On ne saura jamais qui était Louis Ferdinand Céline

Chez Robert Laffont: « D’un Céline l’autre« , de David Alliott. Il ne s’agit pas d’une nouvelle biographie, ni d’une énième critique sur Céline. La démarche est autrement intéressante pour ceux que le cas Céline intéresse. Deux cents témoins racontent ce qu’ils ont vu de Céline, des proches, des célèbres, des plus obscurs. Chaque témoignage est précédée d’une courte biographie du témoin.

Autant le dire, c’est formidable, et riche d’enseignements. On y constate une fois de plus qu’un homme n’est jamais ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. D’un témoignage à l’autre, Céline est médecin des pauvres, homme désintéressé, radin, abject, beau, laid… Kaléidoscope humain : nous sommes tous comme Céline, des « moi » successifs, et parfois coexistants. Qui a dit qu’on ne peut être que ceci ou cela? On est ceci ET cela.

La période de l’occupation est évidemment une des plus intéressantes et… parfois des plus drôles. Les Allemands cultivés en poste à Paris cherchaient à rencontrer Céline qui vivait alors à Montmartre, avec sa bande, dont le peintre Gen Paul (dit Gégène).

Gerhard Heller, responsable de la Propaganda Staffel, admire Céline, mais avoue sa répulsion pour la violence de l’antisémitisme célinien. Un comble… Nous avons parlé de littérature, mais je ne pus l’empêcher de se répandre en folles déclarations sur les juifs que nous devrions exterminer un par un, quartier par quartier, dans ce Paris (…) gangréné par la juiverie.

Même réaction du militaire allemand Eitel Friedrich Moellhausen devant l’inconcevable rage de Céline. Il ne pouvait s’empêcher de s’acharner sur les juifs. Et il en voyait partout! Jusqu’à Fernand de Brinon, ambassadeur de Pétain à Paris. (…) Sa théorie en la matière était la suivante : « Il n’existe pas de bons juifs ou de mauvais juifs: il n’existe que des juifs. De même qu’il n’existe pas de bons ou de mauvais bacilles, il n’y a que des bacilles ». Pour le coup Moellhausen est choqué…

Le propos est parfois si outré qu’on se demande, avec les Allemands, s’il ne se fichait pas d’eux… Céline est contre les Juifs en 37, mais à l’ambassadeur allemand qui a souhaité le rencontrer, il annonce qu’il ne dira rien contre les juifs: J’ai fait de l’antisémitisme lorsque c’était mal vu. Maintenant que la chasse aux juifs est devenue religion d’État, vous ne voudriez quand même pas que je m’inscrive parmi les classiques. Je retire mes billes (témoignage d’un anonyme, page 550).

Le comble est atteint un soir, devant Otto Abetz (photo ci-contre). C’est Benoist-Méchin, auteur du remarquable « Ibn Seoud », qui assiste à la scène, en compagnie de Drieu et de Gen Paul, inséparable de Céline. Drieu parle, hésitant, lent, réfléchi. Céline se tait. Il ne dit pas un mot de la soirée. Benoist-Méchin croit lire sur son visage « une tristesse indicible ». Soudain, Céline explose:

Assez! dit-il, assez! en frappant la table de ses deux mains au point de faire vibrer les verres. J’en ai assez d’écouter vos conneries! (…) vous nous cachez l’essentiel. Pourquoi ne nous dites-vous pas qu’Hitler est mort? – Hitler  est mort? s’exclame Abetz en écarquillant les yeux. – Vous le savez aussi bien que nous! Seulement, vous ne pouvez pas le dire. Mais on n’a pas besoin d’être ambassadeur pour le savoir: ça crève les yeux! Les juifs l’ont remplacé par un des leurs!

Et Céline poursuit son invraisemblable raisonnement. La défaite allemande qui s’annonce vient de ce nouveau Hitler, un juif, dont chacun des gestes, chacune des décisions sont faits pour assurer le triomphe des juifs. Personne, dit Céline, n’est plus facile à imiter. Pour le prouver, il se tourne vers Gen Paul: Allons, mon bon Gégène, te fais pas prier! Ici on est entre copains. Montre-nous comme tu sais bien faire ton petit Hitler…

Gégène s’exécute. Il tire une pincée de tabac de sa blague, la place sous son nez, rebat une mèche sur son front et roule des yeux furibonds et dit d’une voix gutturale : – Raou, raou, raou, raous!

L’histoire doit être vraie. D’autres témoins parlent de scènes semblables, avec Gégène qui imite Hitler devant les Allemands. Folie? Non, Céline ne croit en rien, il ne vit que dans la provocation, elle est le sel de sa vie. Il lui faut se mettre en colère, progressivement, et trouver la force d’écrire enfin.

Ailleurs, il explique aux Allemands qu’ils sont foutus, que ce sont les Chinois qui gagneront. Les Parisiens en feront une tête quand ils verront les avant-gardes chinetoques déboucher aux Galeries Lafayette et se mettre à piller le rayon des frivolités! (…) Rien que des ruines fumantes, baignant dans un nuage de phosphore, des ribambelles d’enfants mongoliens et un soleil jaune se couchant sur un monde encore plus jaune que lui…

D’autres témoins parlent d’un Céline bon, très calme. Un bon camarade, un homme qui aime les enfants, la danse, un rêveur… On lira, dans l’ordre qu’on veut les témoignages d’Arletty, de Marcel Aymé, de Le Vigan, Rebatet, Vaillant etc.

Une mine de renseignements. Et si l’on veut voir plutôt que lire, on achètera les DVD intitulés « Céline vivant ».

Hervé BEL

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2 réponses à On ne saura jamais qui était Louis Ferdinand Céline

  1. Philippe dit :

    « Le propos est parfois si outré qu’on se demande, avec les Allemands, s’il ne se fichait pas d’eux »

    Très intéressant. Ses livres étaient profondément nihilistes et cette image de médecin des pauves perturbe la lecture du personnage qui est de fait controversé. Mais quel génie littéraire…

    A noter qu’Arte a diffusé un reportage à l’occasion de la sortie de cet ouvrage.

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