Les éditions « L’Arbre vengeur » me font découvrir « la grande vie » de Jean-Pierre Martinet

Bordeaux est une ville littéraire. Je le savais déjà par les auteurs que cette ville magnifique a donné à la France : Mauriac, Guérin, Forton, Lafon et j’en passe. Mon voyage là-bas me l’a confirmé. Il y a à Bordeaux un nombre impressionnant de librairies de qualité, dirigées par des passionnés qui ont eu la gentillesse de m’écouter parler de mon prochain livre « les choix secrets » dont la sortie est prévue fin août 2012, et dont je parlerai le moment venu.

J’ai pu, là-bas, rencontrer enfin David Vincent, patron du pôle fiction de la librairie Mollat, mais également des éditions « L’Arbre vengeur » (cliquez ici).

Connaissez-vous cette maison d’édition? Avec Finitude, autre maison bordelaise, « L’arbre vengeur » fait honneur à la ville des livres. David Vincent, opiniâtrement, d’une manière absolument désintéressée, publie les auteurs ensablés, des textes oubliés, et même des contemporains. C’est un homme mince, lunettes, cheveux courts, raides, dont la froideur n’est qu’apparente. Bien vite, en parlant de ses auteurs, il devient souriant et passionnant. C’est une chance de rencontrer ce genre d’homme. Soudain, on se sent moins seul. Il y a donc des gens qui veulent comme nous œuvrer contre l’oubli, l’injustice littéraire.

Voici ce qu’écrit la maison d’édition.

A force de chercher des os dans les forêts, l’Arbre vengeur a non seulement redécouvert des tombes d’auteurs à ressusciter mais aussi déniché des écrivains singuliers que n’effraie pas l’idée de vengeance. Soucieux de dépoussiérer, de bousculer, de charmer, de raviver des couleurs passées ou d’en raviver de nouvelles, il étend depuis bientôt dix ans son ombre sur les territoires de l’imaginaire, de l’humour et du style.

Un rapide coup d’œil sur les titres publiés montre l’éclectisme de la maison, son courage, son audace. A côté de contemporains comme Chevillard, l’Arbre vengeur publie des titres peu connus d’auteurs classiques: Dickens, « Le voyageur sans commerce »; Mirbeau « Les mémoires de mon ami » etc.

Mais surtout, il y a des ensablés, et pas des moindres puisque je découvre un André de Richaud (voir mon article sur ce roman admirable qu’est « La douleur ») intitulé « L’échec à la concierge« ; un Roger Judrin « La dépouille du serpent« , et un court récit de Jean-Pierre Martinet, « La grande vie » que David Vincent a bien voulu me conseiller.

Dans le train qui me ramenait de Bordeaux à Paris, j’ai lu d’une traite ce texte court dont l’effet, c’est le moins qu’on puisse dire, est percutant, comme un alcool très fort, une gorgée qui enivre davantage qu’une bouteille de mauvais vin.

C’est l’histoire d’Adolphe, un petit jeune homme laid à faire peur, qui vit devant le cimetière de Montparnasse, rue Froidevaux. Petit homme sans femme, travaillant dans un magasin de Pompes Funèbres. Écoutez plutôt: La rue Froidevaux était laide comme une salle d’attente de deuxième classe perdue dans quelque banlieue où les trains sont si rares que l’on vient là pour dormir, au milieu des papiers gras et des restes de sandwichs au jambon, et des canettes de bière si misérables, si solitaires, dans l’urine, les confetti, les scintillants et le vomi, et la tristesse des chiens qui guettent la mort sur les murs salis par tant de doigts crasseux. Dans cette rue, on avait toujours la sensation d’un froid glacial, même au mois d’août. Les passants avaient des allures de chrysanthèmes tardifs, et novembre s’éternisait. Le lierre s’agrippait désespérément aux murs des cimetières, mais au fond, on sentait bien qu’il n’y croyait pas , et qu’il avait été placé là par les soins d’un décorateur neurasthénique. En été, les tombes reverdissaient, et le mur avançait imperceptiblement. J’entendais parfois des craquements, la nuit, et cela me donnait d’épouvantables crises d’angoisse. Pauvre imitation de la vie. Comme on se sentait seul dans ce désert. Rue froide. Avec tout ce que cela évoquait: chambre froide, morgue, cadavres abandonnés, jeunes filles à moitié pourries, mauves et vertes et blanches, veaux assassinés à coups de merlin, au petit matin, sous une pluie fine.

Oui, c’est terrible et beau à lire, et tout est ainsi dans ce texte désespéré qui m’évoque Maldoror, et où l’on suit le pauvre Adolphe, poursuivi par une concierge de deux mètres de haut, monstrueuse, qui finit par le prendre. Tandis qu’il rêve, lui, de fraîches jeunes filles qui l’ignorent, il s’empale dans le corps monstrueux, lui obéissant au doigt et l’œil. Jusqu’au jour où la concierge va trop loin… Alors, après, ce sera la Grande Vie, en réalité la folie du petit homme.

Folie dans sa chambre sinistre d’où il domine la rue Froidevaux avec son fusil, tirant sur les chiens qui approchent la tombe de son père qui dort au cimetière Montparnasse.

Récit poétique, cauchemardesque. Il faut savoir que Jean-Pierre Martinet est mort à l’âge de 49 ans, comme tant d’autres écrivains ensablés. Il est l’auteur de « Jérôme », roman souterrain qui souleva en son temps la colère de certains critiques tant il était sombre, ce livre désespéré. Martinet était un homme désespéré.

Précipitez-vous sur « La grande vie », texte impressionnant, étrange.

la dernière photo est issue du site Bdart

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Une réponse à Les éditions « L’Arbre vengeur » me font découvrir « la grande vie » de Jean-Pierre Martinet

  1. schecher marie-gabrielle dit :

    C’est toujours avec beaucoup d’impatience , intérêt et curiosité que je lis les articles, commentaires, références sur votre site.
    J’aime vraiment beaucoup aussi le choix des photos qui accompagnent les textes.

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