« La peur » de Gabriel Chevallier: Céline avant Céline

Dieu? Allons, allons, le ciel est vide , vide comme un cadavre. Il n’y a dans le ciel que les obus et tous les engins mortels des hommes… La guerre a tué Dieu aussi.

Cela pourrait être un propos désabusé de Bardamu au cours de son Voyage. Mais non, il s’agit de La peur, de Gabriel Chevallier, publié en 1930, avant Céline. Tout, dans ce texte, évoque Céline, le pessimisme qui n’exclut pas l’humour, le grotesque, la mort, la mélancolie… Sauf que Céline est resté, Chevallier non. Curieusement, son nom n’est pas totalement inconnu, parce que chacun a entendu parler de son roman à succès « Clochemerle », titre qu’on connaît, mais que personne ne lit et ne lira plus.

La Peur est un des plus beaux textes jamais écrits en français sur la Grande Guerre, et c’est encore aux éditions du Dilettante que nous devons sa réédition. Il surpasse « Les croix de bois », et même les Thibault. C’est que La peur est à la fois un témoignage et une fiction. Le héros s’appelle Dartemont, mais tout ce qui est écrit, c’est le soldat Gabriel Chevallier, étudiant, qui l’a vécu. Les mots, le style font le reste.

Le feu couvait déjà dans les bas-fonds de l’Europe, et la France insouciante, en toilettes claires, en chapeaux de paille et pantalons de flanelle, bouclait ses bagages pour partir en vacances (…) Les terrasses de café sentaient l’absinthe fraîche et les Tziganes y jouaient La Veuve Joyeuse qui faisait fureur.

C’est attablé à une terrasse toute pareille que Bardamu aperçoit les soldats qui passent et va s’engager. Dartemont, lui aussi: A la terrasse d’un café du centre, un orchestre attaque la Marseillaise. Tout le monde l’entend debout et se découvre. Sauf un petit homme fripé (…) Un assistant l’aperçoit, se précipite sur lui et, d’un revers de main, fait voler son chapeau. (…) Ceux qui n’ont rien vu renseignent les derniers arrivants : « C’est un espion. Il a crié : Vive l’Allemagne ! » L’indignation soulève la foule. On entend des bruits de coups sur un corps.

La Peur est une condamnation de la guerre, bien sûr, et qui a d’autant plus de force que Chevallier l’a faite de bout en bout, avec sa peur, qu’il n’hésite pas à raconter. Bien vite, appartenant à la classe 15, il est incorporé, formé, et jeté sur les champs de bataille, en Artois. Le front, la zone active. Elle avait l’atmosphère plus tiède des lieux qui sont habités ; il y flottait la pénétrante odeur des corps, un mélange de fermentation et de déjections, et celle des nourritures aigries. (…) En fouillant les boyaux, je découvris dans le sous-sol d’une maison deux cadavres allemands très anciens. (…) De ces ossements épars ne subsistait vraiment qu’une demi-tête, un masque, mais d’une horreur magnifique. Sur ce masque, les chairs s’étaient desséchées et verdies, en prenant les tons sombres d’un bronze patiné par le temps. Une orbite rongée était creuse, et, sur ses bords, avait coulé, comme une larme, une pâte durcie qui devait être de la cervelle. C’était le seul défaut qui gâtât l’ensemble, mais peut-être y ajoutait-il, comme la lèpre de l’usure ajoute aux statues antiques dont elle a entamé la pierre. (…) J’aurais voulu emporter ce masque que la mort avait modelé, sur lequel son génie fatal avait réalisé une synthèse de la guerre, afin qu’on en fît un moulage qu’on eût distribué aux femmes et aux enthousiastes.

Puis les assauts, le fracas, la terreur: Nous franchîmes comme des tigres les trous d’obus fumants, dont les lèvres étaient des blessés, nous franchîmes les appels de nos frères, ces appels sortis des entrailles et qui touchent aux entrailles, nous franchîmes la pitié, l’honneur, la honte, nous rejetâmes tout ce qui est sentiment, tout ce qui élève l’homme (…) Nous fûmes lâches, le sachant, et ne pouvant qu’être cela. Le corps gouvernait, la peur commandait.

Il est blessé, le corps criblé de bouts de fer, marche, il ne sait comment jusqu’à un poste de secours, y reste des jours et des jours, au milieu des hurlements, des cadavres, de l’odeur. Enfin, il est transféré à l’arrière, dans un hôpital, à l’abri pour quelque temps. Son voisin, le sergent Nègre, a inventé un personnage, le général Baron de Poculote, qui parle de la guerre comme ceux qui ne l’ont pas faite. C’est cocasse, du Céline encore. Et puis, il y a l’infirmier, un ancien ami de Dartemont qui, avant la guerre, faisait des vers, et n’est plus qu’une loque, surnommé Caca parce qu’il passe les bassins. C’est le seul emploi qu’il ait trouvé pour rester à l’hôpital (on pense à Bardamu prêt à simuler la folie pour ne pas retourner au front). Caca a perdu toute confiance dans le monde et en lui-même. Il finira vraiment fou, s’enduisant de merde. Et d’autres enfin qui hurlent, meurent. Peignard: on lui a désossé une partie du pied, et ce pied mou, privé d’armature, tire sur la hanche, gonfle l’aine. (…) Parfois Peignard blêmit et étouffe. Le poids d’un simple drap sur son pied lui arrache des plaintes affreuses.

Et puis vient la convalescence, la permission. Il retrouve l’arrière qui vit dans le rêve de la guerre. Il essaye d’expliquer. Personne ne le comprend, tout le monde le regarde avec suspicion. Mieux vaut repartir, d’autant qu’on l’affecte dans les Vosges. Il est « embusqué ». Puis il fera le Chemin des Dames. Il faut lire ce qu’il en dit. Une prose hallucinée, lorsqu’il décrit les effets des bombardements incessants sur le soldat, même protégé. Et cette terreur, encore, lorsqu’il faut sortir.

On ressort du livre, étourdi, palpitant. Certes, La Peur est l’héroïne ce récit, mais le plus extraordinaire, au bout du compte, est de se représenter l’inconcevable courage qu’il a fallu à ces hommes pour y aller quand même.

Magnifique livre.

Ce contenu a été publié dans Les ensablés, littérature 1914-1970, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à « La peur » de Gabriel Chevallier: Céline avant Céline

  1. detred dit :

    Revenant de ma balade habituelle, j’ai croisé deux hommes, dont un avait avec lui des documents sur les lieux. En fait, il s’agit du lieu d’où le récit de ce livre fût écris. Ce monsieur m’a montré des photos de cette guerre, ces lieux…. De cette conversation, j’en retient un titre de livre « La peur » de Gabriel Chevalier. Désirant marcher sur les traces de l’histoire des hommes, là où je vais régulièrement (blocos de la guerre 14/18), je vais me procurer cet ouvrage.
    Je félicite aussi, le moyen de communication « internet » car cela va plus vite lorsqu’un désir d’approfondir quelque idées me prend, je me connecte. De ce fait, j’ai une réponse dans l’immédiat.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

* Copy This Password *

* Type Or Paste Password Here *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>