Oppressions métropolitaines

Je ne vois plus Paris à partir d’octobre. Sauf le matin, pour rejoindre le métro, mais il fait encore nuit ; le soir, à mon retour, mais il fait toujours nuit. Je ne vois donc que les dessous de Paris, son métro.

J’aime sa céramique blanche et les pancartes bleues à caractères blancs, son odeur bien sûr, sauf aux heures de pointes. Sans doute parce que cela n’a pas changé depuis ma jeunesse.

J’aime moins les affiches, truffées d’un nombre croissant d’approximations grammaticales et d’anglicismes destinés à plaire… Plaire, plaire à qui ?

Mais il y a pire : ce sont les affiches « comportementales », même écrites en français, celles qui vous disent comment vivre, et qui fleurissent. N’avez-vous pas remarqué ? La dernière que j’ai vue m’enjoignait, par l’intermédiaire d’une jolie fille debout dans une rue de Paris, à… A marcher. L’autre fois, c’était, pour un parfum, Alain Delon amputé de sa cigarette, Tati privé de sa pipe. Ne fumez pas ! Ne buvez pas trop ! Lavez-vous les mains ! Allez régulièrement chez le gynéco ! Etc. Et on accepte, on avale, parce qu’officiellement, on est libre. Le métro, puissance paternelle, veut notre bien, seulement notre bien.

Et puis la morale : les sociétés commerciales vantent leurs produits en parlant de solidarité, de tolérance, de développement durable (très mode) : « Ce n’est pas bien d’être intolérant. » « La misère, c’est affreux. »

Ce qui veut dire qu’en leur achetant leurs breloques, à ces gentilles sociétés commerciales, on fait le bien de l’humanité. Leçon de morale, de santé…

On est abreuvé. Je me demande si tout cela n’est pas le début d’un totalitarisme plus effrayant que les précédents : le totalitarisme mou, de l’intérieur. A la place de Staline, le vojd, des affiches pour vendre des frigidaires, mais pas que ça. Une façon de pensée, pour notre bien, bien sûr.

Et puis il y a les livres, mon souci principal. On croise dans le métro, deux mètres sur trois, la face souriante, dents brossées, de l’écrivain, et l’ouvrage, couverture sombre, mystérieuse. Curieusement, à chaque fois des livres que je ne lirai jamais. On nous dit : « Déjà trois millions d’exemplaires vendus. »

La vente, devenue gage de valeur littéraire, même si cela peut être vrai parfois…Mais pour les livres que je vois dans le métro, je soupçonne que cela ne l’est pas.

Moi, ce que je voudrais, c’est découvrir une grande photo  de Calet, de Guérin, et aussi d’Hardellet, et puis des encore moins connus, Laurent Jouannaud, Denis Gombert, Patrice Amarger, François Adrien, et puis Guillaume Leyte (historien lui)… Tant et tant, armée littéraire de l’ombre.

Le pire a été atteint hier. Une affiche de cinéma. Un groupe de jeunes avec des dents de vampire. Titre du chef-d’œuvre : « Mords-moi sans hésitation, cela va finir au pieu. »

Là, je me suis dit que nous sommes fichus.

J’ai une affection particulière pour la littérature fantastique. C’est par elle que je suis parvenu à Edgar Poë, puis à Baudelaire, au romantisme. J’ai lu, émerveillé, Dracula, et regardé Christopher Lee au cinéma. J’y voyais des jeunes femmes aux cheveux longs en danger, si belles dans leurs robes blanches. J’imaginais la petite fille dont j’étais amoureux en classe vêtue pareillement, avec qui je vivrais dans un coin reculé de Transylvanie. Elle serait ma muse, tandis que j’écrirais à la clarté mystérieuse d’une bougie…

J’étais très oppressé, hier.

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