A la mémoire de Félicien Marceau, « Creezy » Goncourt 1969 : un article de Denis Gombert

Tous, un jour, nous avons dû lutter avec un ange. Pour moi, l’ange, c’est Creezy

A la mémoire de Félicien Marceau, décédé cette année, nous consacrons une petite chronique à Creezy, roman qui remporta le Prix Goncourt en 1969. On se souvient de Sylvie et Jérôme, les amants des Choses de Perec (1965). Sylvie et Jérôme menaient des enquêtes d’opinion, vivaient à Paris, accumulaient des objets, traquaient le bon goût, les sensations nouvelles, le dernier chic ; ils ne récoltaient que l’ennui. Petits personnages qui voulaient se hisser dans un vaste monde – la Modernité- ils demeuraient invisibles, passaient à côté de leur vie. Mais littérairement ils sont restés. Comme prototypes de nous-mêmes. Dommage qu’on se souvienne alors si peu de Jacques et Creezy, leurs cousins diaboliques. Ces amants dépeints par Félicien Marceau vivaient à la même époque, évoluaient dans le même décor : un immeuble de douze étages « d’une banalité qui en devient angoissante » , un ascenseur comme « une boite qui diffuse une musique sirupeuse », une fausse pelouse, un jet d’eau. Un univers entre Melville et Tati. Mais Jacques et Creezy, même encagés dans leur prison moderne, ne sont pas passés à côté de leur existence. Ils ont tenté de vivre. Voici l’histoire de Jacques et Creezy, une belle romance qui émeut, puis qui fait froid dans le dos. Un drame parfait.

Jacques est député, marié avec Betty. Ils ont deux enfants. On le suppose bel homme. Un soir, au théâtre, alors qu’il est derrière le rideau en coulisses avec des amis, on lui montre Creezy. « Comment, vous ne connaissez pas Creezy ? Mais tout le monde connaît Creezy ».  Elle est si belle, si mystérieuse. Creezy est un mannequin à la mode. Elle s’affiche partout en ville, en 4×3 sur de grands panneaux publicitaires. Elle possède des yeux vert translucides, un pied gracile, un nez parfait. Oui, Creezy est une égérie que le dieu de la consommation a magnifiée ; Creezy est une vestale publicitaire. Avec une telle beauté, on peut vendre de tout : des machines à laver, des voyages au Bahamas, aux Comores etc. Jacques la contemple. Il est ébloui par cette femme. Par hasard, il la revoit dans un aéroport. Ils font un trajet côte à côte. Creezy, lasse de tout, ne vit qu’au présent. Félicien Marceau perce déjà le vide de l’époque, il voit que l’ennui est la maladie de demi-siècle : « cet univers de l’instant, que rien ne suit, que rien ne réchauffe ». Alors, comme Jacques l’a voulu, Creezy se laisse prendre la main. Ils se revoient.

Leur relation débute sur un mode uniquement charnel et mécanique, presque triste, jusqu’à ce que l’amour vienne s’inviter à cette fête des corps. Quand l’amour s’emmêle, le bonheur fuit et c’est le malheur qui toque à la porte. Jacques et Creezy ne se reconnaissent plus. Ils vivent au devant d’eux-mêmes et pas en retrait comme Sylvie et Jérôme. Amants maintenant, ils brûlent. Ils s’appartiennent l’un à l’autre, c’est-à-dire qu’ils ne s’appartiennent plus. Sans crier gare, la passion – poison, venin, malédiction – les a touchés. Jacques tente de rester lucide, de manier la chèvre et le chou, sa femme et  sa maîtresse. Il est un homme raisonnable qui d’abord réfléchi. Creezy essaie en vain de ne pas céder à la faille existentielle qui la constitue. Car Creezy l’insondable est d’abord un danger pour elle-même. Est-elle une lesbienne notoire, comme la rumeur le prétend ? Une camée ? Jacques ne voit rien. Il voit une enfant malheureuse, une femme extraordinairement belle et enviée mais toujours incomprise. Il sait qu’elle est psychologiquement friable. Une tonne de médicaments encombre sa  table de nuit. Sincèrement, Jacques et Creezy voudraient s’aimer. Ils devraient s’aider. Mais ils ne le peuvent pas. Ils n’arriveront qu’à se détruire.

La beauté littéraire et la grandeur de Creezy résident dans cette passe d’armes. Le petit roman finement socio-psychologique laisse la place à la grande tragédie des âmes car, là où il est question d’amour, du véritable amour, ce piège dont on ne réchappe pas, il est aussi question de mort. Chez Marceau, Jacques et Creezy portent en eux le tragique de la vie. Cette expérience  les fait vivre au-delà de leur temps. Tandis qu’ils s’élèvent, le récit s’élève avec eux. Il gagne en densité, en ferveur. A contrario, le Jérôme et la Sylvie de Perec ne reflètent que leur simple époque. Ils sont des personnages témoins au même titre que les appartements témoins qui fleurissent alors au milieu des villes. Et certainement que Perec les a voulus ainsi : chosifiés. Mais accrochés au porte manteau des apparences, Jérôme et Sylvie ne bougent plus. Sociologiquement ils sont vivants mais littérairement ils sont morts. Les Choses de Perce est une expérience littéraire. Creezy de Marceau est un roman A chacun selon son goût. J’ai une préférence pour les personnages de Marceau qui, même englués dans le réel, se débattent encore avec leur propre destin. Avec la littérature.

Denis Gombert

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2 réponses à A la mémoire de Félicien Marceau, « Creezy » Goncourt 1969 : un article de Denis Gombert

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  2. Olivier Northern Son dit :

    Tou-à-fait! Chez Marceau, les héros sont très humains, faits de chair et d’idées, alors que chez Pérec ils ne sont qu’idées, celles de l’auteur.
    Il se trouve que j’ai beaucoup aimé ces deux livres, mais pas pour les mêmes raisons.

    J’espère que l’on vivra bientôt un « Marceau revival ».

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