Notes de voyage de Laurent Jouannaud: « la vie mode d’emploi » de Georges Perec, un monument un peu soporifique

Il y a de grands livres dont j’ai commencé et recommencé en vain la lecture : je n’ai jamais pu en arriver à bout. Ce sont Ulysse, Les trois mousquetaires, Ada ou l’ardeur, L’Homme sans qualités, L’Acacia… Pas moyen d’accrocher à ces romans qui ont leurs inconditionnels. Ces livres m’ennuient : je baille, je ne vois pas l’intérêt du récit, je ne crois pas aux personnages. Je saute quelques lignes, puis quelques pages et j’arrête en cours de route. Je peux lire jusqu’à la dernière page des romans qui m’énervent, mal foutus, dont les idées me déplaisent et dont l’esthétique n’est pas la mienne s’ils ne m’ennuient pas. Mais l’ennui est mortel… Un grand livre peut-il être ennuyeux ? Oui, sans doute. J’ai quelques bons amis que La Recherche et Belle du Seigneur ennuient, deux romans que je mets pourtant au-dessus de tout. Et inversement, pas mal de mauvais livres (surtout aujourd’hui) savent capter notre attention et se faire lire jusqu’au bout… La Vie mode d’emploi, de Georges Perec, prix Médicis en 1978, fait partie de ces monuments soporifiques que j’essaie régulièrement d’escalader. J’ai décidé de m’y remettre aujourd’hui. Comme je gagne chaque année en maturité (d’après le calendrier), il se peut que maintenant je sois enfin en état d’apprécier ce roman de 602 pages.

Le préambule m’intéresse. Perec parle des puzzles : un élément n’a de sens que dans l’ensemble que forme l’image finale. « Considérée isolément une pièce d’un puzzle ne veut rien dire ; elle est seulement question impossible, défi opaque ». Telle est l’œuvre d’art, qui assemble des éléments épars en vue d’un tout parfaitement visible ; telle est la vie, dont les éléments successifs forment eux aussi un tout qui a rarement, hélas, l’élégance, le sens, la force d’une œuvre d’art.

Il s’agit d’un immeuble du 11 rue Simon-Crubellier, XVII° arrondissement, à Paris ; il s’agit « de la vie de l’immeuble ». Le premier chapitre est intitulé Dans l’escalier, 1 : une femme vient visiter l’appartement qu’occupait Gaspard Winckler. Et l’auteur annonce la couleur : « Gaspard Winckler est mort, mais la longue vengeance qu’il a si patiemment, si minutieusement ourdie, n’a pas encore fini de s’assouvir. » Mais avant d’entrer chez feu Winckler, nous passons chez Madame de Beaumont, dont l’auteur décrit le salon (Beaumont, 1). Un classeur est ouvert « sur une page en partie couverte d’équations transcrites d’une écriture fine et serrée », et suivent 13 lignes d’équation bourrées de lettres grecques, de parenthèses et crochets, de signes mathématiques. Viennent ensuite deux pages sur la carrière de Monsieur de Beaumont, « archéologue dont l’ambition égala celle de Schliemann », qui se suicida le 12 novembre 1935. Puis nous passons au Troisième droite, 1 : « Quatre hommes seront accroupis au centre de la pièce, pratiquement assis sur leurs talons, les genoux largement écartés, les coudes prenant appui sur les genoux, les mains jointes, les médius croisés, les autres doigts tendus. Trois des hommes seront sur une même ligne et feront face au quatrième. Tous seront torse nu et pieds nus, vêtus seulement d’un pantalon de soie noire sur lequel se répétera un même motif imprimé représentant un éléphant. » Perec aime les précisions ! Il s’agit de Ashikage Yoshimitsu. « Il appartient à une secte fondée à manille en 1960 par un marin-pêcheur, un employé des postes et un commis de boucherie. Le nom japonais de la secte est « Shira nami », « La vague blanche » ; son nom anglais est « The Three Free Men », « Les trois hommes libres ». Après la description de ces quatre hommes, Perec passe à un autre étage, au quatrième droite, Marquiseaux, 1. Cette fois, il décrit par le menu les quatre tableaux accrochés sur les murs de ce salon vide. Il s’attarde sur le quatrième tableau qui « s’inspire d’une histoire réelle qui arriva à Newcastle-upon-Tyne au cours de l’hiver 1858 » et raconte l’anecdote. Nous passons maintenant au chapitre V, intitulé Foulerot, 1, « au cinquième droite, tout au fond : c’est juste au-dessus que Gaspard Winckler avait son atelier  », puis dans une chambre de bonne au septième étage, puis une autre au huitième. C’est là qu’habitait Morellet. Cette fois les choses se précisent : Morellet réussissait à récupérer les marines qui avaient servi à faire les puzzles que Bartlebooth avait commandés à Winckler. Le milliardaire Bartlebooth est lui aussi locataire de l’immeuble. Et puis nous changeons d’étage, « nous sommes dans la pièce que Gaspard Winckler appelait le salon ».

Je suis heureux de retrouver Winckler car, après de minutieuses descriptions des meubles qui ne sont plus là (car Winckler est mort), Perec fait avancer l’action : « Il y a vingt ans, en mille neuf cent cinquante cinq, Winckler acheva, comme prévu, le dernier des puzzles que Bartlebooth lui avait commandés. » On comprend que ces puzzles étaient fabriqués à partir d’aquarelles réalisées par Bartlebooth. Mais cette piste est à nouveau interrompue, et nous  montons et descendons les étages au hasard : Chambre de bonnes (elles sont nombreuses !), le petit appartement de deux pièces au cinquième gauche (Réol, 1), le grand duplex occupé par les Rorschash, le cabinet du docteur Dinteville, le grand appartement du premier étage, etc. Chaque appartement est décrit en détail. Chez Madame Moreau, par exemple : « A la droite du lit, sur la table de nuit, il y a une lampe de chevet avec un abat-jour de soie jaune, une tasse de café, une boîte de petits sablés bretons sur le couvercle de laquelle on voit un paysan labourant son champ, un flacon de parfum dont le corps parfaitement hémisphérique rappelle la forme de certains encriers de jadis, une soucoupe contenant quelques figues sèches et un morceau d’Edam étuvé, et un losange de métal, serti à ses quatre coins de cabochons en pierre de lune, encadrant la photographie d’un homme d’une quarantaine d’années, portant un blouson à col de fourrure, assis en plein air à une table campagnarde surchargée de victuailles : un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre mousseux, une tarte aux compotes et des prunes à l’eau-de-vie. » Voilà une table de nuit bien chargée… et dont Perec ne nous reparlera sans doute jamais.

L’auteur donne, sur une ou deux pages, tel ou tel détail biographique sur les locataires ou anciens locataires de ces appartements : comment Rorschash a failli faire fortune en Afrique avec le trafic de cauris ( « il existe diverses sortes de cauris : les cauris de la Mer rouge (Cyproea turdus), les cauris indiens (Cyproea caput serpentis) et les cauris monnaie (Cyproea moneta) ») et fut ruiné par un autre Français nommé Schlendrian qui, etc. ;  comment madame Moreau a fait fortune dans l’outillage individuel ; comment Lady Forthright fut à la fois aimée et trahie par son cocher, etc. Et il y a aussi une recette de cuisine (Mousseline aux fraises), un article de dictionnaire sur  Kusser ou Cousser (compositeur allemand d’origine hongroise qui est peut-être parent du patron de Morellet), une bibliographie de 7 titres sur le peintre Franz Hutting (que je n’ai pas trouvé sur Google), une autre sur Rorschash, 4 pages d’un catalogue d’outils (pistolet à peinture, échafaudage mobile, coffret outillage, jeu de 12 clés plates, etc.), l’arbre généalogique des Gratiolet.

Tout cela provoque un sourire amusé, puisque l’auteur s’amuse à énumérer, décrire, ramifier, citer des sources vraies ou imaginaires. On a compris que cet immeuble est « le personnage principal » du roman. C’est le cadre et l’image du puzzle qui s’appelle La Vie mode d’emploi. Chaque appartement est une pièce du puzzle, et Perec décrit dans le détail chacune de ces pièces, pièces du puzzle et pièces où l’on vit, qui a son autonomie, son dessin, ses découpures. Et on pourrait diviser chaque pièce à l’infini. Mais à l’amusement succède en moi une certaine impatience : où l’auteur veut-il en venir ? quand va-t-il reprendre le fil rouge qui semble être l’intrigue autour de Bartlebooth ? quel est le sens de l’analogie immeuble/vie humaine ? Peut-être dans la seconde partie qui commence à la page 115…

Mais la visite de l’immeuble continue : Le hall d’entrée, 1 ; l’arrière-boutique du magasin d’antiquités de Madame Marcia, Marcia, 1. Puis nous repassons chez Madame Moreau (Moreau, 2), puis chez les Altamont (Altamont, 2) : « La salle à manger des Altamont a, comme toutes les autres pièces en façade de l’appartement, été spécialement aménagée en fonction de la grande réception qui va bientôt s’y donner. C’est une pièce octogonale dont les quatre pans coupés dissimulent de nombreux placards. Le sol est couvert de tommettes vernissées, les murs tapissés de papier liège. Au fond, la porte la porte conduisant aux cuisines… », etc. Mais j’ai oublié qui sont les Altamont, je les ai perdus en route ! Et c’est là sans doute que Georges Perec m’attendait : il savait que je perdrais pied et il a prévu les défaillances de mon attention.

En effet, je me reporte à la fin du livre où se trouve comme un mode d’emploi de ce roman. Il y a une centaine de pages en annexe : un très précieux plan de l’immeuble, un index de tous les noms propres (au moins 2500 entrées !), un repère chronologique (de 1833 à 1974), un rappel de quelques-unes des histoires racontées dans cet ouvrage (histoire de l’acrobate qui ne voulut plus descendre de son trapèze, 13 ; histoire de l’acteur qui simula sa mort, 34 ; histoire de l’actrice australienne, 79 ; histoire de l’admirateur de Lomonossov, 60 ; histoire de l’américaine excentrique, 55 ! il y en a 4 pages) et enfin la table des matières où je vois qu’il y a un chapitre Altamont, 1, à la page 97. Je m’y reporte et, oui, « au second, chez les Altamont, on prépare la traditionnelle réception annuelle » (sans autre précision) et Perec a déjà  décrit « le petit salon ». Avec ces béquilles, je reprends ma lecture et il se trouve que le chapitre suivant, le XXVI, s’intitule Bartlebooth, 1, et cette fois, j’en saurai peut-être plus : « Une antichambre, chez Bartlebooth. C’est une pièce presque vide, meublée seulement de quelques chaises paillées, de deux tabourets à trois pieds garnis d’une galette rouge à petites franges et d’une longue banquette à dossier droit, recouverte d’une moleskine verdâtre telle qu’il y en avait jadis dans les salles d’attente des gares. » Ah ! « la galette rouge » et la « moleskine verdâtre »… et pourquoi pas la galette verte et la moleskine rouge ? Car tout cela est absolument gratuit et sans fondement autre que le bon plaisir de l’auteur.

Et voici Bartlebooth : c’est un milliardaire qui de 1925 à 1935 s’est initié à l’aquarelle avec le peintre Valène (chambre de bonnes), qui a peint cinq cents marines (60×50) à cinq cents endroits différents du monde de 1935 à 1955, qui en a fait faire cinq cents puzzles de 750 pièces par  Gaspard Winckler (6ième étage) et qui les a reconstitués de 1955 à 1975, pour ensuite faire restaurer selon le procédé Morellet (chambre de bonnes) les marines « puzzlées »: « Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur. » Ou, pour le dire avec Mallarmé, rien n’aura eu lieu que le lieu. Voilà qui me déçoit : je ne crois pas un instant à ce personnage, à ses aquarelles, à cette histoire. Toutes ces précisions, cette exactitude, ces détails sont donc mis au service d’une histoire invraisemblable : c’est à ce moment-là que j’ai dû interrompre ma lecture il y a une dizaine d’années. Tout ça pour ça ?

Je fais un effort pour poursuivre mais l’élan n’y est plus. J’ai d’ailleurs sauté quelques lignes, quelques paragraphes, lors de la description du magasin d’antiquité de Madame Marcia : « Puis en vrac, posés sur des étagères, sur des petites tables de chevet, des guéridons, des coiffeuses, des chaises d’église, des tables à jeux, des bancs, des dizaines, des centaines de bibelots : boîtes à tabac, boîtes à fard, boîtes à pilules, boîtes à mouches, plateaux en métal argenté, bougeoirs, » etc. J’aime encore bien les 17 pages qui constituent une petite nouvelle policière dans Beaumont, 3, une parenthèse dans les parenthèses. Et j’interromps définitivement ma lecture sur l’énumération des étiquettes de vin de Caves, 1, la cave des Altamont : « Château-de-l’Abbaye –Skinner, Château-Lynch-Bages, Château-Palmer, Château-Brane-Cantenac, Château-Gruau-Larose », etc., sur 30 lignes, pages 203 ! Je regarde à la table des matières et il y aura au total cinq chapitres consacrés aux caves de l’immeuble, avec sans doute beaucoup d’autres énumérations.

Je feuillette maintenant la suite du roman : il y a des reproductions de toutes sortes (étiquettes, grille de mots croisés, prospectus, couvertures de livres, menus, bouts de poèmes), beaucoup d’énumérations, et je suis content de n’avoir pas à les lire. Non, la vie de cet immeuble qui sera lui aussi la victime du temps (« les démolisseurs viendront »), et celle de Bartlebooth, ne me touchent guère, en tout cas pas de la façon dont ils sont racontés ici. Quant à la vengeance de Gérard Winckler, annoncée dans les premières pages, ce sera pour une autre fois. Je ne doute pas que tous les fils s’entrecroisent, que chaque pièce du puzzle ait son reflet dans les autres et que Perec ne conduise à son terme ce livre qui lui aura pris 10 ans (1969-1978). Sur la première page et je vois que le sous-titre du livre est « Romans ». C’est exactement cela qu’a écrit Perec : un roman gigogne, en abyme, un roman total, qui pourrait ne jamais finir, etc., et c’est bien ce que je n’ai pas envie de lire. J’aime les romans complexes, évidemment, mais la juxtaposition, la dérivation, les séries, les contraintes formelles artificielles et le coq-à-l’âne ne font pas une architecture. Question de goût ?

Le roman est dédié à Queneau. C’était l’époque où on avait décrété la mort de l’auteur et l’autonomie du texte : les mots avançaient tout seuls et leur chercher un référent était le comble du ringardisme. Un texte était une mécanique, un jeu de formes, une vue de l’esprit et l’esprit de sérieux était à bannir. On en est revenu : la littérature n’est pas un jeu.

J’ai lu de Georges Perec des textes brefs qui m’ont touché : Je me souviens et Penser/Classer. J’avais aimé Les Choses, roman sociologique et histoire de couple. La Vie mode d’emploi est un livre ambitieux, ingénieux, inventif, savant, bref intelligent. En ce qui me concerne, l’intelligence en littérature, comme en morale ou en amour, ne me suffit pas.

 

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Une réponse à Notes de voyage de Laurent Jouannaud: « la vie mode d’emploi » de Georges Perec, un monument un peu soporifique

  1. Mikael hirsch dit :

    Bonjour Hervé,

    Avez-vous lu cet article de Garcin dans l’Obs ?
    Je crois que ce livre devrait vous plaire, si vous ne le connaissez pas déjà. Je me le suis commandé…
    http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20120613.OBS8563/ouvrez-laporte.html

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