Calet l’aventurier (2)

Pardon, j’avais laissé Henri Calet à la sortie de la station « Arche de la Défense » (voir Calet dans le métro). Depuis, je me demande comment parler de lui pour le faire aimer comme je l’aime.

Plus je le lis et plus je l’aime. C’est rare et, entre parenthèse, la preuve évidente de la supériorité du livre sur l’être humain dont la trop grande connaissance finit toujours par décevoir. Pour écrire dans ce blog, j’ai ainsi relu Monsieur Paul, un délice. Il me faudra montrer pourquoi… Et d’abord dire quelques mots sur sa vie.

L’homme était aimable, c’est du moins l’impression que ses textes nous laissent. Pierre Charras lui a consacré un roman, très beau, nostalgique et drôle : Monsieur Henri, publié en 1994 chez Mercure de France. En fait, une lettre adressée à Calet, comme s’il était un ami, où il raconte ses amours. Et il dit :

Que sait-on au fond, des auteurs qu’on aime? Je ne parle pas des grands ancêtres dont les biographies concurrentes, toutes plus documentées les unes que les autres, vous forcent à tout connaître de l’emploi du temps quotidien de leurs victimes. Ni de ces non moins grands enfants prodiges qui passent à la télévision et à qui la photogénie tient parfois lieu de style. Non, je parle des écrivains comme vous, qui nous laissent inconsolables et dont il ne reste que les œuvres et une ou deux photographies de circonstance, la plupart du temps avec un stylo à la main, et le regard un peu déporté sur le côté, posé nulle part, tout baigné d’une feinte sérénité. (…) Alors que sait-on de ces auteurs-là ? et que sais-je de vous?

La vie de Calet fut riche en aventures dans sa première moitié, beaucoup moins dans la seconde. Son vrai nom était Raymond Barthelmess (comme l’acteur américain, Barthelmess de « Seuls les anges ont des ailes »). Il était né en 1904 d’un père parisien, anarchiste et volage, et d’une mère travailleuse, flamande et dévouée. Abandonnée par le mari qui n’avait pas répondu à la mobilisation de 14, la mère partit se réfugier chez sa tante en Belgique et vécut là avec son fils pendant la première guerre mondiale.

De retour à Paris, le jeune Barthelmess fut embauché comme comptable dans la société Electro-câble où l’on apprécia son travail. Il pouvait être, quand il le voulait, très consciencieux -c’était le côté maternel- mais l’imprudence n’était jamais très loin-et c’était le côté paternel. Raymond avait un penchant pour les champs de course. Il s’endetta et finit par voler en août 1930 la caisse de son entreprise, une somme rondelette qui le fit condamner par contumace à cinq ans de prison… Par contumace, car Barthelmess, n’écoutant que sa peur, s’était enfui en Amérique du sud, à Montevideo.

Il changea de nom, prenant celui d’Henri Calet, ouvrit une librairie anarchiste et sombra dans la cocaïne. Il fut moins une. Juste avant le naufrage, l’esprit maternel reprit le dessus et il prit un paquebot pour Hambourg où il débarqua sans un sou. Direction Berlin où il retrouva une ancienne amante, la russe Sima rencontrée lors de vacances dans les Landes en 1928 et dont il s’était séparé avec difficulté au moment de l’exil.

Sept mois s’étaient écoulés depuis son départ. Ce n’est pas beaucoup sept mois, mais sa vie en fut à jamais marquée.

Un an à Berlin puis Calet eut le mal de Paris, sa ville dont il a si bien parlé et qui rappelle celle des films de Gabin. Il n’en pouvait plus. Il quitta la belle Sima et vécut quelque temps caché près des Buttes Chaumont. La justice le cherchait. Lui qui n’aspirait plus qu’à se poser, écrire, car l’envie d’écrire lui était venue, dut encore une fois partir et ce fut le Portugal, l’Espagne.

C’est là, seul, qu’il écrivit la Belle Lurette. De retour à Paris dont il ne pouvait longtemps être séparé, il vécut encore caché sous son nom d’emprunt, mais envoya son manuscrit à Gallimard, au pape d’alors, Jean Paulhan, qui le publia en 1935. Puis deux autres romans que je n’ai pas encore lus : Mérinos et la Fièvre des polders.

La vie lui souriait. Sa peine étant prescrite au bout de cinq ans, il put envisager une existence plus tranquille. Mais on était en 1940, et la France s’étant rappelée à son bon souvenir, il fut enrôlé et fait prisonnier comme deux millions d’autres. Peu de temps. Il s’évada et cela donna Le bouquet, une version courte des Poulpes de Guérin avec qui il s’était lié autour de 1936.

Il se réfugia dans le sud et y trouva un emploi qui lui permit de vivre et d’écrire… Enfin, il pouvait se poser. Il avait 36 ans, du talent, et beaucoup de choses à dire. A dire sur lui et sur ce qu’il avait vu. Ainsi commença la deuxième moitié de sa vie.

Arrêtons nous là pour le moment. Je suis toujours étonné par les vocations littéraires. Rien ne semblait annoncer celle de Calet. Il aurait pu terminer turfiste, camé, fonctionnaire, comptable. Mais non, soudain, au Portugal, il se mit à écrire, et très bien en plus, trouvant aussitôt un style qui lui est propre, des textes où se mêlent l’ironie et la tristesse, la poésie et le matérialisme, étrange mixture qui fait songer, un peu tout au moins, à Houellebecq, prosaïque souvent, poète parfois.

Calet avait encore quinze ans à vivre, et Monsieur Paul à écrire.

A suivre…

Hervé BEL

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Une réponse à Calet l’aventurier (2)

  1. Mikael dit :

    Ah, oui, les Buttes Chaumont ! J’avais écris un billet là-dessus il y a quelques temps déjà…

    http://actualitte.com/blog/mikaelhirsch/2009/11/09/correspondance/

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