Jean Forton, un écrivain trop discret (1)

Il avait de grands yeux noirs, mélancoliques, des cheveux courts et foncés, un peu de gras sous le menton, et portait, lorsqu’il travaillait, une blouse d’instituteur. Dans les années 70, les étudiants entraient dans sa librairie à Bordeaux sans trop prendre garde à lui, à son allure de petit bourgeois, sa petite bedaine et son éternelle cigarette à la bouche. On le regardait à peine en lui demandant de photocopier un cours de droit, et l’on partait, rassuré d’être soi et non pas cet homme enfermé dans sa boutique, près de la fac. Un petit-bourgeois, sans aucun doute, même s’il était libraire.

Et pourtant, cet homme s’appelait Jean Forton. Il avait été nominé pour le Renaudot et le Goncourt (1960), et il s’en était fallu de peu pour que son roman « L’épingle du jeu » ne fût couronné. Mais il ne vivait pas à Paris, et la Province n’est pas propice aux succès littéraires. A Paris, avec un peu de chance (il en faut toujours, même aux meilleurs), il eût fait un malheur avec « Les sables mouvants » (un cinquantenaire face à sa médiocrité), « La cendre dans les yeux » (un adulte pervers manipulant une toute jeune fille) etc.

Par bonheur, les Éditions Le Dilettante ont réédité ces ouvrages devenus introuvables, et je ne peux que les conseiller aux lecteurs de ce blogue, mais…  A la condition, qu’ils aient lu d’abord le livre majeur de Forton,  »L’épingle du jeu », roman sur la manipulation de la jeunesse pendant la guerre, mais pas dans le sens qu’on pourrait croire…

Comment en suis-je arrivé à connaître Jean Forton, alors qu’il y a peu encore ce nom ne me disait rien? Ce fut le hasard, ou plutôt non, les conséquences logiques de ma quête entreprise depuis la lecture du livre de Kauffmann sur Guérin. Un libraire m’avait offert « La peau dure » de Raymond Guérin, réédité en 82 par Le tout sur le tout (devenu le Dilettante). Il y a avait une préface signée par un certain…Jean Forton qui semblait avoir bien connu Raymond Guérin. Regardant sur la Toile, je découvris que cet homme mort à la cinquantaine (comme Guérin), avait laissé derrière lui une œuvre très appréciée par les amateurs, et surtout, ce qui retint toute mon attention, Forton avait aimé Guérin.

Sans être affreuse, l’enfance de Forton n’a pas été très drôle. Ayant perdu son père très tôt, il a été élevé par sa mère, sans que je sache si son roman, « L’enfant roi », qui montre une mère écraser son fils (roman terrible de l’amour maternel dévastateur), a été inspiré par sa propre vie. Forton a passé une grande partie de sa scolarité en pension dans une école de frères. Il y fut considéré comme un frondeur, connut sans doute la mélancolie des colles du dimanche par temps gris, rêva aux jeunes filles entrevues durant les rares sorties, et chercha le rêve dans les livres. Une pleurésie l’obligea à un court exil en Suisse, et ce fut, tout comme pour Gadenne, autre ensablé, sa Montagne Magique et l’amour définitif pour la littérature.

Jean Forton était un enthousiaste, un pur, qui ne compta jamais ses heures dès lors qu’il s’agissait de littérature. Dans les années 50, œuvrant à Bordeaux, comme le héros de Guérin dans « Parmi d’autres feux », à l’évangélisation littéraire des Bordelais, il créa une revue intitulée « la boite à clous » qui reçut la bénédiction de François Mauriac et un texte de Raymond Guérin « Du côté de Malaparte », réédité récemment par l’excellente maison d’édition « Finitude ». Il avait vingt ans. Ivre de romans et de cinéma, il avait des avis tranchés, vifs, toujours bien écrits. La revue ne tint que 13 numéros, à la suite de quoi Forton sortit son premier roman.

Puis de 1954 à 1960, il publia presque chaque année un nouveau roman chez Gallimard. Malgré ce haut patronage, la gloire n’est pas venue, faute de soutien, ou d’un attaché de presse efficace… En 1960, le Goncourt lui échappa à cause de celui qui avait soutenu le lancement de sa revue,  François Mauriac. L’épingle du jeu mettait en scène une école religieuse dominée par des Pères sans scrupule, sujet qui ne pouvait que déplaire au grand écrivain bordelais.

Forton retourna dans l’ombre. il publia encore quelques textes. Gallimard refusa finalement « L’enfant roi » jugé inabouti. Puis Forton mourut en 1982 à la suite d’un cancer du poumon. Il avait 50 ans à peine.

Probable que cette mort n’a rien changé au destin littéraire de Forton, et qu’il s’était résigné à vivre dans l’ombre de sa boutique. L’essentiel était fait: il avait, Dieu merci, écrit « L’épingle du jeu ». Il faudrait qu’un cinéaste lise ce roman. Il en ferait un beau film et conduirait ainsi les gens à lire Forton. Y aurait-il un cinéaste parmi mes lecteurs?

Biographie de Jean Forton: lire Jean Forton, un écrivain dans la ville, sous la direction de X.Rosan, et une courte mais intéressante introduction à l’oeuvre de Forton par Bruno Curatolo, dans la revue Nuit Blanche, n°91, page 57, consultable sur Internet.

Ce contenu a été publié dans Les ensablés, littérature 1914-1970, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Jean Forton, un écrivain trop discret (1)

  1. Morton dit :

    Votre article est très intéressant mais vous omettez de parler du site consacré à Jean Forton par Catherine Rabier-Darnaudet et de la thèse qu’elle a soutenue, consultable justement à partir de ce site.
    Vous semblez d’ailleurs vous être fortement inspiré de certains passages, pour certaines informations ou réflexions qui ne se trouvent que dans ce travail de recherche.
    L’honnêteté voudrait donc que vous en fassiez mention.
    Cordialement.
    A. Morton

    • Avatar of lesensables lesensables dit :

      Omission de tout bonne foi, car j’ignorais l’existence de ce site, et donc les similitudes de réflexions sont tout à fait fortuites. Peut-être, finalement, aime-t-on tous un peu de la même manière?
      En tout état de cause, l’erreur est réparée par la publication de votre courriel dont je vous remercie. J’irai consulter tout à l’heure la thèse de Mme Rabier-Darnaudet. Bien à vous. Hervé BEL.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

* Copy This Password *

* Type Or Paste Password Here *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>