La question reste circonscrite au monde littéraire, mais elle est posée: est-il acceptable que Drieu La Rochelle entre dans la Pléiade comme Gallimard l’a décidé?
D’abord, la question est mal posée: ce sont ses romans qui vont entrer dans l’illustre collection, et non pas Drieu, mort depuis 1945, après avoir été un collaborateur notoire qui fit beaucoup de mal à la France. Or, certains réagissent négativement à l’annonce, comme s’il s’agissait de la légion d’honneur à titre posthume remise au citoyen Drieu. Confusion des genres: on confond l’auteur et l’œuvre. Travers très moderne. Les livres parlent des auteurs, sont les auteurs. Ce qu’ils disent ne peut être que l’exposition d’actes, de paroles qu’ils ont dites… et vice versa… Autofiction.
Pour tout dire, cette affaire me dérange, m’agace. Depuis des années, tous les romans de Drieu sont publiés dans plusieurs collections, dont Folio. Personne n’y trouve rien à redire. Alors pourquoi d’un seul coup, la publication dans la Pléiade suscite-t-elle des protestations, si ce n’est pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la littérature? De quoi se mêle-t-on? Si on refuse la publication dans la Pléiade, alors pourquoi l’admettrait-on chez Folio? On attribue à la Pléiade une valeur morale qu’elle n’a pas à avoir.
La Pléiade dont le premier tome (Baudelaire) a été publié en 1933 est une collection prestigieuse, d’abord pour sa qualité critique. On y trouve souvent les meilleurs spécialistes, des esquisses et une mine d’informations incroyables.
Quant aux heureux auteurs qui font l’objet de tant d’attention, tous les grands y sont, mais peut-être, le temps passant, y en a-t-il de moins grands. La récente entrée de Boris Vian a ainsi suscité certaines réactions négatives. Je pourrais comprendre que l’on s’oppose à la publication des romans de Drieu en soulignant leurs défauts. Rien d’autre et là, on peut discuter.
Drieu a été un bon écrivain. En tout cas, je le place au moins au niveau de Boris Vian. Je ne pense pas à « Gilles », bien sûr, mais à « La comédie de Charleroi », « Blèche », « Rêveuse bourgeoisie » et bien sûr « Le feu follet », un livre écrit dans la grâce, le souvenir de Jacques Rigaut… Et puis « Mémoires de Dirk Raspe ». Mais il n’est pas Proust, je le reconnais. Il manque d’ampleur. Son moi, paradoxalement, l’a empêché d’aller plus loin. Il se haïssait lui-même et se complaisait dans cette haine. Il a été l’ami de Malraux jusqu’au bout. Louis Malle, Dominique Desanti, si éloignés politiquement, l’ont aimé tout de même. Il y a une fragilité qui explique beaucoup de choses. Et je n’oublie pas qu’il a sauvé Jean Paulhan et d’autres de la déportation…
Si l’on commence à juger les livres par leurs auteurs, observons que Sartre, grand écrivain, figure dans la Pléiade. Faut-il rappeler ses engagements douteux et oublier « Les chemins de la liberté » ou « les mots »? Et Aragon, stalinien jusqu’au bout, qui mit en scène ce pauvre Nizan, grand auteur de « Antoine Bloyé », de manière abjecte dans « Les communistes » et soutint les purges? Faut-il nier qu’il fut un des plus grands romanciers du XXème siècle? On n’en finirait pas, et j’arrête.
Alors arrêtons le politiquement correct. Pourquoi priver le lecteur d’une publication dans la Pléiade de Drieu La Rochelle qui, quoiqu’on en dise, a eu son importance littéraire et continue d’enchanter beaucoup de lecteurs? Arrêtons l’américanisation du monde, arrêtons de nous focaliser sur des questions microscopiques, de vouloir gommer le passé!
Drieu sera dans la Pléiade, on le lira ou on ne le lira pas (ce qui serait bien dommage).

Son Journal est-il présent dans cette Pléiade ? C’est un témoignage terrifiant quand il parle de ses accointances avec les Nazis, mais très beau quand il parle de son rapport à la mort…
Bonjour, non il n’y est pas. Le volume ne comportera que des romans.
L’entrée de Drieu dans la Pleiade est parfaitement justifiée.
Comme le serait celle d’Ezra Pound dont les extravagances pro-mussoliniennes ne peuvent faire oublier la créativité poétique.
( D’ailleurs si La Pleiade éditait une anthologie de la poésie américaine, comme elle l’a fait pour quatre pays d’Europe en bilingue, il y serait bien évidemment).
Barbey d’Aurevilly et Villiers de l’Isle-Adam figurent (très justement) en Pléiade. A quand enfin l’oeuvre intégrale (contes, romans & essais) de leur digne successeur, à savoir l’immense pamphlétaire Léon Bloy ?! Influence majeure de Céline, Bernanos, Nabe, etc, etc. Soit dit en passant, pour qui s’intéresserait au Bonhomme, ses journaux intimes sont dign€m€nt édités chez l’Âge d’Homme (condoléances à M. Vladimir Dimitrijevic).
L’Agité du bocal, Boris Vian, Malraux, Kundera, Marguerite Duras… Mais dans quoi s’engonce cette soit-disante prestigieuse collection ? Drieu la Rochelle, maintenant. Ca veut vendre du papier bible en portant au pinacle le plus mauvais des écrivaillons fascistes (avec Brasillach, va sans dire)…
Mais si on veut faire dans le génie littéraire un brin collabo début vingtième, il aurait mieux fallu puiser, comme chacun sait, du côté d’un certain Lucien Rebatet (« Les Deux Etendards », « Les Epis Mûrs », voire même ses regrettables « Décombres ») – mais bon, on peut toujours rêver (ou se ruiner…).
Sinon, il y a toujours André Suarès, Raymond Roussel ou encore Ezra Pound qui nous font trépigner d’impatience en attendant leur pléiardise (de circonstance ?)…
Ménard, pour répondre à votre question, une anthologie bilingue (français-anglais donc) de la poésie américaine est prévue dans La Pléiade prochainement.