« Echec de ma concierge », recueil de nouvelles d’André de Richaud, chez l’Arbre vengeur

Le Blogue « les ensablés » fait sa rentrée avec une rareté que je vous conseille.

J’ai rapporté de Bordeaux une quantité de livres précieux qui alimenteront sans doute ce blogue. Celui dont je vais vous parler aujourd’hui est un des meilleurs, celui, en tout cas, qui m’a donné le plus de plaisir. Échec à la concierge, publié par l’excellente maison l’Arbre vengeur, est un recueil de nouvelles d’André de Richaud (1907-1968). Il a écrit un chef-d’œuvre : « La douleur » (1930) qui fut remarqué par Mauriac (cliquer ici). Pendant un moment, Richaud eut de la chance. On publia ses pièces de théâtre, il fut célébré. Puis la guerre, la deuxième, fut sa première tombe : on l’oublia un peu puis totalement, malgré un prix reçu en 54 pour « Le droit d’asile ».

Usé par l’alcool, Richaud put, à 51 ans, se faire passer pour un vieillard et entrer comme pensionnaire de l’hospice de Vallauris. On l’y redécouvrit là en 1965. Il eut la force de publier un livre : « Je ne suis pas mort » qui lui fit obtenir un prix.

Le recueil « Échec à mon concierge » est précédé d’une introduction passionnante d’Éric Dussert qui vous éclairera, bien mieux que je pourrais le faire, sur la vie de cet écrivain hors du commun. J’ai ainsi appris qu’il logea longtemps dans l’hôtel que tenait Céleste Albaret, la fameuse dame de compagnie de Marcel Proust, et qu’il vécut de longues années avec le peintre Léger et sa femme.

La première nouvelle du recueil est inédite et conte  les mésaventures d’un étudiant rêveur en proie aux agissements malveillants de sa concierge. Concierge archétypale, monstrueuse, peut-être davantage que celle de « La grande vie » de Martinet, cette femme n’aura de cesse de chasser l’étudiant de sa chambre, sans savoir qu’elle lui rendra ainsi un service insigne.

Suivent plusieurs nouvelles parues entre 1930 et 1960 dans des revues. Elles permettent de mesurer le talent qu’avait André de Richaud. L’une d’elle, « La bague » a quelque chose de Maupassant, comment un malentendu terrible, la perte d’une bague, conduit à un drame sordide. Dans « la Madregalla » (conte lu en son temps à la radio), on y suit le destin de marins damnés sur une mer étale. « La bête » met en scène un prisonnier convaincu qu’une bête rôde dans sa cellule.

On ne sait pas exactement à quel genre appartiennent ces textes. S’y trouvent le fantastique, la fantasmagorie et le plus solide réalisme. Parfois, on songe à Dhôtel, à Seignolle, mais c’est autre chose quand même. Peut-être est-ce simplement du Richaud.

Les deux dernières nouvelles du recueil sont particulièrement réussies. « Le miracle » parue dans la revue « A la page » en 1967, met en scène un jeune homme beau et insolent victime d’un miracle. Miracle effrayant, qu’on en juge. Il se moque de tout et décide d’effrayer un prêtre en mettant un masque du diable lors d’une procession. Le prêtre prend la fuite, le jeune homme rit. C’est alors qu’il veut enlever le masque et se rend compte qu’il ne le peut pas! Il ne le pourra plus jamais. Il lui faut fuir la ville et se cacher. « La maison que j’habite »" semble la suite, alors qu’elle a été publiée en 1945. On retrouve le damné dans sa maison perdue dans la montagne. Dans ma maison, il y a une horloge. Une grand horloge provençale ; comme le cercueil d’un géant maigre appuyé sur le mur. Je ne la remonte jamais. Elle commence à marcher à la minute exacte où le soleil disparaît à l’horizon (…) A l’étage, il y a une chambre. Pendant le jour, elle est vide, mais la nuit apparaît le lit. L’homme au masque a l’envie d’y rester le jour, mais il n’ose pas. Que se passerait-il? Alors il se lève à l’aube. Où est-il?

J’aurais voulu que cette histoire continue. J’étais frustré, étonné que l’écrivain n’eût pas davantage exploité son idée. Et j’ai voulu lire d’autres textes de Richaud. J’ai cherché, jusqu’à trouver un roman intitulé « La nuit aveuglante ». Dans le résumé qui en était fait, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’il s’agissait de la même histoire racontée par les deux nouvelles, sauf qu’il s’agissait cette fois d’un roman!

« La nuit aveuglante » date de 1945 et a été publié une seconde fois en 1972 dans la fameuse collection Marabout fantastique que j’ai pu me procurer. « Le miracle » et « La maison que j’habite » sont extraits du premier chapitre de « La nuit aveuglante » (la couverture du livre n’est pas engageante, mais ne vous y arrêtez pas).

Depuis vingt-deux ans et quarante jours, un homme est donc reclus dans une maison perdue dans la montagne, invisible peut-être. Derrière la cuisine, il y a une petite pièce et une porte noire et fermée de laquelle s’échappent parfois des bruits étranges. L’homme écrit, il crie le sentiment d’injustice qui l’habite: qu’a-t-il donc fait, sinon une blague de potache? Pourquoi est-il puni?Mais au fond, par Dieu qui sait tout, n’est-il pas puni pour le mal qu’il aurait pu faire, après?

Il est seul. Durant le jour, il ne peut quitter le jardin de la maison où rien ne pousse. S’il tente de passer la barrière, des têtes hurlants apparaissent aux fenêtres et une force implacable le cloue au sol. La nuit, il erre dans la forêt, y fait de curieuses rencontres, et le lendemain, quoi qu’il fasse, il se retrouve dans la maison.

Je ne souffre pas, je suis. Être sans douleur et sans joie, je n’ai de commencement ni de fin. (…) Je ne sais qu’une chose, c’est que je suis le plus malheureux des hommes ; que je suis un damné et que ma damnation est incommunicable. (…) Au fond, peut-être suis-je mort et peut-être c’est cela l’Enfer: vivre seul, sans besoins et sans amours

Cyprien est son nom. Il écrit parce que, pour une raison inconnue, cela lui est permis depuis quelque temps. Ce qu’il a cru être une douceur dans son tourment devient un tourment supplémentaire. Il se veut romancier, s’essaye à la troisième personne du singulier pour se mettre en scène. Il l’a décidé à la suite d’une rencontre pour le moins étonnante: une tête de femme qui parle et dont les yeux sont bandés. Elle est morte guillotinée sous la révolution, mais l’ignore, âme errante qui recherche la mort et la trouvera bientôt. Passage très réussi, poétique. On s’est tant fait à la situation du damné, on est si possédé par cette histoire, que plus rien n’étonne.

Donc en devenant écrivain, usant de l’artifice de la troisième personne pour parler de lui, Cyprien commence à souffrir: Depuis qu’il avait commencé à raconter sa vie, ç’en était fait de sa belle tranquillité. Son imagination  restée au repos pendant plus de vingt ans s’était mise par son orgueil, en branle, et il sentait qu’il ne pourrait jamais l’arrêter. Mystère de l’écriture qui vous entraîne jusqu’au fond de vous-même en multipliant les illusions du monde extérieur…

Par l’écriture, le damné retrouve le monde et donc la souffrance. Il va recommencer à souffrir. Il n’est plus vide, il est homme…

Je vous laisse là, au seuil de la porte noire qui orne l’arrière cuisine de la demeure abandonnée.

Lisez d’abord le recueil « Échec à ma concierge », et peut-être, comme moi, irez-vous rejoindre « La nuit aveuglante » dont Michel Piccoli, fidèle ami de Richaud, a fait une lecture qu’on peut trouver sur le site de l’INA (cliquer ici).

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2 réponses à « Echec de ma concierge », recueil de nouvelles d’André de Richaud, chez l’Arbre vengeur

  1. Herbert Dune dit :

    Excellent cet article ! on en a le frisson

  2. Ping : « l’expérience de la nuit » de Marcel Bealu (1908-1993), expérience limite… | Les Ensablés, Survivre en littérature…

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