« Le droit d’aînesse », de Jean Freustié, une rivalité d’écrivains

Denis Gombert me rend une visite en Normandie. « Tiens, c’est pour toi », me dit-il en me tendant un livre rouge de chez Grasset. Je regarde: « le droit d’aînesse » de Jean Freustié. Le nom ne m’est pas inconnu. Le Dilettante a récemment publié deux de ses œuvres. Je sais qu’il était médecin et obtint un prix pour « Isabelle ou l’arrière-saison ». Comme Curtis, il a beaucoup publié après la guerre.

C’est tout ce que je sais. « Cela va te passionner », me dit Denis.

A Belle-île, j’ai pris « Le droit d’aînesse » et l’ai lu d’une traite, pendant une après-midi pluvieuse. De ma fenêtre, je voyais l’océan, et le chemin des douaniers, désert par ce temps venteux et gris. Je buvais du café, fumais une cigarette. L’envie de lire était là. Nul effort à fournir. L’histoire me passionnait, d’autant qu’elle se déroule dans le milieu littéraire que je commence à connaître. Ce fut un doux moment de lecture.

Court, pas plus de 140 pages, « Le droit d’aînesse » raconte l’amitié et la rivalité de deux écrivains. L’un, Laurent qui est le narrateur, a une quarantaine d’années, l’autre, Claude Carol, à peine vingt-cinq ans. Il est fiancé avec une jeune fille prénommée Catherine.

Le plus fort n’est pas celui qu’on pourrait croire. Le maître n’est pas le plus âgé, mais le plus jeune.

Venu sur le tard à la littérature, le narrateur vient de publier un premier roman intitulé « Délivrez-moi, Seigneur » qui a recueilli un succès d’estime. La presse en a parlé pendant les premières semaines. Mais la sauce n’a pas pris : Le silence engloutit « Délivrez-moi, Seigneur comme un caillou posé à la surface d’un étang. Je n’avais pas encore appris à marcher sur les eaux. Je me trouvai donc seul, face à la tâche ingrate qui consiste à écrire non pas un livre pour soi mais pour les autres.

C’est vrai, la littérature n’est pas une question d’âge. Mais le temps est limité, forcément, et si l’on veut réussir à quarante ans,  il faut le rattraper. Écrire un livre demande au moins une année, deux ans (pour les romanciers les plus rapides). Après, il faut être édité : attendre encore un an. Puis il faut percer. Claude peut se permettre des échecs (son dernier roman « le sabreur » en est un).

Pas Laurent qui s’échine à écrire un nouveau texte. Freustié en profite pour décrire les tourments par lesquels passe tout écrivain. Peur de la page blanche sans doute, mais aussi peur des dizaines de pages que l’on rédige sans conviction, qui s’entassent, qu’on écrit en sachant très bien qu’elles ne figureront jamais dans la version finale.

Laurent éprouve pour le jeune écrivain un sentiment trouble, un mélange d’amitié sincère et d’envie. L’envie de l’âge, déjà, d’autant plus forte qu’il sait qu’il a gaspillé son temps, pour rien, sinon gagner sa vie en créant une société d’import-export. Auteur d’un premier roman à plus de quarante ans, comment n’en éprouverait-il pas vis-à-vis de quelqu’un qui, de plus de dix ans son cadet, l’est de plusieurs ? Il entame sa carrière littéraire au moment de son déclin, tandis que Claude a la vie devant lui.

Un passage souligne le caractère trouble de l’affection de Laurent pour Claude. Avec lui, le jeune homme est confiant, n’hésite pas à se coucher près de lui, pour discuter. Cela le gêne, tout en le flattant. Car il admire Claude : il est ce qu’il aurait voulu être. Envie qui, on le sait, n’est jamais sans ambiguïté, proche de la jalousie, de la haine, quand il faut bien admettre qu’on ne sera jamais ce qu’on aurait voulu. Un jour Laurent mentionne un passage du dernier roman de Claude dans lequel le héros se laisse aborder par un homme plus âgé.

Que signifie cette scène dans votre esprit ? Je veux dire dans la mesure où le personnage du livre s’identifie à vous ? Carol me répondit posément, mais avec force, me sembla-t-il. – Cela signifie que j’aime ça. – Quoi ça ? Il ricana. – Avec vous, alors, il faut toujours mettre les points sur les i. J’aime bien me faire faire l’amour par un homme. C’est tout.

Trouble de Laurent. Est-ce vrai ? Ou bien a-t-il voulu le choquer, sachant que Laurent n’aime pas les homosexuels ? Claude essaye d’ailleurs de l’amener à de meilleurs sentiments en lui prêtant des romans de Genet…

On n’en saura pas plus sur le sentiment de gêne qu’éprouve Laurent. Il n’est plus question, par la suite, de cet épisode. Sa seule utilité dans le fil du roman est de conduire Laurent à examiner de plus près les relations de Claude et Catherine, de douter de leur caractère définitif, auquel il croyait au départ. C’est par là qu’il enfoncera le coin, que peu à peu naîtra son attirance pour la jeune fille, comme si l’homosexualité latente (supposée) de Claude pouvait l’exonérer de toute culpabilité vis-à-vis de lui.

La trahison est progressive, inéluctable. Claude ne voit rien. Parfois, on pourrait se demander s’il ne le fait pas exprès, pour voir, agrandir son expérience romanesque. Ne l’oublions pas, il est écrivain, et parfois, pour la beauté de l’art, on tente le sort, on enregistre sa défaite ou sa victoire, on scrute sa souffrance, la méchanceté des autres… Pour écrire. Quelle folie, si on y songe ! A quoi bon, noircir encore et encore des pages qui seront sans doute oubliées…

Histoire d’une amitié, sa croissance, son apogée, sa mort, tandis que l’amour naît à son tour entre Laurent et Catherine, « Le droit d’aînesse » l’emporte finalement sur celui de la jeunesse. Pour Laurent, une espèce de compensation provisoire, un certain apaisement. A défaut d’être jeune, il aura pris la jeunesse d’une femme, et blessé celle d’un homme. Archaïsme, on y revient toujours, celui qui possède la femme est le plus fort.

L’écrit est subtil, tout en nuance proustienne (cité d’ailleurs), sans fioriture. Une démonstration pure, où rien n’est fortuit. Un roman réussi est celui qui nous apprend quelque chose, nous conduit, longtemps après, à réfléchir.

Pour en savoir plus, lire l’ouvrage de Salim Jay: « Jean Freustié, romancier de la sincérité ».

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2 réponses à « Le droit d’aînesse », de Jean Freustié, une rivalité d’écrivains

  1. Mikael dit :

    Bonjour Hervé. Je ne connaissais pas cet auteur, mais vous m’avez donné envie de le découvrir. ..

  2. Ping : Index des articles du blogue sur les ensablés (ou moins ensablés) | Les Ensablés, Survivre en littérature…

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