Fin de weekend : triste, forcément triste

On ne cesse d’attendre: le soir, demain, le prochain weekend, le suivant, puis les vacances. On croit qu’un jour le temps sera différent, qu’on en profitera pleinement, car on ne profite jamais pleinement du temps. Si l’on est content, la conscience que nous avons de nous-même, et donc du temps disparaît. Ce n’est que le soir venu, après que les amis ont quitté la fête, que les vacances sont finies, qu’on se dit: « J’étais bien ».

Le regret vient: fini, déjà fini? Comme le temps passe! J’ai compris depuis longtemps que je le sens d’autant moins passer, que je suis heureux, occupé ailleurs, à écrire, à lire. A écrire surtout. Oui, c’est étrange: le contentement me fait sortir de moi-même, anéantit le temps. On dit communément: « Je ne l’ai pas senti passé ».

Et comme la nuit s’avance, qu’il faudra demain se lever pour d’autres activités, l’espoir s’élance vers un autre rendez-vous, plus tard, plus tard.

Vivre, c’est attendre. Jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Dessous, on n’attendra plus, on ne sera plus.

Mais pourquoi passe-t-on son temps à attendre?

Je m’interrogeais ainsi dans mon jardin de Normandie qui, ce weekend, avait un goût du Midi de la France. Nous étions Vendredi Saint. Je me réjouissais du dimanche qui venait, à l’idée de déguster l’Agneau Pascal préparé par ma femme. Ce serait l’occasion de souvenirs plus anciens remontant à mon enfance. Pâques, les premiers pas de l’été qui s’avance derrière les fenêtres. Été illusoire : il fait froid encore, on supporte sa veste, les grandes vacances sont encore loin. Mais tout de même, le soleil brille, la table rutile, et mes parents, et mes grands-parents discutent autour de la nappe blanche, la tranche de gigot rose et grillé sur le bord, et la sauce jaune, persillée, arrivent dans l’assiette. D’un regard, je couve les œufs durs peints posés à côté de moi, que la Cloche m’a apportés, je ne sais comment, et n’en ai cure. Ce qui compte, ce sont ces œufs qui sont à moi. L’après-midi venue, si ma cousine est là, nous jouerons à la fusée dans un grand carton. J’en ai le souvenir précis, mais je me trompe de fête: c’était à Noël. Noël!

Il me semble qu’en ce temps-là, oui, j’étais heureux et m’en rendais compte. Erreur, bien sûr. Je le sais maintenant: savoir qu’on est heureux, c’est déjà ne plus l’être. Savoir, c’est prendre une distance avec nous-même, contempler ce « nous-mêmes » et se dire: il est heureux. Il faudrait à la fois être l’objet et le sujet. Impossible, impossible.

Ce vendredi, j’attendais dimanche, en oubliant le vendredi que j’avais tant désiré. Et, en espérant le dimanche, c’était pour songer à un passé très ancien. Et lundi, en quittant la Normandie pour Paris, je pensais au merveilleux vendredi dont je n’avais pas assez profité.

Rien n’y fait. Vivement les vacances!

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 réponses à Fin de weekend : triste, forcément triste

  1. charton dit :

    Très beau texte, merci Hervé.
    Il m’arrive de plus en plus souvent, dans l’attente d’une journée heureuse, d’être par avance triste de sa fin, comme si je la vivais déjà en partie par l’attente, le bonheur à venir et cela rend ce futur mélancolique comme s’il appartenait au passé avant même d’avoir été présent.
    Mes derniers souvenirs heureux et intenses remontent à l’enfance, mon impatience était vive et ne se projetait pas encore dans un futur, comme un déjà vécu.
    Mais le privilège de l’enfance n’est-ce pas celui de pouvoir justement savoir mieux vivre l’instant qu’on ne le peut faire à l’âge adulte ?

  2. Emmanuel Bel dit :

    Très beau texte, en effet. Et qui nous atteint si fort car nous avons tous connu ce sentiment confus (dominical, le plus souvent, l’avez-vous remarqué….?) où se mêlent attente (mais de quoi?) et lassitude. Et oui, nous avons tous traversé ces longs dimanches que l’on aime et que l’on desteste en même temps. Ainsi, Dimanche dernier, je parcourais le « Livre de l’intranquillité » de Pessoa et je tombais sur : « Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher »…N’est-ce pas, finalement, cher Hervé, ce que vous ressentiez dans votre (beau, cela va sans dire….) jardin normand?

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