Notes de voyages de Laurent Jouannaud: Tintin, un monument de jeunesse

Mon cher Hervé,

Ça m’a fait grand plaisir de vous voir à Strasbourg, entre deux tours de réveillon. Je ne sais pas si je vous ai assez remercié pour l’excellent repas et notre bonne bouteille : les petits plaisirs sont les plus sûrs, et celui qui s’en contenterait serait heureux… Je vous ai dit que je relisais Tintin pour les fêtes : j’étais moi aussi à la recherche « d’un instant de magie », comme vous l’écriviez dans votre chronique de Noël. Je ne peux pas dire que j’ai eu une enfance heureuse, mais les moments heureux de l’enfance sont absolus, tandis que les bonheurs de l’âge adulte ne sont jamais purs : nous les savons éphémères. L’enfance la plus sombre est donc éclairée de soleils. Parmi mes soleils, il y a eu la lecture de Tintin. J’ai lu Tintin pour la première fois vers neuf ans. J’étais malade et mon père m’a ramené quelques albums qu’il avait empruntés à la bibliothèque : j’ai été ébloui. J’ai décidé de relire Tintin à Noël pour retrouver les émotions de ma jeunesse. Mais ça n’a pas marché aussi facilement.

Il y a 24 albums, et j’en ai 23 à la maison : ce sont les exemplaires que j’ai achetés à mes enfants. Ils les ont lus, mais pas avec mon enthousiasme : Titeuf fait une rude concurrence à Tintin. J’hésitais à piocher au hasard, et je me suis décidé à suivre l’ordre chronologique. Or les premiers volumes sont décevants : Tintin voyage en Afrique, en Amérique, au Proche-Orient (Égypte), en Chine et en Amérique du sud. Ces pays sont simplifiés, je ne les découvre plus, on les connaît : nous avons tous des images de ces pays en tête. Les aventures sont d’une simplicité navrante : c’est une succession de petits sketches sans véritable fil. Ces albums les plus anciens datent d’avant la guerre, et si j’en crois Wikipedia, ils ont été publiés en noir et blanc, et ensuite coloriés.

Je m’y prends mal. Il vaut mieux que je me lance dans la relecture des deux albums que j’ai lus en premier : c’étaient L’étoile mystérieuse et  Le secret de la licorne. Cette fois, ça marche. La couverture de L’étoile mystérieuse est géniale : sur un bout de rocher qui émerge, il y a un champignon géant au pied blanc avec un chapeau rond taché de rouge, et Tintin et Milou le regardent avec stupéfaction. Derrière, il y a le ciel monochrome séparé de la mer par un fin trait noir. Cette couverture est la plus originale de Hergé. Et c’est le meilleur de Tintin : ce ne sont plus des récits où le jeune reporter se mesure à Al Capone comme dans Tintin en Amérique. Hergé a abandonné l’histoire policière (ou politique, comme dans Le lotus bleu), pour dessiner des aventures extraordinaires. L’étoile mystérieuse nous plonge dans un récit à la fois passionnant et hors normes : une météorite en feu s’approche de la terre et la température monte sur la planète. Philippulus le prophète, un doux dingue, annonce la fin du monde. La météorite passe au large, mais un morceau s’en détache : Tintin va aller en prendre possession au nom de la science. Mais des méchants font tout pour s’approprier ce morceau d’aérolithe recélant sans doute des minerais extraordinaires : course contre la montre, poursuites. Sur cette météorite que Tintin occupe le premier, les végétaux atteignent des tailles exceptionnelles : un trognon de pomme se transforme en pommier géant et les champignons prennent la proportion gigantesque qu’on a vue sur la couverture. A la fin, la météorite coule : il n’en reste qu’un caillou que ramène Tintin, et toute l’aventure n’a eu lieu que pour le plaisir du lecteur.

Je viens d’employer le mot « lecteur », et c’est bien  mon problème : je lis Tintin au lieu de regarder les images. Or le texte des albums ne présente aucun intérêt littéraire. Tintin est un héros simple dont pas une parole ne prête à exégèse. Chez Hergé, la langue ne compte que pour les quiproquos des Dupont-Dupond, les insultes colorées du capitaine Hadock, et les répliques du professeur Tournesol dont la surdité rend tout dialogue impossible.

Dans Le secret de la licorne, qui paraît juste après L’étoile mystérieuse, ce qui fait courir Tintin, c’est une série de coïncidences et de dédoublements : il achète un modèle réduit de bateau, « La Licorne », au marché aux puces. Or ce modèle est convoité par d’autres collectionneurs car il en existe trois exemplaires identiques. Et un quatrième sur un tableau de famille chez le capitaine Haddock. Un ancêtre du capitaine, au visage identique à son arrière descendant, a navigué sur un navire semblable au 17ième siècle. Il a rédigé ses mémoires et Hergé raconte son dernier combat contre le pirate Rackham le Rouge : il faut cesser de lire pour regarder les images. Le capitaine mime l’action et Tintin doit faire attention à ses moulinets de sabre ! Cet ancêtre lointain a fabriqué les trois modèles réduits et a caché dans le mât de chacun une partie du message permettant de retrouver l’endroit où il a caché le trésor de Rackham. Et les méchants ? Ce sont ces collectionneurs qui essaient de retrouver les trois modèles réduits. Ils possèdent le château de Moulinsart où ils retiennent Tintin prisonnier pour le faire parler. Ces souterrains sont un véritable musée et là encore, il faut regarder au lieu de lire. A la fin, bien sûr, une fois les trois navires retrouvés et le plan reconstitué, il faut partir chercher Le trésor de Rackham le rouge. Le capitaine monte une expédition pour retrouver le trésor : des scaphandres, un sous-marin miniature, une île déserte, des requins, un galion englouti, et, ultime rebondissement, « nous avons été chercher le trésor au bout du monde, alors qu’il se trouvait ici, à portée de la main »…

Je feuillette d’autres albums, je regarde les vignettes. Dans L’île noire, page 16, sur les 11 vignettes, le texte se limite à ces trois phrases : « Voilà ! », « Et voilà ! » et « Vite ! mon browning ». Non, les dialogues ne sont pas l’essentiel chez Hergé. Mais la grande vignette du milieu, il faudrait des pages pour décrire son contenu : l’intérieur d’un château, un feu de cheminée, des livres, un sofa, des cadres sur les murs, deux hommes qui se battent, un troisième qui entre. L’art de Hergé est dans la précision du détail. Il y a trois pages magnifiques où l’action se déroule la nuit, et le coloriste utilise parfaitement le gris et le noir, le bleu pétrole et un vert sombre.

Les 8 premières pages du Crabe aux pinces d’or n’utilisent presque que du noir et des variations de jaune, brun et orange pour de belles pages décrivant le désert : c’est certainement l’album le plus clair de Hergé. C’est là qu’apparaît Haddock pour la première fois, en alcoolique invétéré. Il y a quatre pleines pages sans texte, dont deux décrivent une rue arabe chamarrée, par pur plaisir de dessiner.

Je lis Les 7 boules de cristal. Une malédiction pèse sur les membres d’une expédition archéologique qui rentre du Pérou : ils ont violé une sépulture inca. Un ami du professeur Tournesol est menacé, puis Tournesol est enlevé. Tintin et Haddock iront le chercher jusqu’en Amérique du sud. La suite se trouve dans Le temple du soleil, dont je me souviens : je sais que les lamas cracheront plusieurs fois leur salive au visage du capitaine. Et je me souviens de l’idée géniale de Hergé : Tintin va être exécuté par les Incas, il est sur un bûcher que le soleil va allumer grâce à une sorte de loupe. Mais Tintin commande au soleil de disparaître : il savait en effet qu’une éclipse devait se produire à ce moment-là. J’avais trouvé cela magistral, il y a trente ans. Aujourd’hui, cela me fait sourire, c’est bien une histoire pour enfants, avec coïncidences et hasards extraordinaires : Tintin saute d’un train en marche, Milou est enlevé par un condor, le capitaine Haddock s’assoit sur un crocodile, ils découvrent un passage secret, etc. Et bien sûr, c’est un festival de couleurs pour les costumes et les détails architecturaux.

Objectif lune et On a marché sur la lune : j’ai lu et relu avec passion ces deux albums au moment sans doute où je découvrais Jules Verne (à relire, lui aussi) : en couverture, sur les deux albums, la fusée rouge et blanche posée à la verticale sur ses ailerons. A la page 9, Tournesol déclare à Tintin et Haddock qu’il a terminé les plans d’une fusée à propulsion atomique pour aller sur la lune. La Syldavie finance l’opération, et bien sûr, les pays étrangers cherchent à percer les secrets de l’opération. Le professeur Tournesol explique : « Et ce moteur, c’est moi, Tournesol, qui l’ai mis au point ! Son principe ? Eh bien, imaginez une bombe atomique dont l’explosion, au lieu d’être instantanée, serait étendue sur plusieurs jours. Bien entendu, pour le départ comme pour l’arrivée, nous utiliserons un autre moteur : un simple réacteur fonctionnant sur le mélange acide azotique et aniline. Pourquoi ? Parce que si… », etc. Je suis pris à nouveau. Hergé a composé ces deux albums en 1953 et 1954, et ça n’a pas vieilli.

Il y a des gags, trop pour mon goût : Haddock est recouvert de peinture, il perd sa pipe et la retrouve dans sa poche en train de lui mettre le feu au derrière, sa combinaison de cosmonaute est remplie de souris cobayes, il s’appuie à un camion qui démarre, il se cogne quatre fois à la même porte en deux pages, il avale un bouchon de champagne ! Hergé n’est pas sérieux. A la page 61 : la fusée est dans l’espace, au-dessus de la Méditerranée bleue dans le ciel noir, et il faut attendre l’album suivant pour connaître la suite : « Quels dangers attendent, sur la Lune, Tintin et ses compagnons ? »

La suite s’ouvre sur un gag : les deux Dupont sont malgré eux du voyage. Ayant confondu 1h 34 du matin et 13h 34, ils sont restés dans la fusée au moment du départ. Et Haddock a caché deux bouteilles de whisky dans un faux livre d’astronomie. Il y a les magnifiques pages où les voyageurs sont en apesanteur. Et bien sûr, dans cette fusée, Hergé n’a négligé aucun détail : il faut les voir et non plus lire. Et les gags se succèdent : le capitaine quitte la fusée et se trouve attiré par un astéroïde (Tournesol annonce : « Adonis a un nouveau satellite du nom deHaddock »), les Dupont dont la chevelure pousse et se colore (voir Tintin au pays de l’or noir, dit une note) « exigent des insultes, puisqu’on les a excusés ». Hergé aime le désert lunaire et étale ses monochromes. Les mots simples de Tintin, aujourd’hui, après Neil Armstrong, ont quelque chose de prophétique : « Ça y est !… J’ai fait quelques pas !… Pour la première fois sans doute dans l’histoire de l’humanité, ON A MARCHÉ SUR LA LUNE ! » Mais il y a un passager clandestin (dans cette fusée si bien gardée !), c’est le colonel Boris (voir : Le sceptre d’Ottokar) : il s’empare de la fusée et la fait redémarrer, abandonnant Haddock, Tournesol et les deux Dupont sur la lune. Horreur ! Heureusement que Tintin, pour la énième fois dans sa carrière, réussit à détacher ses liens ! Et il y a d’autres rebondissements jusqu’au dramatique retour sur terre, alors que l’oxygène manque dans la fusée. Sur terre, seul un verre de whisky permet au capitaine Haddock de revenir à lui, et il trébuche, s’affale sur le sol – c’est la dernière image- en disant : « On n’est vraiment bien que sur notre bonne vieille terre. »

Je m’arrête ici. Il y a un âge pour les réglisses, le Monopoly, cache-cache, Disneyland et le babyfoot. Il y a un âge pour Tintin : j’ai passé cet âge-là. Le slogan publicitaire dit : « Tintin, de 7 à 77 ans ». Non, pas pour moi. Je ne suis pas triste du tout de constater que Tintin me fait sourire, sans plus. J’ai grandi, vieilli, et je n’ai plus les goûts de ma jeunesse. Quoi de plus normal ? J’ai d’autres plaisirs : ces petits plaisirs que j’évoquais au début de cette chronique, et des plaisirs littéraires que je n’avais pas à l’âge où j’aimais Tintin. Le jeunisme, cette perversion moderne, m’est étranger. On ne peut pas apprécier en même temps Proust et Tintin.

J’ai dit plus haut que Hergé n’était pas sérieux : c’est ce qui fait tout le prix de son œuvre, et c’est sa limite. Elle est claire, droite, simple, drôle, surprenante, optimiste ! La vraie vie et la littérature le sont rarement. J’ai beaucoup aimé Hergé, il y a longtemps : c’est un monument de jeunesse.

 

 

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2 réponses à Notes de voyages de Laurent Jouannaud: Tintin, un monument de jeunesse

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  2. menard dit :

    J’aime bien lire les chroniques de Laurent Jouannaud.

    Mais l’une des phrases de fin me surprend :  » On ne peut pas apprécier en même temps Proust et Tintin ».

    Pourquoi donc? J’ai lu la Recherche récemment, la cinquantaine passé en me disant qu’un francophone ne pouvait pas ne pas l’avoir lue en entier; ça n’a pas toujours été facile parce que de très longues pages sont proches de l’ennui mais quand on arrive au Temps Retrouvé, on est bien recompensé de l’effort. Il m’arrive aussi de lire des Dumas, plus proche de Hergé que de Proust que je n’ai pas lus jeune.

    Si je comprends bien qu’on n’éprouve pas, quelques dizaines d’années après, le même frisson lorsque Rascar Capac hante les nuits du Tintin des Sept Boules de Cristal, l’imaginaire de Hergé est ineffaçable d’une sensibilité, bien au delà des soixante dix sept ans.

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