« La côte sauvage » (1960) de Jean-René Huguenin, bréviaire pour une génération inconsolée, un article de Denis Gombert

Livre culte, bréviaire pour une génération inconsolée, La côte sauvage de Jean-René Huguenin fait partie des livres météore (météore au sens fulgurant du  terme) qui doivent leur succès non à une médiatisation forcée ( car nous en connaissons beaucoup d’autres et des bien moins glorieux qui se sont imposés par le postiche de la publicité) mais au soin qu’ont pris ses lecteurs de défendre et de sauver, contre les outrages du temps, la peau de ces 170 pages denses et fragiles. Jean-Réné Huguenin, fondateur de la revue Tel quel, est mort à 26 ans. Plus de 50 ans après sa sortie, la Côte  sauvage demeure un roman à part qui caresse à rebrousse-poil une époque littéraire où le questionnement métaphysique et où la rumination théorique étaient de bon ton. Loin des cafés enfumés de Saint-Germain  La côte sauvage invite au contraire à prendre un grand bol d’air sur des plages désertes et sentir monter en soi le vent de la passion qui déchire les cœurs jeunes. Protégé par son aura et celle de ses fidèles – bretons et non bretons – La Côte sauvage continue sa course. On le recommande,  on se l’offre. Qu’est-ce qu’un livre culte ? C’est un livre devant lequel on s’incline. On le lit en priant.

Cet été-là, quand de retour de son service militaire (rappelons qu’à l’époque la chose durait 2 ans) Olivier pénètre dans la maison familiale,  il apprend  que sa jeune sœur Anne compte se marier avec Pierre. Et qu’ils iront s’installer dans la foulée à Beyrouth, là où Pierre vient d’être nommé. Pierre est le meilleur ami d’Olivier. « Mon meilleur ami, mon seul ami … tu ne pouvais pas mieux choisir ».  Tout est bien qui commence bien, n’était le caractère étrange d’Olivier. Le jeune homme à la sempiternelle mèche débordant du front, aux yeux félins et au triste et sinueux sourire est une âme blessée. Quelle en est la cause ? On ne le saura jamais. Le roman tourne autour de ce mystère. D’où Olivier tient-il son caractère ? D’une mère hypocondriaque ou bien d’un père mort dans des circonstances étranges juste après la guerre ? Ou alors d’ailleurs, d’un lieu plus étrange et dangereux ?  Ses attentions pour sa sœur Anne sont de suite suspectes. Un rapport les unit au-delà du lien fraternel. Et même au-delà du sensuel. Inceste ? Terre du tabou. Il est peu d’auteurs qui ont su exprimer si fortement la rage et le désir contenu des amants. La nuit chaste qu’Olivier et Anne passent ensemble dans un hôtel désert ou leur balade en barque sur les sables mouvants de l’île de Griec théâtralisent le drame des corps qui s’entendent, qui s’attendent mais qui ne peuvent s’approcher.

Voilà donc comment au cœur de l’été, près de la plage de Portsaint où s’agite une petite bande de jeunes gens (François, Nicolas, les jumeaux, Ariane et els autres) Olivier va tout entreprendre pour faire capoter le mariage de sa sœur avec son meilleur ami. Par son attitude ambiguë, tendre et cassante, par ses provocations, Olivier continue de charmer. Il exerce, comme il est dit, « un empire sur les autres ». Mais c’est lui le malheureux de l’histoire. Lui qui a si tôt le sentiment d’avoir déjà tout raté. Une drôle de mélancolie lui gâche la vue et la vie. De son côté, Pierre veut écrire des romans. La belle affaire. Olivier n’a pas ce désir. Il n’en a pas besoin car, on le pressent secrètement, il est déjà devenu écrivain. Il l’est par essence. On peut être écrivain sans écrire. Olivier en est la preuve. En jetant sur l’existence ce drôle de regard  fragile et exigeant, en payant le prix de l’incompréhension et aussi du malheur, en croyant surtout que par la volonté – et qui sait peut-être un jour par les mots – on retiendra les mouettes de Guillevinec et les bains de fougères, le corps blanc d’Anne et sa jupe à damier, ses sandales posées au pied de son lit. Olivier voudrait comprendre pourquoi il souffre tant d’être lui-même. Il en voudrait presque aux autres d’être à lui-même sa propre énigme.

Chez Huguenin, la vie ne se réinvente pas. Elle était toute entière donnée par le miracle de l’enfance. Après c’est foutu. « Je ne trouverai jamais ma nuit », susurre Olivier. A deux reprises dans le texte, de manière subreptice, le récit bascule à la première personne. Il est alors bouleversant de voir  un auteur percer sous son personnage comme si c’était nu, sans masque et  sans filet que l’écrivain touchait du doigt sa propre vérité. « Pour découvrir que mon étrange amour n’était qu’une façon d’approcher la mort ?», lance-t-il dans le vide.

Le style d’Huguenin joue de la sécheresse comme de l’envolée. Il souffle le chaud et le froid. On parla à l’époque d’une nouvelle forme de romantisme. Mauriac fut emballé. L’incertain et le drame sont là qui se marient étrangement, palpables à chaque ligne. Les phrases de La Côte sauvage sont des ricochets dont on ne sait comment elles prolongent leur course sur l’onde de la page. Leur rayon aussi dans nos cœurs. Une si belle œuvre ne peut pas vieillir. A nous de ne pas l’oublier.

 

Ce contenu a été publié dans Chroniques de Denis Gombert, Les ensablés, littérature 1914-1970, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

* Copy This Password *

* Type Or Paste Password Here *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>