Claire Sainte-Soline (3), difficile de faire plus talentueusement ensablée, article de Denis Gombert

Chers lecteurs,

Voici un nouvel article de Denis Gombert dont vous saurez, j’en suis sûr, apprécier la verve. Cet article est d’autant plus intéressant qu’il porte sur un livre dont je vous avais déjà parlé il y a quelques semaines: « Journée » de Claire Sainte-Soline. Il témoigne que je ne suis pas le seul à être ému par ce grand auteur oublié. Merci Denis!

Hervé me glisse dans la poche un livre de Claire Sainte-Soline. Journée, paru en 1934. « Si tu aimes, tu feras quelque chose ? » Regard désarmant de sincérité et d’amour pour ses chers ensablés. « Si j’aime, oui ».  Je me rends vite compte à quel point Hervé a de la ferveur et de la patience car il est difficile de  faire plus talentueusement ensablée que Nelly Fouillet, connue sous le pseudonyme littéraire Sainte-Soline, du nom d’un petit village voisin de Melleran, dans le département des Deux-Sèvres où elle est née en 1891. Sur internet, un site familial précise qu’elle fut agrégée de sciences physiques et de chimie. Parallèlement à sa profession d’enseignante, elle écrivit une vingtaine de romans et collabora à plusieurs revues littéraires. Elle fut membre du jury « Fémina ». Alors cette Journée ai-je aimé ? Oh que oui.

Un jour de marché qui tourne à l’orage dans un petit village des Deux-Sèvres. Voici posé le cadre bien innocent de Journée. Mais en romancière astucieuse, Claire Sainte-Soline va transformer pas à pas la balade bucolique en cauchemar saisissant. La vieille Mariette, 72 ans, est veuve. Bretonne, mariée à feu François, un marin, elle débarque du jour au lendemain chez sa nièce Alphonsine dans le Poitou. On installe la vieille au grenier. Elle aidera à la maison. Rudelin, le mari, s’en fout. Il est toujours dehors. L’ex-brigadier fait toujours sa tournée et puis il aime bien s’attarder, ainsi en est-il au début du récit,  chez la belle Florine « au ventre lisse et blanc ». Il y a aussi Eugénie, curieuse personne. La fille d’Alphonsine et Rudelin est « malade des nerfs » comme on disait en ce temps. Franchement, elle a beau s’apprêter toute la journée, elle n’est pas belle. « Corps plat, osseux, mal équarri ». A 28 ans passées, personne ne veut d’elle. Elle vit dans son monde . Immature, hypersensible, rêveuse à l’infini.  Mais énergique quand elle le veut. Un jour qu’elle ne supporte plus la voix de sa veille tante, Eugénie saisit un couteau et lui tranche la gorge. Comme ça. Tout simplement. Accuser la petite de meurtre est hors de question. Le père, la mère et la fille décident de faire passer la chose pour un accident. On dira que la vieille s’est suicidée. Et de mettre au point un scénario bancal  qui passera pourtant pour plausible.

Vif plaisir de lecture. Dans Journée, Claire Sainte-Soline révèle la beauté et l’âpreté  du monde campagnard en puisant à la fontaine du détail vrai. Le décor est planté, précis et vivant jusque dans le bruissement du vent. On est enchanté par cette chanson paysanne qui n’a pas la lourdeur de la littérature régionaliste. Dans ce drame, chaque chose trouve sa place : le coq dans le jardin comme la pendule au salon, les lettres joliment calligraphiées dans les malles comme les fibres de la serpillière qui sèchent au jardin, les hommes qui boivent leur petit blanc au café, les femmes qui astiquent sans fin leur cuisine. Chacun ratiocine seul dans son coin  et veut avoir raison contre le monde entier. Puis habilement, l’auteure pénètre les consciences et s’immisce dans les secrets inavouables de ses personnages. Qui se cachent derrière ces bons paysans aux allures patelines inoffensives? Des êtres jaloux, insatisfaits, envieux. Des bêtes. En lieu et place de hautes idées, on ne trouve que des instincts bas. Sans qu’on s’en rende compte, Sainte-Soline nous a fait basculer à partir d’un petit geste de folie, d’un écart, dans le sombre des cuisines et le puits sans fond du ressentiment humain (enfants bâtards, fortunes convoitées, jalousie stupide, tares ataviques, etc). Enfin, dans cette longue plongée on touche le point névralgique de toute passion paysanne : l’argent. Entre voisins, on s’épie par la fenêtre car on se sent déjà volé ou spolié. Et quand bien même on voudrait faire le bien, c’est toujours le mal qui reprend le dessus.

Voilà la nature humaine telle que la voit et la peint Claire Sainte-Soline. Par le jeu récurrent du monologue intérieur, tanguant entre ruminations conscientes et égarements inconscients, le lecteur se glisse dans le flux intérieur de Rudelin, d’Alphonsine, de Mariette, d’Eugénie, du gendarme bonasse, du maire trouillard, du docteur qui en a vu d’autres, etc. Frère en « déshumanité », nous épousons la haine et la misère de chacun. Mais ce roman absolument noir et défaitiste, inspiré d’un fait divers sordide, garde curieusement une jolie gaieté de cœur et sa petite musique guillerette. Le style impeccable et vibrant de naturel joue à nos oreilles des refrains polis et sensibles comme si pour l’auteur la lecture devait, avant toutes choses, demeurer un enchantement. Nous sommes, lecteurs, sensibles à cette politesse.

Le grand avantage des bons romans est qu’ils nous épargnent des lectures fastidieuses. Alors que les mauvais nous infligent la double peine du temps perdu et de la connaissance fausse. Journée vaut bien des traités de psychologie Hommes, animaux, choses, tout semble obéir dans Journée à un ordre immuable de la nature : les choses restent à leur place tandis que les hommes se haïssent. Les animaux nous regardent et n’en croient pas leur yeux. Quel plaisir d’assister à ce spectacle confortablement installé dans son fauteuil avec en fond sonore la petite musique de style si douce et cruelle à la fois de Saint-Soline.

Denis Gombert

 

 

 

 

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