Autopsie de Calet (3)

J’avais laissé Henri Calet dans le sud de la France, après son évasion d’Allemagne, libre enfin d’écrire.
Il voulait faire un grand roman qui se serait passé en Amérique du sud, il n’y parvint pas (Un grand voyage sera un échec).

Cela ne l’intéressait pas ou plus. Ce qu’il avait à dire n’avait rien à voir avec le tourisme, l’aventure, c’était de lui dont il voulait parler, de sa vie quotidienne, de Paris, sa ville fétiche. Il lui semblait, comme à tant d’autres, qu’il n’y avait pas de meilleur sujet que lui-même.

Exprimer en mots simples les émotions qui le parcouraient, cette immense compassion qu’il avait pour les autres, forçats de la vie comme lui, et qui lui faisait décrire leurs petits travers, leurs lâchetés, leurs bons côtés… Les siens, si proches des nôtres. Susciter l’émotion, la tendresse pour les petites gens, communiquer le dégoût qu’il avait parfois de lui-même.

Pourquoi?

Les écrivains ont des personnalités paradoxales, contradictoires : humilité, orgueil, égoïsme, vanité, altruisme, originalité, mimétisme coexistent en eux. Ils sont persuadés qu’ils ont quelque chose à dire, mais, songeant à leurs aînés, ils se font sincèrement modestes. Ils ont des pensées qu’ils n’ont de cesse de vouloir livrer pour être lus. Être lus, voilà ce qu’ils veulent, mais pour cela, ils sont prêts à travailler pour un salaire de misère, même en vain.

Ils sont abjects, méchants dans leur vie de tous les jours, mais capables, mieux que personne, d’exprimer les sentiments les plus délicats. C’est Balzac, je crois, qui dit que le problème des écrivains est qu’ils peuvent tout comprendre, même le vice. Proust affirme que l’œuvre doit être dissociée de son créateur, ayant de la littérature une vision religieuse.

La personnalité de l’écrivain est fragmentée, le livre permet un instant de l’unifier. C’est un grand privilège (les littérateurs ne sont pas les seuls à éprouver, face à eux-mêmes, la difficulté de se définir, mais comment faire sans le livre, sinon ne pas y penser?).

Calet était multiple. Ses œuvres ne parlent que de lui, comme Guérin. Autofiction avant l’heure. Sauf que Calet y met de l’ironie, de l’humour, une distance qui fait oublier qu’il parle de lui.

Dans son Monsieur Paul paru en 1950, une espèce de confession, Calet est le narrateur qui écrit à son fils cette lettre qui fait le roman. Il ne cache rien, d’une vérité totale, drôle, tragique, sans fard, oui, sans fard, éprouvant certainement, en décrivant les faiblesses de son héros, l’impression fugace de se réconcilier avec lui-même, et de donner au lecteur qui ne peut que se reconnaître également le sentiment, un instant, d’être compris et de se comprendre.

Les grands écrivains sont ceux qui nous donnent cette chance. Calet était l’un d’eux. Je le dis sans exagération. Il eut le malheur d’être timide, de tomber à la mauvaise époque. Son destin littéraire fut brisé par la guerre et l’omnipotence de Camus, de Sartre qui semblèrent, à un moment, résumer à eux deux l’esprit français. Or, Calet, par excellence, était l’esprit français,  cette façon de dire avec légèreté, ironie, les choses les plus graves.

A suivre.
Hervé BEL

Crédit photo plénitude

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