Le travail, malédiction nécessaire: « L’Homme au marteau » (1943), un roman de Jean Meckert

L’homme au marteau est une expression du jargon cycliste pour désigner une fatigue soudaine qui oblige le coureur à s’arrêter (voir ci-dessous le dessin de Pellos). En allemand, me dit un ami germaniste, « der Mann mit dem Hammer » signifie la même chose mais concerne avant tout les coureurs du Marathon. Je n’ai pas pu trouver l’origine de l’expression: est-elle liée à Thor, le dieu au marteau?

L’homme avance, souffle, souffre, rien ne semble devoir l’arrêter, et soudain, il s’effondre: tel est le sujet du roman de Meckert publié en 1943 après son roman « Les coups » que Gide, dans son journal en date du 5 avril 1942, avait déjà qualifié « d’étonnant ».

Le héros, Augustin Marcadet, déjà présent dans « la Marche au canon » (inédit publié également par les éditions Losfeld), est un petit employé de l’administration fiscale. Il a trente ans, une femme Émilienne gentille et soumise, une petite fille, Monique, pas très jolie, les dents de travers, et l’assurance d’une retraite: voilà toute la vie d’Augustin, une vie qui ne changera plus.

On est au mois de Juillet. Marcadet rentre de vacances et suit avec passion le Tour de France, tout comme sa femme et ses collègues avec qui il échange chaque matin des pronostics. Qui va gagner cette année? Bistoquet, Rifflard, Bleuzail? Qui rencontrera l’homme au marteau?

On suit la vie sans histoire de Marcadet. Les réveils difficiles, son repas de midi préparé par Émilienne et empaqueté dans un cabas, le métro, la sueur verte des passagers, la course pour ne pas être en retard: Au Châtelet, dans les couloirs interminables il se mettait à courir, avec son cabas éloigné du corps pour le tenir bien droit et éviter les mélanges (…) au milieu d’autres retardataires pressés, dont des grosses femmes aux seins tressauteurs et des petits vieux appliqués au petit pas de course (…) le rush se produisait à dix mètres du portillon automatique. C’était alors la vraie panique, pressé ou pas pressé, tout le monde fonçait coudes au corps, les yeux exorbités (…).

L’arrivée au bureau, les collègues. La mère Dhozier qui, parfois, sent l’urine. Dugrain, apoplectique, gras des fesses, qui lâche fréquemment des petits pets silencieux, honteux et puants. Mademoiselle Rose plate comme une planche à repasser. Madame Roblette; 16 ans d’ancienneté, qui ne cesse de titiller Mademoiselle Rose. Et tout ce monde parle de ses petites affaires, et Marcadet aussi, parce qu’il faut bien parler pour ne pas être mal vu. On dit les pires méchancetés sur les chefs, sur Dudule, en particulier, l’inspecteur principal, qui se tape la sous chef, madame Connardot. Mais dès que Dudulle paraît, on se tait, on cherche à plaire, on rit avec complaisance s’il fait une plaisanterie.

Il est un peu à part, Marcadet: Il n’aimait pas son travail. il ne pouvait pas s’y intéresser. Il se jugeait brimé, salement amoindri, par ce travail de bas crétin.

Les jours passent, toujours semblables. Et même le dimanche est pénible. Sauf peut-être le dimanche matin quand on peut dormir. Mais après, il y a le beau-frère et la belle-sœur, la promenade à Vincennes. Et le lundi qui recommence, dans le petit bureau des médisances. Mercadet n’en peut plus. Il se voit, il est le seul à se voir, car les autres paraissent satisfaits de leur existence. Pourquoi, soudain, se voit-il? Le texte n’offre que des pistes. Mercadet n’est pas bête, nous dit-on, et même intelligent. Il aime lire, même s’il lit mal. C’est un homme sensible, qui n’est pas méchant.

Il est réveillé. Malheur à lui. Sa condition lui devient vite insupportable. Mais que faire? Il a la responsabilité d’une famille, il pressent qu’ailleurs ce doit être pareil. Que faire? Rien, attendre.

Jusqu’au jour où Dudule, l’inspecteur principal, l’insulte ouvertement. Faible, Marcadet se laisse entraîner par la colère qui le soutient. Il se révolte, quitte le bureau, et cherche un nouvel emploi.

Certains peuvent voir dans ce roman une illustration de l’aliénation par le travail. Meckert est suffisamment subtil pour suggérer autre chose. Son roman parle avant tout de l’ennui consubstantiel à l’homme. C’est parce qu’il est opprimé qu’il rêve de liberté. Mais sitôt obtenue, la liberté fait peur. Que faire de sa liberté si l’on n’a aucun talent, rien qui puisse nous éviter l’angoisse de l’ennui? Malédiction, le travail, certes, mais aussi bénédiction.

Sitôt « libre » (mais que signifie ce mot?), Marcadet cherche à retrouver un travail qui sera, on le sait, de la même sorte que le précédent. Marcadet aspire à autre chose. L’argent, sans doute. Mais l’argent suffit-il à être pleinement? Marcadet est vide, un vide qu’il veut remplir, mais de quoi? On imagine que, paysan, soucieux de faire prospérer ses champs pour se nourrir, Marcadet aurait peut-être été heureux. Mais le monde a changé: on enferme les gens dans les bureaux, ils passent leurs journées à remplir des dossiers, loin de tout, du soleil, de la terre, qu’ils aperçoivent du haut de leurs gratte-ciels. La vie n’est plus l’air, le corps, l’effort physique. La vie moderne enferme l’homme entre quatre murs, pour le bureau et ses petits drames qui finissent par dégoûter.

Évidemment, on ne lit pas ce livre sans songer à nous-mêmes, pauvres abonnés à la RATP. On peut avoir un métier intéressant, on sait bien que cela ne suffit pas. Tout comme la famille. Marcadet découvre qu’Émilienne ne lui correspond pas, tout comme il sait qu’une autre femme, après quelque temps, ne lui apporterait rien de neuf.

La famille opprime, le travail aussi, mais au moins ils sont des contraintes qui font vivre. Marcadet, sans talent particulier, petit homme faible, y retournera fatalement.

Beau roman qu’on ne lit pas sans un certain malaise. On songe parfois, devant certains passages ironiques à Henri Calet. J’ai songé aussi à l’Apprenti (1946) de Raymond Guérin. Même thème: l’asservissement de l’homme, la saleté des autres, l’absence d’espoir dans le cadre de la ville étouffante de l’été. Puis, j’ai pensé à Fallet et son Paris au mois d’août (cliquer ici) qui, au fond, raconte la même histoire que Meckert, sauf que le héros, lui au moins, goûtera un mois de bonheur et en ressortira plus fort.

Cela arrive, mais c’est rare.

Merci au blogue Lybertaire d’avoir attiré mon attention sur ce livre.

 

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2 réponses à Le travail, malédiction nécessaire: « L’Homme au marteau » (1943), un roman de Jean Meckert

  1. Lybertaire dit :

    Stop, n’en raconte pas trop ! ;)
    Je suis ravie que tu l’aies lu ! Ta vision du travail, de la liberté et du désœuvrement est très intéressante ! Et j’ai noté ‘Paris au mois d’août’ et ‘L’Apprenti’ dans mes futures lectures :)

  2. Silas Marner dit :

    Grâce à vous, une remarquable découverte. Merci.

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