Le moi: la tentation du roman

Il y a de plus en plus de livres intimistes, de confessions, camouflés sous les vocables « roman » et « récit ». De plus en plus, le narrateur, le « je », est l’auteur lui-même (combien de livres à la première personne?).

S’il est interrogé par un journaliste, il répond: « J’ai écrit ce livre pour exorciser tel ou tel drame », « J’ai voulu raconter une expérience. » etc.

Et suit le récit du drame, de l’aventure, et on en oublie la littérature, pour tomber dans le fait divers.

Mais il faut, comme dans le roman, que l’aventure soit un tout petit peu exceptionnelle, avec du suspens, un peu.

Si l’auteur est une personnalité connue, le plaisir de lire devient voyeurisme. Dès le lendemain, on file acheter « l’œuvre » pour la dévorer avec des sushis sur le parvis de la Défense, sur les marches de l’arche, le temps d’un déjeuner en lunettes noires s’il fait beau.

Curieusement, beaucoup de romans sont donc achetés parce que les lecteurs croient lire des histoires réelles, ou plus ou moins réelles. Le narrateur est clairement identifié à l’auteur: c’est lui qui raconte ce qui lui est arrivé, c’est plus ou moins bien écrit, mais on dit que c’est de la littérature, un roman… On confond beaucoup de choses qui n’ont rien à voir entre elles.

D’abord le réel lui-même et la littérature. Cet auteur qui parle de lui-même dit-il ce qui est ou ce qu’on veut entendre? Tout le monde n’est pas Michel Leiris. Pour reprendre la distinction de Muray, le roman parle-t-il du réel ou de sa représentation? Nuance capitale… Bien souvent, le lecteur non averti estimera un roman réussi parce qu’il « colle » à ce que les journaux et la télévision lui racontent. La noblesse du roman est d’échapper à la banalité, et c’est pourquoi c’est un métier.

S’il ne s’agit pas de « confessions », le lecteur se précipite sur « les sujets », extraordinaires, historiques ou fantastiques. Ce qui importe est le contenu, la surprise. Le reste ne compte pas. On veut être ébloui, passer un temps pas trop difficile, « ne pas se casser la tête », ou bien, en lisant un roman historique, faire d’une pierre deux coups, apprendre quelque chose et avoir du plaisir.

Là encore, mais d’une manière différente, règne l’empire du supposé vrai, du supposé réel.

Il me semble justement que le roman ne doit pas tout à fait coller à la réalité pour, par un paradoxe étrange,  la retrouver; que l’arrangement, l’artifice, y ont une place de choix, indispensable. Sinon, le roman devient « mémoires », « confessions », ou rien du tout… Souvent rien du tout.

Un grand roman suppose une construction au millimètre, à mille lieux de la supposée (là encore ce mot qui me vient) inspiration. Un roman est un travail, avant tout. Outre le sujet, écrit Etiemble dans Lignes d’une vie, l’intrigue m’importe, et son agencement. Je ne commence jamais un roman que je n’en aie fourbi la mécanique, dressé minutieusement le plan, chapitre par chapitre, et quasiment paragraphe par paragraphe (…) Je vois mal comment je m’accommoderais des poétiques à la mode: « Mes personnages, ils m’échappent; leur liberté, vous comprenez; ils m’emportent, me déportent; je les suis de mon mieux; mais de loin. » Laissez-moi rire!

Devant tant de travail, le romancier est tenté de raconter sa propre vie. L’effort, la construction,  c’est-à-dire l’art dans son sens le plus noble, y sont moindres, ou absents.

La grande tentation de l’auteur est de considérer le roman comme un exutoire, l’exutoire d’une souffrance intime, qu’on jette sur le monde en ayant l’impression de réparer un tort qu’on nous a fait. On espère la compassion, l’admiration. J’ai écrit moi-même des premiers jets de textes où la part de fiction n’était que dans le choix des noms des protagonistes. Je voulais expectorer; par les mots, embellir la plaie, la rendre presque désirable aux yeux de ceux qui la découvriraient. Parfois, je croyais y parvenir. Démarche d’adolescent. Première étape nécessaire, néanmoins, pour arriver à exprimer ce qu’on est, être juste. La première réalité psychologique, c’est soi-même. Après, il faut au-delà, y parvenir par la distanciation, dépasser la vérité pour en trouver une autre, plus large, plus haute.

Lorsque j’écris un roman, c’est pour répondre à une question. J’en connais déjà la réponse, mais il me faut la démontrer. Je place des personnages dans une situation, et je me demande ce qu’ils vont faire. Je réfléchis comme si j’avais une énigme à résoudre. Progressivement, la situation s’éclaire. Nuit et jour, j’y pense. A l’inverse d’Etiemble, je ne rédige pas de plan, mais il se bâtit dans ma tête, aussi précisément que si j’écrivais déjà. L’acte d’écrire n’est finalement que le résultat, la conclusion d’une recherche. Rien n’est plus exaltant.

J’avais envie de vous le dire.

Hervé BEL

 

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Une réponse à Le moi: la tentation du roman

  1. Lybertaire dit :

    « La noblesse du roman est d’échapper à la banalité, et c’est pourquoi c’est un métier. »

    « Il me semble justement que le roman ne doit pas tout à fait coller à la réalité pour, par un paradoxe étrange, la retrouver; que l’arrangement, l’artifice, y ont une place de choix, indispensable. Sinon, le roman devient « mémoires », « confessions », ou rien du tout… Souvent rien du tout. »

    Je suis tout à fait d’accord !

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