafond, nostalgiques et rêveurs. Crânes chauves, et crânes tondus, luisant à la clarté des lustres oscillaient avec un parfait ensemble.

C’est là, dans ce bordel, que Lambda et Moravec se rendent, chaque soir, entendre par les chansons les ordres que la Résistance leur transmet. Il leur faut partir en Belgique, retrouver Fulgence, le traître, et le tuer. Voyage au bout de la nuit dans l’Europe occupée. Partout des contrôles, des frayeurs, et le froid, la mélancolie des paysages. La drôle de guerre n’est plus drôle. La mission se terminera sur une bavure, une tragédie si on y songe.

La troisième partie, grotesque jusqu’à être monstrueuse, se déroule en 1944, en Auvergne où Lambda et Moravec ont retrouvé Matard. Les SS occupent le village. Ils reculent et tuent à tout va, fous de rage. Ils ont pendu un père et ses deux fils, devant la maison du lieutenant-colonel Matard.

Comme dans le Décameron, les trois hommes, face à la désolation, entourés par la guerre, vont passer ensemble la journée à manger et boire, tout en se racontant des histoires. La fin, curieusement, est surprenante et inattendue.

Curieux livre que je recommande, pour l’originalité, le style, cette lente progression vers l’abîme et la mort. Il y a des passages merveilleux : description de la nature, nostalgie de l’enfance. Car ces guerriers sans femme n’ont plus que le souvenir pour s’adoucir : Moi, je me voyais enfant, potassant une version latine, sous la tonnelle du jardin. Je n’avais qu’à lever les yeux pour apercevoir, entre les feuilles de la vigne grimpante au pieds tors, le ventre blanc d’une hirondelle juchée sur un fil ou le vol hésitant d’un duvet  (…) Du vieux dictionnaire même, tout alourdi et gonflé de pesantes citations, s’exhalait je ne sais quelle poésie abstruse, dont je respirerai l’arôme insolite à l’instant même de ma mort, car je sais de source certaine, de science sûre, que, par une grâce du ciel, on redevient enfant, on revit fidèlement sa meilleure enfance, quand la mort vous appelle et vous prend par le bras.

Est-ce vrai ? Si cela pouvait être vrai ! Et moi, lecteur, j’espère, d’autant que, comme Lambda, j’ai de mon enfance le souvenir d’un jeune garçon écrivant sous la tonnelle, près de ses grands-parents, ignorant qu’il vivait là les meilleurs instants de sa vie. Nulle envie ne le poussait à sortir de la maison.  Rien ne lui semblait plus enviable que son sort, dans cette petite cour chauffée par le soleil, sous les glycines.

Est-ce à cela que je penserai, comme Lambda, au moment de passer à trépas ?

On consultera avec profit le site sur Pierre Molaine en cliquant ici

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