Qui sont les ensablés ?

Par peur peut-être, pour conjurer le sort, je me rends compte que, depuis quelque temps, je lis surtout des morts, des peu illustres. Les connus ne m’intéressent plus. Ils vivent sans moi : que je les lise ou pas ne changera rien à leur destinée, ils brillent à jamais.

Dans un roman de Jean Ray, les dieux anciens existent encore parce que des gens croient en eux, et disparaissent dès que ce n’est plus le cas. Ainsi sont les écrivains à la fragile postérité. Leur survie littéraire n’est plus assurée que par quelques lecteurs. La défection d’un lecteur peut être fatale: ils s’enfonceront un peu plus dans le sable, et plus aucun vent, un jour, ne parviendra à les faire reparaître.

Ce sont les ensablés de la littérature. « Ensablés », un mot de ma femme pour désigner ces auteurs oubliés, et qu’on exhume, de temps à autre, à propos d’une brève actualité ou l’initiative d’un éditeur courageux. Bientôt, sans soutien, ils s’enfoncent à nouveau dans le sable. Tout auteur mort n’est pas un ensablé. Est ensablé, celui qui n’est pas enterré. Car il y a des morts en littérature, comme il y en a dans la vie, dont les livres, jamais plus, ne seront relus.

Les ensablés sont des morts vivants; ils ont ceci en commun d’avoir écrit de la bonne littérature. Il suffit d’une rencontre, d’une lecture, et la qualité de leurs livres éclate comme une évidence. Ce qu’ils disent reste présent, puissant et on se dit, avec une nuance d’effroi, car on pense à soi : « mais comment est-ce possible qu’on ait oublié cet auteur? »

On ne peut tous les exhumer, ces auteurs injustement oubliés. Moi, c’est en creusant par hasard, un jour d’ennui, que j’ai découvert le nom de Raymond Guérin, et encore, ce n’est pas moi qui l’ai trouvé, mais un tiers, un tiers du nom de Jean-Paul Kaufmann.

Jean-Paul Kaufmann est un écrivain d’une grande qualité. La lecture de « La chambre noire de Longwood » m’avait laissé pantois. Personne, à mon sens, n’est parvenu aussi bien à dire la vérité sur l’exil de Sainte Hélène, la vérité psychologique de l’Empereur dépressif. Cela m’avait laissé une telle impression que je m’étais promis de lire un autre ouvrage de Kauffmann.

Un jour, je suis tombé sur « 31, allées Damour », publié chez la Table Ronde, et dont la couverture était une photo en noir et blanc d’un homme en cravate, très maigre, chaussé de lunettes à bords larges et noirs : Raymond Guérin, auteur dont le nom ne me disait rien, rien du tout. Mais je l’ai pris, je l’ai pris pour Kauffmann, j’avais envie de retrouver sa façon d’évoquer les choses du passé, par petites touches, -jamais d’emphases-.

Et c’est ainsi que j’ai découvert que ce Guérin, auteur Gallimard, avait écrit de nombreux romans, de gros romans, dont trois livres de 800 pages chacun, avec un héros, monsieur Hermès traversant ces trois livres. Guérin était mort jeune, un peu plus de cinquante ans. Il avait vécu à Bordeaux toute sa vie, éloigné de la scène parisienne, oublié sitôt le livre paru. Paulhan l’avait remarqué. Malaparte aussi, et bien sûr Henri Calet.

Henri Calet?

Qui était Henri Calet? Calet était un journaliste, à Combat, auteur de romans courts, autobiographiques, écrits dans un style proche de Dabit. Calet… Mort lui vers cinquante ans. Tout comme était mort au même âge Paul Gadenne.

Paul Gadenne?

Avec Kauffmann, j’ai eu l’impression d’avoir tiré un fil, découvert une veine d’or, une littérature française dissimulée, étouffée sous des noms plus célèbres.

Mon premier livre a été « l’apprenti » de Guérin, publié dans l’Imaginaire Gallimard, et dont je parlerai bientôt. La vie d’un garçon d’hôtel qui a des prétentions intellectuelles, adepte de l’onanisme, observateur cruel de ses clients, lui même assez miteux, le sachant et se maudissant de cette médiocrité qui le poursuit comme une mauvaise odeur.  Puis, enthousiaste, j’ai lu « Quand vient la fin » sur la mort du père, « Parmi tant d’autres feux ».

Puis Calet « Monsieur Paul » etc.

Rien ne me désole plus que de songer, avec une nuance d’égoïsme (car je pense que ce qui leur arrive m’arrivera aussi), que ces auteurs ne sont plus lus.

Ainsi est né le désir de faire ce blog qui sera dédié aux petits aux obscurs, à ceux qui le sont devenus…  à tous ces écrivains deux fois morts, par leurs corps et par leurs œuvres.

Crédit photo Finitude

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2 réponses à Qui sont les ensablés ?

  1. Mikael dit :

    Bonjour,

    Calet a connu l’oubli et la relégation de son vivant, tout comme Guérin, la presque misère et les piges. « Calet » n’était d’ailleurs pas son vrai nom (peut-être le savez-vous déjà ?), il avait dévalisé l’entreprise pour laquelle il travaillait et s’était réfugié un temps avec le magot en Amérique du sud…mais ceci est une autre histoire.

  2. Mathieu dit :

    Merci. C’est tout ce que j’ai à vous dire, ou presque. Je partage avec vous le goût des auteurs trop vite et trop injustement oubliés. Aussi me fais-je moi aussi un devoir de les sortir non pas de la pénombre mais de l’indifférence dans laquelle ils se trouvent. Et ce devoir est en réalité un plaisir – j’ose l’avouer! A quoi bon lire les romans que tout le monde lira à la rentrée, ceux que l’on ne peut (physiquement) éviter lorsque l’on franchit le seuil de la plupart des librairies? D’autres que moi se chargeront de cette besogne. Je préfère, en ce qui me concerne, la compagnie d’un Bove, d’un Henry Roth ou d’un Robert Walser (ou d’un Blanchot, dans un autre registre). J’en profite pour conseiller la lecture de « Bartleby et compagnie » de Vila-Matas: l’auteur, que j’apprécie particulièrement, dresse une liste d’écrivains qui ont un point commun, que vous pourrez découvrir en lisant ce livre.

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