Il y a 190 ans… Napoléon…

Il se mourait dans la touffeur et la pénombre de la petite chambre. Devant sa suite peu nombreuse, il ne parlait plus, il geignait. Son ventre était dur comme le métal. Dehors, les anglais attendaient, doutant encore qu’un tel homme pût mourir. Quelques jours auparavant, le Lieutenant-Général Lowe, encore, avait dit que Buonaparte (sic) jouait la comédie. Mais non, l’Empereur se mourait.

Cela se passait il y a 190 ans à Sainte-Hélène, au milieu de l’océan.

La mort de Napoléon fut digne, courageuse, comme on pouvait s’y attendre: il n’avait jamais craint de s’exposer, par audace, mais aussi par superstition: il croyait en lui, en sa force, et pendant longtemps, il n’avait pas eu tort. Sa chute de si haut a été aussi spectaculaire, terrible, que son ascension.

Pendant les six dernières années de sa vie, enfermé à Longwood, entouré de soldats anglais, de règles tatillonnes destinées à l’humilier, il ne vécut que par la lecture et l’écriture. Quand il ne lisait pas les grands classiques, il dictait ses mémoires à Las Cases, manipulant, comme un romancier, les faits et les descriptions, pour créer une œuvre entre la littérature et l’histoire. Il y a eu une collaboration littéraire entre Napoléon et Las Cases qui mériterait une étude.

Il dicta aussi un commentaire de la Guerre des Gaules, le récit de ses campagnes. Ce sont des milliers de pages rééditées progressivement.

Ce qui me plaît, c’est cette idée que Napoléon trouva son réconfort dans la littérature. C’était un homme complet qui eût réussi dans n’importe quelle vie.

Il n’était pas cruel, il était même bon, parfois. Mais lorsque la bataille arrivait, il demandait beaucoup, sans regret. Il vécut hanté par le seul meurtre dont il se sentît coupable: le duc d’Enghien. Il en parla jusqu’aux derniers jours. Il n’avait pas plus de 51 ans, l’âge de Proust quand il mourut.

Pour l’anniversaire de sa mort, ci-dessous des extraits des Mémoires d’outre-tombe:

Il restait presque toujours renfermé, et lisait Ossian de la traduction italienne de Cesarotti. Tout l’attristait sous un ciel où la vie semblait plus courte, le soleil restant trois jours de moins dans cet hémisphère que dans le nôtre. Quand Bonaparte sortait, il parcourait des sentiers scabreux que bordaient des aloès et des genêts odoriférants. Il se promenait parmi les gommiers à fleurs rares que les vents généraux faisaient pencher du même côté, ou il se cachait dans les gros nuages qui roulaient à terre. On le voyait assis sur les bases du pic de Diane , du Flay Staff , du Leader Hill , contemplant la mer par les brèches des montagnes. Devant lui se déroulait cet océan qui d’une part baigne les côtes de l’Afrique, de l’autre les rives américaines, et qui va, comme un fleuve sans bords, se perdre dans les mers australes. Point de terre civilisée plus voisine que le cap des Tempêtes. Qui dira les pensées de ce Prométhée déchiré vivant par la mort, lorsque, la main appuyée sur sa poitrine douloureuse, il promenait ses regards sur les flots ! Le Christ fut transporté au sommet d’une montagne d’où il aperçut les royaumes du monde; mais pour le Christ il était écrit au séducteur de l’homme.  » Tu ne tenteras point le Fils de Dieu. « 

Le 3 mai, Napoléon se fit administrer l’extrême-onction et reçut le saint viatique. Le silence de la chambre n’était interrompu que par le hoquet de la mort mêlé au bruit régulier du balancier d’une pendule : l’ombre, avant de s’arrêter sur le cadran, fit encore quelques tours ; l’astre qui la dessinait avait de la peine à s’éteindre. Le 4, la tempête de l’agonie de Cromwell s’éleva : presque tous les arbres de Longwood furent déracinés. Enfin, le 5, à six heures moins onze minutes du soir, au milieu des vents, de la pluie et du fracas des flots, Bonaparte rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui jamais anima l’argile humaine. Les derniers mots saisis sur les lèvres du conquérant furent :  » Tête… armée, ou tête d’armée .  » Sa pensée errait encore au milieu des combats. Quand il ferma pour jamais les yeux, son épée, expirée avec lui, était couchée à sa gauche, un crucifix reposait sur sa poitrine : le symbole pacifique appliqué au coeur de Napoléon calma les palpitations de ce coeur, comme un rayon du ciel fait tomber la vague.

Le poète aurait dû savoir que la destinée de Napoléon était une muse, comme toutes les hautes destinées. Cette muse sut changer un dénouement avorté en une péripétie qui renouvelait son héros. La solitude de l’exil et de la tombe de Napoléon a répandu sur une mémoire éclatante une autre sorte de prestige. Alexandre ne mourut point sous les yeux de la Grèce ; il disparut dans les lointains superbes de Babylone. Bonaparte n’est point mort sous les yeux de la France ; il s’est perdu dans les fastueux horizons des zones torrides. Il dort comme un ermite ou comme un paria dans un vallon au bout d’un sentier désert. La grandeur du silence qui le presse égale l’immensité du bruit qui l’environna. Les nations sont absentes, leur foule s’est retirée ; l’oiseau des tropiques, attelé , dit Buffon, au char du soleil , se précipite de l’astre de la lumière. Où se repose-t-il aujourd’hui ? Il se repose sur des cendres dont le poids a fait pencher le globe.

Et puis, je ne résiste pas à vous livrer le texte ci-dessous qui m’a été inspiré par cet épisode. Il me reste à écrire la suite. Il y a eu beaucoup de romans sur Sainte-Hélène, certes, mais tout de même… Voici un début.

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

L’île de Sainte-Hélène n’était qu’un vaisseau un peu plus grand que les autres, un ponton de terre et de rochers où le prisonnier n’avait d’autre loisir que de contempler l’océan, et encore s’en était-il lassé : il vivait reclus. Parfois, il se forçait à une promenade dans son jardin. Alors, aussitôt, les Anglais du camp de Deadwood braquaient leurs longue-vues sur sa silhouette épaissie et voûtée dans son costume de nankin. Certains avaient la chance d’apercevoir son visage devenu jaune, sur le front duquel, ultime souvenir du passé grandiose, flottait encore la mèche rebelle soulevée par les alizés. L’homme marchait tête basse, les mains derrière le dos, et soudain, fatigué, allait s’affaler dans un fauteuil, à l’abri des regards, derrière les arbres qu’il avait fait planter près de la maison.

Le soir, l’officier d’ordonnance en charge de la surveillance du captif indiquait dans son rapport qu’il l’avait aperçu, pliait soigneusement le papier et le remettait à une estafette qui le portait au gouverneur de l’île. C’était un rituel immuable depuis le 15 octobre 1815 date à laquelle le prisonnier était arrivé à Sainte-Hélène. Il avait d’abord été logé au sein d’une famille anglaise dont le cottage, lors d’une promenade, l’avait enchanté. Quelques mois plus tard, il avait emménagé dans ce qui allait être sa tombe : le domaine de Longwood.

Vaste plateau de gommiers battus par les vents venus de la mer, un épais brouillard le recouvrait un jour sur deux, et l’on ne voyait plus qu’à peine la maison de briques et de bois, en forme de T, qui s’y dressait. Elle s’ouvrait sur une véranda où le prisonnier, au début de son séjour, aimait aller rêver lorsque la nuit était venue. De là, ses regards embrassaient toute l’île. De ses masses sombres, il devinait la succession des escarpements, s’attachait aux lumières des camps anglais chargés de  le garder, et à celles des rares maisonnettes nichées dans les vallons obscurs. Il écoutait un moment les grondements de l’océan mêlés aux bourrasques, rêvait de vengeance, de gloire, puis il rentrait retrouver les rares compagnons qui l’avaient suivi dans sa captivité.

Avec les années, leur nombre n’avait cessé de diminuer. Tous étaient usés par l’ennui, par une sourde mélancolie qui exaspérait les sens, et les rendait presque fous d’angoisse, car les jours passaient sans que rien ne vint troubler leur implacable arrangement. Le captif était peu à peu abandonné, et lui qui avait été si fort, lui dont la volonté était légendaire, il tremblait comme un enfant à l’idée de cette solitude absolue qui le menaçait.

Il ne voulait plus penser. Ses compagnons étaient le seul rempart le protégeant de ses souvenirs qui, dans la nuit, le réveillaient dans sa petite chambre. Alors, pour la millième fois, il mesurait ce qu’il avait perdu et maudissait les erreurs commises. Il appelait son valet de chambre endormi. « Marchand, disait-il, lis-moi quelque chose, vite. » Le valet s’exécutait, et cela durait des heures, jusqu’au matin, où, pourvu qu’il y eût un peu de soleil, l’étau qui étouffait le captif se desserrait. Dans sa jeunesse, il avait aimé Rousseau, les tempêtes, et même la tristesse, mais alors celle-ci était douce, éclairée par les années à venir, l’imprévu, et les ambitions. Désormais, c’était une pluie drue sur un désert où rien ne pousserait plus. Il avait des instants de révolte. Il blasphémait, rejetait Dieu : était-il admissible qu’un homme comme lui mourût ainsi ? Alors il se levait, marchait, marchait encore dans la petite chambre, jusqu’à l’épuisement et une lassitude qui le laissaient hébété.

Il finissait par haïr la vie et les hommes. Son corps lui répugnait. Il évitait les miroirs pour ne plus voir ses bajoues enfler un peu plus chaque semaine, et son ventre ressembler à celui des bourgeois dont il se moquait tant lorsqu’il était jeune. « A quoi bon, à quoi bon ? » se disait-il.

La mort était au bout. Il s’y résignait peu à peu, la souhaitait peut-être, ne trouvant plus aucune échappatoire à son ennui. Dans les premiers temps de sa captivité, il avait dicté ses mémoires, satisfait d’en avoir enfin le temps, puis il s’en était lassé comme on se lasse de tout en prison. Il dormait de plus en plus, à tout heure, et se contentait de la conversation médiocre de ses compagnons. Il savait que ceux-ci, sitôt seuls, relataient dans leurs journaux intimes ses moindres propos. Aussi, cachant son désarroi, parvenait-il à jouer la comédie afin de léguer à la postérité une certaine idée de lui même ; celle d’un homme indomptable, incapable de compromis, et indifférent à la souffrance. Mais, et là était son drame, la solitude des nuits le mettait en face de l’homme nu, et il ne savait plus, à force d’avoir été ce qu’il voulait paraître, qui il était vraiment. En lui il sentait bouillir un étrange précipité d’angoisse, d’amour, de désarroi, qui l’étonnaient et dont il ignorait la part de sincérité, n’ayant jamais été sincère vis-à-vis des autres et de lui même.

Il enviait ces prisonniers qui ont le droit de gémir et recueillent des autres un peu de compassion, de ce miel qui auréole la douleur d’un peu douceur. Mais de celle-ci, il n’aurait jamais rien, pas même au moment de sa mort qu’il faudrait rendre majestueuse.

La mort, justement, s’annonça enfin, et il l’accueillit avec une placidité que l’on attribua au courage, mais qui n’était que la forme la plus achevée du désespoir. Elle vint, précédée de douleurs croissantes à l’estomac, de torpeurs malsaines, de fièvres soudaines, de rémissions qui lui donnaient, malgré son état moral, de lâches soulagements. Le 17 mars 1821, après une courte sortie, il se coucha pour ne plus se relever. Les maux s’aggravèrent. Il mangeait à peine, vomissait aussitôt dans des souffrances qui le rendaient inconscient. Il se croyait mort et, quand il se réveillait, gémissait en renvoyant ce monde qui ne lui plaisait plus.

En avril, il dicta son testament à celui que, dans sa faiblesse, il appelait « son fils », le général Montholon. Il y mit toute la fougue qui lui restait et demeura épuisé quand il l’eut achevé. La douleur, alors, dévora sa lucidité : il oublia son nom et où il était. Ses compagnons le maniaient comme un petit enfant. Lui, si pudique, se laissait malmener, torcher, nourrir, sans même s’en rendre compte. Les instants de conscience se faisaient rares, et il ne les souhaitait plus, se disant que la vie est décidément bien faite, qui s’accommode de la mort quand elle arrive.

Vers la fin du mois d’avril, plus personne autour de lui ne se faisait d’illusions sur son sort, à l’exception des Anglais, du gouverneur Hudson Lowe en particulier qui le soupçonnait de feindre la maladie pour être rapatrié en Europe. Mais lorsque Arnott, médecin britannique, fut appelé à son chevet, Lowe lui même dut admettre que les jours de son prisonnier étaient comptés.

Lorsque commença la journée du cinq mai 1821, Napoléon n’avait plus que quelques heures à vivre.

Hervé BEL

 

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Une réponse à Il y a 190 ans… Napoléon…

  1. Ventre dit :

    « La mort, justement, s’annonça enfin, et il l’accueillit avec une placidité que l’on attribua au courage » : j’ai bien aimé la phrase qui correspond parfois à ce qu’on prend pour du courage à tord chez les soldats… Merci de la lecture !

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