Un roman russe: « Les enfants de l’Arbat » de Anatoli Rybakov, dans la pensée de Staline

Un instant, je m’éloigne de mes ensablés pour retrouver le roman russe. Évoquer le roman russe, c’est d’abord songer à d’énormes volumes de papier, car, depuis Tolstoï, le roman russe se veut « total », à la fois historique, policier, psychologique, comportant au moins une dizaine de personnages principaux et une trentaine de personnages secondaires, de multiples intrigues, des histoires à tiroir. Y apparaissent souvent des personnages historiques qui deviennent ainsi romanesques, tandis que les héros fictifs « s’historisent » Cela peut donner des résultats saisissants.

J’avais lu le formidable « Saga moscovite » de Axionov racontant la période stalinienne à travers la famille d’un médecin de 1922 à 1953, et je m’étais dit que je ne pourrais jamais retrouver une histoire aussi palpitante, que je plaçais même, je l’avoue, au-dessus de « Vie et destin » de Grossmann. Axionov, rappelons-le, était le fils de Evguinena Ginzburg, membre du parti et déportée en 1938 pendant la terreur. Axionov, à l’adolescence, l’avait rejointe en Sibérie et pu, de visu, se rendre compte de la réalité concentrationnaire soviétique, pour la reproduire ensuite dans son grand roman où Staline et ses compagnons sont mis en scène.

Comment faire mieux? Je n’ai pas trouvé mieux, mais tout aussi bien. Anatoli Rybakov, mort en 1998, a écrit une fresque gigantesque qui embrasse également toute la période stalinienne: « les enfants de l’Arbat », composé de trois volumes (les deux derniers s’intitulent « la peur » et « Cendre et poussières »).

Rybakov (prix Staline 1951) a écrit sa saga avant Axionov, le premier tome datant de la fin des années 60. Ce n’est qu’en 1987, sous Gorbatchev qu’il put le publier et obtenir le succès que l’on sait.

C’est un livre qu’on ne lâche pas: tout le monde y trouve son compte, en quelque sorte: ceux qui aiment l’aventure, les histoires d’amour, l’histoire, la philosophie, la poésie.

Le roman commence à la fin de l’année 1933, par l’âge d’or, la jeunesse de quelques jeunes gens qui habitent dans le même immeuble d’une rue du quartier de l’Arbat, à Moscou. Tous ont fait leur école ensemble, sont devenus komsomol. Intelligents, ils s’apprêtent à entrer dans la vie active.

Sacha est un jeune étudiant brillant, bon communiste. A la suite d’une plaisanterie mal interprétée par la cellule de son institut (Kundera…), il est suspecté d’être un ennemi du peuple et finit par être exilé en Sibérie pour trois ans. Tandis que son destin bascule (on assiste à l’implacable application de l’article 58 du code criminel soviétique), on suit le destin de Varia, de Nina, de Charok qui entre dans le NKVD, de l’oncle de Sacha, grand dignitaire du régime qui ne peut sauver son neveu, et d’autres encore, sans que jamais, malgré l’enchevêtrement des chapitres, on ne perde le fil.

Rybakov dresse ainsi le portrait de toute la société soviétique, en ces années charnières où Staline consolide son pouvoir. Mais le sujet principal du roman, c’est Staline lui-même. Après avoir suivi les aventures des jeunes gens, on le retrouve régulièrement, on est dans sa pensée. Et de sa pensée naissent les drames qui ont une influence sur les héros du roman.

Dès le premier tome dont l’action se situe en 1934, Staline envisage une purge au sein de l’appareil communiste. Purge inévitable, pense-t-il, puisqu’on y conspire contre LUI. Qui conspire? Les vieux bolcheviks, ceux qui se croient tous les droits parce qu’ils ont été inscrits au parti depuis le début: ces Kamenev, Radek, Zinoviev, Boukharine…

L’assassinat de Kirov, patron du parti à Leningrad, qui intervient à la fin du premier tome, permettra à Staline de commencer les purges qui sont décrites dans le tome suivant.

Ce qu’il y a de remarquable dans ce roman fleuve, c’est la possibilité donnée au lecteur de penser comme le dictateur, avec le dictateur.

Une des premières scènes où Staline apparaît est très significative. Il lit un article d’un membre du parti sur la résistance communiste en Géorgie avant la guerre. L’auteur indique ainsi qu’il existait une imprimerie clandestine dont seules 4 personnes du parti connaissaient l’existence. Staline ne figure pas parmi ces quatre personnes.

Pourquoi ?

Pour Staline, rien n’est anodin, ce que font les autres est toujours fait intentionnellement, pour lui ou contre lui. Alors, pourquoi Staline n’est-il pas cité ?

Certes, Staline ne connaissait pas l’existence de cette imprimerie. Mais peu importe, l’auteur de cet article aurait dû mentionner Staline, car Staline, c’est le parti, et ne pas le citer est une attitude hostile au parti. Chacun sait ou doit savoir que, pour aider le Parti, il faut montrer que Staline, de tout temps, a été là: Staline est indispensable à la cohésion du parti. Si le malheureux auteur de l’article ne l’a pas fait, c’est qu’il a voulu porter un coup au Parti. Il faut le punir, l’éliminer, pour le parti.

Mais cette attitude pose un problème plus global: peut-on laisser n’importe qui raconter l’histoire du parti? On voit où cela mène: à porter atteinte à l’avenir du parti, à l’affaiblir. L’histoire sert l’avenir, rien d’autre. D’où la conclusion de Staline: il faut très vite créer une commission dont il sera le président, bien sûr. Cette commission rédigera le manuel de l’histoire du parti bolchevik. On y verra le rôle éminent de Staline, le compagnon préféré de Lénine. Cela renforcera la cohésion du parti. Car l’URSS est menacée de partout. Des idiots lui disent qu’Hitler le menace. C’est plus compliqué que cela. Les ennemis sont la France et l’Angleterre qui vont pousser Hitler contre l’URSS. Il faut donc se rapprocher d’Hitler. C’est quelqu’un Hitler, un peu comme lui. Ils ont des points communs. Ils peuvent s’entendre.

Mais revenons à la réécriture de l’histoire du parti? Qui sera membre de la commission historique? Kirov, évidemment, le plus sûr allié. Encore que… Depuis qu’il est à Leningrad, Kirov prend des libertés, il se laisse contaminer par les communistes de Leningrad dont la fidélité n’est pas acquise. On y compte beaucoup de trotskistes repentis; pauvre Kirov, il est manipulé. Mais Kirov est indispensable, il est populaire… Trop? Il faut l’éloigner au plus vite de Leningrad, lui confier une mission au Kazakhstan, et surtout l’associer à la commission. On vérifiera sa fidélité.

Staline fait venir Kirov, avec quelques autres, pour réécrire l’histoire. Mais Kirov ne s’intéresse pas à ce travail, il n’a pas une attitude constructive, il n’est peut-être pas fiable.

La suspicion est le fondement des pensées de Staline. Rien n’est sûr, sinon lui-même. Ce qu’il dit est la vérité. Le nier, c’est le nier, lui. La vérité change, parce que Staline change, parce que lui et le monde ne font qu’un: Staline est solipsiste. L’histoire peut être changée à sa guise. Il faut éliminer tous ceux qui, dans le passé, ont pu jouer un rôle dans la Révolution. Dans ce contexte, les purges massives apparaissent comme le versant pratique de la réécriture historique: Staline fera tuer tous ceux qui pourraient douter de la vraie histoire du Parti.

Mais une fois entré en lui, dans Staline, le lecteur est entraîné: on finit par croire qu’il a raison, que l’État est menacé, qu’il faut agir, sévir, exterminer. Mais, lorsqu’on revient aux jeunes héros de l’histoire, on retrouve sa raison: on voit Sacha, de retour de déportation, condamner à errer de ville en ville, ne pouvant rejoindre Varia, la jeune femme qu’il aime, et qu’il ne retrouvera qu’à la fin dans du troisième tome, pendant la guerre. On voit aussi les malheureux emprisonnés, torturés, les méthodes du NKVD, comment on mouille les gens pour en faire des mouchards, etc. Prodigieux livre.

J’ai réussi à me procurer cette histoire du parti bolchevik revue et corrigée par Staline. L’exemplaire est en français, publié par « Editions en langues étrangères », Moscou 1949. Ce livre a été distribué aux membres du PCF. Je n’ai pas tout lu, juste ce qui est dit des procès de 36-39. Il est étonnant qu’après cette lecture, certains lecteurs aient pu continuer à être communistes. « Les procès établirent que ces rebuts du genre humain (sic) avaient dès les premiers jours de la Révolution socialiste d’Octobre, tramé avec les ennemis du peuple Trotski, Zinoviez et Kaménev, un complot contre Lénine, contre le parti, contre l’Etat soviétique. » Et le manuel d’histoire d’expliquer les incroyables complots perpétrés par ces gens qui, malgré leur puissance, échouèrent.

Dans le roman de Rybakov, Charok devenu instructeur au NKVD, bourreau des anciens Bolcheviks, éprouve face à ses victimes une espèce de soulagement à l’idée qu’il est en train d’éliminer des personnes qui ont elles-mêmes poursuivi et anéanti bien des gens, koulaks et autre. C’est étonnant, et il est vrai que ceux qui furent tués par Staline, lors des grands procès, avaient du sang sur les mains (ci-contre le procureur Vichinsky).

Hélas, le roman de Rybakov est trop court: le troisième tome qui se rapporte à la guerre paraît avoir été expédié, peut-être pour des raisons de santé.

Je commençais cet article en parlant de Tolstoï. Finalement, le livre de Rybakov n’est rien d’autre qu’une œuvre à la manière de Tolstoï, parfois littérairement à la hauteur (la description du voyage vers la Sibérie est superbe), parfois pas du tout. On admire Rybakov pour ce qu’il nous apprend, pour son travail gigantesque, moins pour son originalité. Finalement, quel intérêt littéraire à réécrire comme avant, des histoires semblables, même si elles sont actualisées? Et cette remarque vaut aussi pour « La saga Moscovite », encore plus marquée par Tolstoï puisqu’on y suit la vie d’une famille.

L’intérêt de ce type roman est avant tout de nous donner envie d’en savoir plus et de passer un bon moment. Mais, du point de vue de l’écrivain, quel intérêt? Je devine la joie de redécouvrir un monde, de le faire vivre; la joie aussi de la recherche, des lectures infinies, crayon à la main, où chaque anecdote découverte peut servir à l’intrigue. Mais ces romans historiques conduisent ailleurs, à ce qui n’est pas la littérature, c’est-à-dire à la matière historique. La littérature est alors seulement, un passage.

Or, elle doit être un monde en soi pour être tout à fait la littérature.

 

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3 réponses à Un roman russe: « Les enfants de l’Arbat » de Anatoli Rybakov, dans la pensée de Staline

  1. dictionnaire dit :

    Bonjour,
    L’histoire de ce roman se rapproche un peu de la réalité. C’est ce qui le rend intéressant!

  2. Guy Leboutte dit :

    Ah ! Je découvre votre billet très circonstancié.

    Les enfants de l’Arbat a été un de mes grands livres.
    Je le mentionne donc dans mon billet d’humeur « Littérature. Les bons auteurs, le premier choix, le deuxième choix… », sur mon site: http://condrozbelge.com/?p=1164

    Bien à vous !

  3. Ping : L’Homme qui aimait les chiens (Leonardo Padura, 2009) | Eustache Raconte

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