La blessure de Raymond Guérin (3), suite et fin

Le style de Guérin, dans L’apprenti, penche vers Céline. On l’a reproché à Guérin. Je m’étonne toujours de ces reproches. Reproche-t-on à un compositeur de musique d’être influencé par un autre ? Entre Ravel et Debussy, ne pourrait-on pas dire que… ?  Mais personne n’y songe, tandis qu’en littérature…  Oui, Guérin penche vers Céline, mais principalement dans L’apprenti, parce que le propos s’y prête : le style de Céline comme un outil. Quand on lit Parmi tant d’autres feux, on y découvre Guérin qui s’essaie à du Martin du Gard, du Mauriac, du Proust…

Peut-être que c’était cela le problème de Guérin : la difficulté de trouver son propre style, une trop révérencieuse admiration pour la littérature. On a noté que Guérin changeait de style à chacun de ses romans, et c’est vrai. C’était sa façon à lui, un peu naïve, de dire qu’il était un grand romancier puisqu’il pouvait adopter le style de plusieurs autres grands.

On disait que Guérin avait mauvais caractère. Je le soupçonne sans confiance en lui, vindicatif pour donner le change à des collègues écrivains, à Gaston Gallimard… Guérin, un vieux garçon vieillissant qui provoque en se disant que ce n’est pas grave, et qui se désole si on le prend au sérieux. Se désole puis se révolte. Il souffre, il sait la pureté, la force de son engagement littéraire, mais en même temps n’y croit que par intermittence, finira par ne plus y croire du tout après l’échec des Poulpes

J’ai lu, il n’y a pas longtemps, la correspondance Calet-Guérin, très instructive pour ceux qui écrivent, mais aussi pour les autres que ce monde intéresse. Qu’y voit-on ? Guérin qui supplie Henri Calet (dont nous parlerons bientôt) de venir le voir. Calet le parisien, Calet le journaliste de Combat. Et Guérin qui attend, relance. Calet accepte finalement de venir à Bordeaux… Mais ne vient qu’une journée… On a mal pour Guérin, et Guérin avait mal, j’en suis sûr : l’angoisse ne devait jamais le quitter.

Guérin aurait dû s’installer à Paris, mais il aimait Bordeaux, la mer, le soleil et les baignades avec sa femme Sonia. Dieu merci, malgré sa vie trop courte, Guérin a eu de bons moments. Raymond Guérin est mort à l’âge de 50 ans

Lire Guérin, pour moi, a été un moment émouvant. Outre le texte qui est passionnant, j’y ai vu cette grandeur qui ne dit pas son nom, d’un homme qui sacrifie ses loisirs, sa vie, à l’idée d’atteindre par l’écrit une vérité absolue. Écrire tout pour qu’il n’y ait plus rien à écrire après. Clore l’histoire de la littérature, et c’est bien ce que tous les écrivains ont en tête, même s’ils s’en défendent. Guérin, justement, ne s’en défendait pas : sa naïveté et la force qui allait avec sont bouleversantes, et on le sent dans ses romans qui bouillonnent.

Ce qu’il a écrit mérite de rester dans la grande littérature de l’après-guerre. On ne s’y ennuie jamais, on rit, on réfléchit longtemps au destin de Monsieur Hermès qui nous ressemble tant. Lisez, lisez Guérin!

Bibliographie

Raymond Guérin a beaucoup écrit. Je recommanderai pour commencer trois romans (sans parler de L’apprenti).

- La peau dure, un récit court, Quand vient la fin, qui porte sur la mort de son père à la suite d’un cancer de l’anus. Rien n’est épargné au lecteur, mais s’en dégage un profond accent de vérité, une certaine beauté. Parmi tant d’autres feux, à lire après L’apprenti. Plus long, plus poussif, mais intéressant. On y parle de la jeunesse littéraire. On peut s’y reconnaître.

Pour ceux qui seraient devenus, comme moi, des passionnés de Guérin, on peut lire, comme les Proustiens lisent Jean Santeuil : Les poulpes, Zobain, la Tête vide. La plupart de ces ouvrages sont chez la collection Imaginaire.

On a récemment publié ses billets de critique littéraire « Humeurs », ce n’est pas compassé, c’est un peu léger, mais à lire, parce que j’y ai senti l’homme, si content, enfin, d’avoir sa chronique régulière… Comme moi avec ce blog désormais.

Sur Guérin, on consultera, outre le livre de JP Kaufmann, celui de Bruno Curatolo publié chez l’Harmattan « Raymond Guérin, une écriture de dérision. »

Enfin je recommande la visite de la librairie du Dilettante (rue Racine à Paris), riche en bouquins et  pour son libraire connaissant bien cette littérature oubliée.

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4 réponses à La blessure de Raymond Guérin (3), suite et fin

  1. Mikael dit :

    Re-bonjour,

    Une nouvelle revue publiée par Finitude, à Bordeaux, consacre également sa couverture et quelques pages au journal de Guérin (l’été 37, me semble-t-il). Il s’agit de Capharnaüm, numéro I, 9782912667823.
    Bien à vous.

  2. gouin dit :

    Heureuse idée que cette chroniquer sur le « grand dab »! On finissait par se sentir seul avec tous ces grands spectres! Guérin, Calet, Forton… J’y ajouterai, dans mon panthéon perso, Calaferte et Jean-Pierre Martinet, ensablés à ja

  3. gouin dit :

    Heureuse idée que cette chronique sur le « grand dab »! On finissait par se sentir seul avec tous ces grands spectres! Guérin, Calet, Forton… J’y ajouterai, dans mon panthéon perso, Calaferte et Jean-Pierre Martinet, ensablés à jamais, eux aussi…
    Sur Guérin, que j’adore tout particulièrement, grâce ou à cause de L’apprenti, la main passe et Zobain, je voudrais vous signaler (peut-être le savez-vous déjà? ) que Mr Hermès fit ses études à Poitiers où son père vint s’insbtaller en 1913 puis ouvrit une affaire dix ans plus tard. Ce fut le Café de la paix, place du maréchal Leclerc, place principale de la ville où l’on « refusait souvent du monde »…
    Guérin y fît ses études jusqu’à la fac de droit, y joua au rugby avant de rejoindre Bordeaux et les assurances à l’aube de ses vingt ans.
    Merci pour ce travail salutaire.
    Bien à vous

  4. Aldus dit :

    Bonjour
    Merci à vous pour ce billet. A signaler que l’Apprenti est désormais disponible en version numérique chez nos amis québécois, libre de droit chez eux (site EbooksGratuits), relu et corrigé soigneusement par votre serviteur.

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