De l’utilité de Marcel Proust pour l’entreprise

Ce weekend, j’étais en Normandie, par un temps glacial qui invitait à la lecture, près de la cheminée. Je me suis donc installé à côté de la fenêtre, d’où je pouvais, lorsque l’envie me prenait, regarder la neige et les arbres en bâtons de glace. Puis, comme cela m’arrive souvent, lorsque je veux être certain d’être heureux, j’ai pris un des Pléiades de la Recherche du temps perdu, et j’ai ouvert au hasard. C’est l’avantage de ceux qui ont lu plusieurs fois l’œuvre énorme, unique de Proust, de s’y plonger à n’importe quel endroit et de se laisser emporter par le courant.

Proust n’est pas un ensablé, mais est-il mieux considéré pour autant? On le connaît, bien sûr, et même celui qui ne l’a pas lu affirme que c’est un « grand écrivain ». Un des plus grands assurément. Pour moi le plus grand, si grand d’ailleurs qu’il m’a longtemps empêché d’écrire. Plus exactement m’a fait voir ma production littéraire comme une aimable plaisanterie.

Monument, monument national, connu comme la Joconde qu’on va voir par devoir, parce que c’est la Joconde. Mais qui lit Proust? J’entends autour de moi, même de la part de ceux que j’aime : « Il est trop long. Ses phrases, ah, ses phrases, on finit par les perdre de vue! » Je crains qu’il ne finisse comme nos grands classiques du XVIIème siècle, totalement oubliés dès le collège terminé, n’étant plus que des noms gravés sur les frontons des universités.

J’ai l’impression que les gens réclament la rapidité au nom de l’efficacité, en confondant le sens de ces deux termes. Et puis, quelle utilité a Proust? Plaisir d’esthètes, de privilégiés, coupeur de cheveux en huit, un dinosaure, dira-t-on encore…

La littérature est un plaisir, bien sûr. Ce plaisir, Proust le donne à chaque page, grâce à son style, sa poésie, sa drôlerie. Mais ce n’est pas tout : il y autre chose. L’œuvre de Proust est une méthode, un appareil optique qui, pareil au télescope, fait apercevoir au lecteur des faits, des évidences, qu’il n’aurait pas vus sans lui.

Lire Proust, c’est apprendre à soulever le voile qui nous cache la vérité des êtres, propos pompeux, je le reconnais, mais vrais, n’en déplaise à ceux qui ont perdu le goût de l’admiration. Et je me disais tout cela, assis dans mon fauteuil, et j’en étais désolé.

Il faudrait que, dans notre monde marchand, Proust devienne « bancable ». Qu’un manager issu d’une grande école de commerce s’exclame : « Il faut lire Proust! »

Et pourquoi pas après tout? J’ai soudain une idée: Proust, instrument d’évaluation de l’humain dans l’entreprise. Lire Proust pour apprendre à évaluer un candidat à un poste de Management! Ah, je vois déjà la scène. Des dizaines de jeunes gens parfaitement bilingues en anglais, estimant que la langue française est ringarde, découvrir, ébahis, l’utilité de Proust lu par leur professeur, par ailleurs membre d’un « Board » prestigieux.

Ce serait un cours d’une année, par thème : « identifier le candidat sans scrupule », « comment identifier la victime née? », « évaluer l’ambition d’un candidat » etc. Alors on verrait les théories fumeuses des anglo-saxons sur la gestion managériale peu à peu reculer. On verrait les Américains et les Chinois découvrir Proust. Enthousiastes, ils en viendraient à apprendre le français, à oublier leurs jargons pseudo-philosophiques, pauvres petites théories hélas envahissantes. Et nous-mêmes, les francophones, serions à nouveau fiers de notre culture, cesserions de truffer nos courriels de termes anglais, d’approximations, de fautes. On verrait le beau subjonctif reparaître, et puis et puis…

Non, je m’arrête. Ce n’est pas si simple : tous ces étudiants qui découvriraient Proust n’auraient peut-être plus envie de s’occuper de Ressources Humaines, de sélectionner, de juger. Car s’il est bien une chose que Proust nous apprend, c’est de ne jamais juger. Et si l’on ne juge plus, on ne sélectionne plus et on ne recrute plus, plein de scrupules, on serait hésitant, comme Proust l’était.

Il faudrait peut-être essayer, quand même. Proust, avenir du capitalisme…

Hervé BEL

Crédit photo finitude

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2 réponses à De l’utilité de Marcel Proust pour l’entreprise

  1. Ping : Une émotion proustienne par la télévision: Nina Companeez | Les Ensablés, Survivre en littérature…

  2. voelckel dit :

    Tout est dit, s’ils lisaient Proust, ils ne seraient pas recruteurs, métier d’imbécile, comme tout métier au reste, mais il faut bien reconnaître que pour exercer celui -ci il faut une bonne dose de fatuité, d’impudence et de cynisme réunis.

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