Actualité d’Olivier Bailly sur le net

Trop de Céline tue t-il Céline ? « Comment se retrouver dans le maquis d’ouvrages publiés ou annoncés à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’auteur de «Voyage au bout de la nuit». » La suite à lire sur Slate

« Les Turcs se battent pour ne pas perdre leur liberté » Interview de la journaliste Mine G. Kirikkanat, l’une des plumes les plus célèbres de son pays. Éditorialiste à Radikal et Vatan et aujourd’hui à Cumhuriyet, elle travaille aussi pour le Kiosque TV5 Monde. Sociologue de formation elle est également romancière. Élue trois fois journaliste le plus courageux de Turquie notamment parce qu’elle est favorable à la reconnaissance du génocide arménien, elle ne cesse de dénoncer les collusions entre le gouvernement actuel et certaines mouvances islamistes comme celle de Fethullah Gülen – qu’elle soupçonne de saper les fondements laïcs de son pays. Ses prises de position lui ont valu de nombreux procès qu’elle a gagnés le plus souvent. » La suite à lire sur Owni

Antoine Blondin, l’homme descend du songe : « Antoine Blondin est mort le 7 juin 1991. Il y a donc vingt ans. Deux livres célèbrent cet anniversaire. Une magnifique réédition de ‘L’Humeur vagabonde’ et de ‘Un Singe en hiver’ (La Table Ronde), son roman le plus célèbre, ainsi que ‘Blondin : vingt ans déjà !’ (Le Rocher), recueil de témoignages d’amis de l’écrivain. » La suite à lire sur Evene

Claude Cahun : le genre humain : « Écrivain, photographe, poète ! Femme libre ne cessant de questionner la notion de genres, Claude Cahun (1894-1954), n’a pas fini de nous dérouter. Le musée du Jeu de Paume consacre à cette artiste inclassable une rétrospective remarquable. » La suite à lire sur Evene

A la Bastoche, sur les traces de Claude Dubois : « Claude Dubois régale les aminches. Deux livres sur le Paris d’hier et d’avant-hier, ce Pantruche dont il est nostalgique, sortent en librairie : La rue Saint-Antoine (éditions Jean-Paul Rocher) et La Bastoche – Une histoire du Paris populaire et criminel (coll. Tempus/Perrin), réédition en poche, augmentée d’une préface et d’une postface inédite, de ce bouquin paru d’abord en 1997. » La suite à lire sur Bibliobs


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Le petit fugitif, grand frère américain de la Nouvelle vague française

Le Petit Fugitif, film de Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley, avec Richie Andrusco dans le rôle principal, en copie neuve grâce à Carlotta films

Le Petit Fugitif, film américain de Morris Engel, annonce la nouvelle vague française. Salué par François Truffaut lors de sa sortie en 1953, récompensé à la prestigieuse Mostra de Venise, ce chef-d’oeuvre raconte la fugue d’un petit garçon et son vagabondage poétique parmi les manèges de Coney Island, à New York.

« Notre Nouvelle Vague n’aurait jamais eu lieu si le jeune Américain Morris Engel ne nous avait pas montré la voie de la production indépendante avec son beau film, Le Petit Fugitif. » Le Petit fugitif ? Mais quel est ce film qu’évoque François Truffaut, dans une interview donnée au New Yorker, avec tellement d’enthousiasme ?

Oeuvre oubliée et pourtant majeure du cinéma indépendant. Sortie en France en 1954, on ne l’a guère vue depuis. Au secret pendant 55 ans, voilà que ce petit bijou annonçant à lui seul la Nouvelle vague française ressort sur les écrans dans une copie neuve.

Sélectionné pour les Oscars (dans la catégorie « Meilleur scénario original »), ce premier film de Morris Engel et de son épouse Ruth Orkin (ils réaliseront par la suite Lovers and Lollipops en 1955 et Weddings and Babies en 1958) obtiendra un Lion d’argent à Venise en 1953 (récompense partagée avec Les Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi). C’est dire si à l’époque ce Petit Fugitif n’est pas passé inaperçu. Aujourd’hui encore il est considéré par les critiques américains comme un film incontournable et essentiel.

Morris Engel a trente cinq ans quand il le réalise. Avant d’être cinéaste il fut photographe. Il a notamment suivi des cours à la Photo league où enseigne Berenice Abbott. Il a participé au débarquement de Normandie en tant que photographe de guerre puis a réalisé de nombreux clichés de la rue américaine.

On doit à Ruth Orkin, l’épouse de Morris Engel, le rythme du Petit fugitif. Photographe réputée elle aussi, elle remplace au pied levé le monteur professionnel qui, sans doute habitué aux confortables conditions de travail hollywoodiennes, se trouve fort dépourvu quand il commence à travailler sur ce film réalisé avec des bouts de ficelles (les principales majors companies refusèrent de le produire et c’est finalement l’indépendant Joseph Burstyn, distributeur aux Etats Unis de films italiens comme Le Voleur de bicyclette ou Rome ville ouverte qui le finança ). Las, le premier monteur quitta donc sa table de travail au bout de deux semaines.

Ruth Orkin le remplaça très avantageusement sans doute, car c’est vraiment elle qui donne au film son unité et sa cadence grâce à un montage vif et alerte. Enfin, le troisième artisan du Petit fugitif est Ray Ashley. Il est l’auteur avec Morris Engel du scénario et, lors d’un repérage à Coney Island, c’est lui qui repère Ritchie Andrusco qui incarnera le personnage de Joey.

L’histoire, toute simple, est résumée sur le site de Carlotta films. Une petite digression au passage pour souligner combien cette maison excelle dans la réhabilitation habile et intelligente du patrimoine cinématographique (c’est elle qui a notamment réédité en dvd le magnifique Sa majesté des mouches de Peter Brook).

« À Brooklyn dans les années cinquante, la mère de Lennie lui confie la garde de son petit frère Joey, âgé de sept ans, car elle doit se rendre au chevet de la grand-mère, malade. Lennie avait prévu de passer le week-end avec ses amis. Irrité de devoir emmener son petit frère partout avec lui, il décide de lui jouer un tour en simulant un accident de carabine sur un terrain vague. Persuadé d’avoir causé la mort de son frère, Joey s’enfuit à Coney Island, immense plage new-yorkaise dédiée aux manèges et à l’amusement. Il va passer une journée et une nuit d’errance au milieu de la foule et des attractions foraines… »

Image de prévisualisation YouTubeC’est donc à cause d’un jeu cruel – un jeu d’enfant – que Joey se sauvera. Déjà l’on observe que le petit garçon préfère la liberté à la capitulation. Il se sauve. S’engouffre dans le métro, dans son quartier de Brooklyn, pour se retrouver au terminus, à Coney Island, non sans avoir au préalable subtilisé dans l’appartement familial les quelques dollars que la mère avait mis de côté pour le grand frère (au cas où…).

A Coney Island, Joey claque les quelques dollars qu’il possède sans compter. Il essaye toutes les attractions. Il circule. Il est comme chez lui. Il s’amuse sans arrière-pensée, mais différemment cependant de Pinocchio qui, se retrouvant au « pays des joujoux », se distrait, échappe à la vie et devient, momentanément, un âne. Joey, lui, grandit tout en restant un enfant. Un état que chaque homme devenu adulte peut lui envier. Il « découvre, selon le beau mot du critique Alain Bergala, l’ouvert du monde ». C’est une sorte d’état de grâce. S’en rend-il compte ? Pas nécessairement. Il n’est pas dans la réflexion, mais dans l’action. Il se frotte à ce monde factice des manèges, des jeux de miroir et des photos truquées.

Il apprend la vie en plein dans le lieu de la représentation et du loisir, au milieu des promeneurs et des familles qui ne le remarquent pas, près des baigneurs entassés par centaines sur la longue plage de Coney Island. L’argent vient à manquer. Il ne panique pas. Jamais. Il se débrouille pour gagner quelques cents aussitôt dépensés en tours de poney. Seul l’homme qui s’occupe des chevaux le remarque. La nuit vient : il dort. Il pleut : il s’abrite. Qui vivra verra. La musique rudimentaire, mais omniprésente, souligne en pointillé son cheminement.

La caméra le suit dans sa progression. Il faut s’attarder sur celle-ci car elle joue un rôle important dans Le Petit fugitif. Elle a été spécialement fabriquée pour le film. Selon le dossier de presse fourni par Carlotta films, Le Petit fugitif n’aurait jamais existé sans elle. Qu’a t-elle donc de si exceptionnelle ? Elle est tout simplement invisible. Elle a été construite par Charles Woodruff, un ami de Morris Engel. Tous deux se sont rencontrés alors qu’ils étaient dans la Navy. Woodruff lui avait alors construit un petit appareil photo lui « permettant de mieux filmer la guerre ».

Pour Le Petit fugitif il lui fabrique une caméra 35 mm compacte, un peu l’ancêtre de nos actuels caméscopes. Idée ingénieuse : avec cet appareil Morris Engel filme Joey, le petit fugitif, à travers l’immensité de la fête foraine, sans qu’à aucun moment un passant ne le remarque. Une sorte de caméra cachée. Cela lui donne évidemment une grande liberté de mouvement. Le spectateur quant à lui a vraiment l’impression d’être à côté de Joey. Et là encore il faut reparler de la Nouvelle vague. Jean-Luc Godard, frappé par l’ingéniosité de cette machine écrira à Morris Engel pour lui en acheter une.

Le New York filmé par Morris Engel avec sa petite caméra est un New York populaire qu’on ne voit que très rarement au cinéma sauf peut-être dans quelques films singuliers comme le superbe Shadows que John Cassavetes réalisera cinq ans après Le petit fugitif, en 1958.

Le Petit fugitif est plein d’une poésie documentaire touchante et forte. On y voit le peuple, les gens de la rue. Ignorés généralement dans le cinéma américain, ou alors magnifiés (chez Capra), il est ici naturel, vivant. Filmé à hauteur d’enfant, le film suit librement le gamin dans ses déambulations parfois baignées d’un halo solaire qui lui donne l’apparence d’une rêverie ou d’une fantaisie.

On aurait tort pourtant de comparer ce Petit fugitif au héros de Truffaut, Antoine Doinel, personnage central des 400 coups. L’histoire, le lieu, l’âge et les préoccupations du héros ne le permettent. Autant le personnage de Truffaut est autobiographique, autant celui de Morris Engel est une construction. Pourtant, la divagation (mot à prendre dans sa première acception), la jeunesse et la liberté des deux personnages, leur insolence fièrement campée, la manière enfin d’arpenter la ville, d’y côtoyer le peuple, font de Joey et d’Antoine Doinel des frères de cinéma.

Un frère aîné des héros de la Nouvelle vague qui allaient bientôt balayer le paysage cinématographique cinq ans après. Rappelons que Les 400 coups (Truffaut) et Le signe du lion (Rohmer) datent de 1959, que A bout de souffle (Godard) et Paris nous appartient (Rivette) datent de 1960, que Cléo de 5 à 7 (Varda) date de 1962.

Lorsque Le Petit fugitif sort aux Etats-Unis Morris Engel qui connaît bien le milieu de la presse pour avoir travaillé régulièrement avec le magazine PM, bénéficie d’une double page dans le magazine The Week qui tire alors à 16 millions d’exemplaires. Puis le film s’envole pour la Mostra de Venise, après quoi on le découvre en France, en Italie, en Angleterre, en Pologne, en Israël, en Allemagne, en Espagne où il fait partout grande impression.

Pourquoi ce film tellement singulier, frais et libertaire, est-il absent des écrans depuis ? On l’ignore. Mais cette sortie dans les salles va enfin permettre au Petit fugitif de cheminer dans l’imaginaire d’un public nouveau, jeune et moins jeune.

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Putain de toi

Grisélidis Réal aimait marcher la nuit. Elle aimait rire, discuter, danser, peindre, philosopher, lire, boire un verre de vin de temps en temps.

Grisélidis réal, prostituée et écrivain, aimait la vie. Et l’amour. Elle est morte en 2005, à l’âge de 76 ans.

Dans la pièce « Grisélidis, la catin révolutionnaire », la comédienne et chanteuse Annie Papin esquisse subtilement, à travers lettres et poèmes choisis, le portrait d’une femme libre.

« Il est midi, Jean-Luc Hennig, mon aube à moi ». Elle écrit une lettre. Elle, c’est Grisélidis Réal, écrivain. Et péripatéticienne. C’est-à-dire femme « qui aime se promener en discutant ». Comme les philosophes. Elle exerce sous le nom de Solange, à Genève, dans le quartier des Pâquis. Son destinataire, c’est Jean-Luc Hennig, écrivain également, journaliste et éditeur à Paris.

A cette époque, dans les années 70-80, l’internet n’existe pas. On s’écrit des lettres qu’on s’adresse dans des enveloppes timbrées. Tout ceci laisse des traces, constitue une correspondance, dessine une amitié épistolaire.
Grisélidis écrit à Jean-Luc des lettres d’une sincérité, d’une franchise, d’une beauté désarmante. Et d’une absolue drôlerie. Grisélidis ne fait pas de littérature. C’est un torrent, une force vitale à l’œuvre. Ses lettres sont réunies dans deux volumes, La passe imaginaire et le Sphinx, tous deux parus, comme Le noir est une couleur – l’ouvrage qui l’a fait connaître – et l’ensemble de ses livres, aux éditions Verticales.

C’est avec ce matériau, cette correspondance et des poèmes dont certains inédits, que la metteuse en scène Régine Achille-Fould, la chanteuse et comédienne Annie Papin et le musicien Gabriel Levasseur ont imaginé une journée de Grisélidis, la catin révolutionnaire. Ça se joue au Théâtre des Feux de la rampe, un lieu ouvert en février dernier, derrière les Folies Bergères. Il a fallu piocher dans un conséquent corpus de lettres, choisir celles qui, mises bout à bout, tracerait intelligemment le portrait d’une femme hors du commun. Un portrait fragmentaire, un puzzle en construction. Comme dans la vie. Jamais nous ne connaissons d’emblée un nouvel ami. Il nous faut l’apprendre. Annie Papin nous apprend Grisélidis. Mais pas tout.

Grisélidis, catin révolutionnaire n’est pas une biographie. Ou alors effilochée. On sort de la pièce en en ignorant beaucoup. Mais ce qu’on sait nous donne envie d’en savoir plus, de dénicher vite, très vite, les bouquins de cette femme pas du tout fatale.

Le décor : un guéridon dans un coin avec une pile de livres. Un paravent. Un autre guéridon, au centre, sur lequel elle écrit ou elle pose son verre de vin. Un fauteuil couvert de tissu rouge. Un éclairage de pénombre. Grisélidis, la catin révolutionnaire est un monologue durant lequel Grisélidis, d’abord en chemise de nuit, s’apprête pianissimo, se vêt, se farde, se chausse pour aller marcher dans la nuit… De femme intérieure elle devient femme publique. On observe sa métamorphose au rythme de sa parole gaie, de sa danse, de ses poèmes chantés qui évoquent l’univers de Mac Orlan ainsi que Marianne Oswald, Colette Renard ou la sublime Monique Morelli. Des grandes dames, à la fois dompteuses et fauves.

Annie Papin qui chante sans micro, accompagnée par Manuel Anoyvega, pianiste qui ne tonitrue pas mais la suit un bout de chemin comme on escorterait une femme dans la rue, un soir paisible, est de cette trempe-là, de ce calibre. Une belle voix pleine et rassurante qui coule entre deux rives d’émotion.

Annie Papin : « C’est au milieu des putains que j’ai commencé à apprendre mon métier de chanteuse. Nous avions été engagés Artus et moi pendant un an aux « Voûtes », un bar restaurant de nuit, rue Tiquetonne, dans le quartier des Halles à Paris…Est-ce qu’on écrit encore des chansons qui parlent des putains, des filles de joie, des bordels, de ces « maisons » et de ces femmes pour ceux qui n’en ont pas ? ».

Si je parle de Grisélidis Réal au présent c’est que son œuvre demeure. Mais elle morte, maintenant. Elle était née en 1929, voilà 80 ans. Le cancer a eu irraison d’elle en 2005. Elle est enterrée près de Jean Calvin. Un comble pour celle qui proclamait « je chie sur Dieu ! »
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La mort a tué le vif. Elle qui lorsque la vieillesse pointait son museau, alors que le client se faisait rare, se demandait « de quoi allons-nous vivre ? Il va falloir que je me recycle en femme honnête. Ça jamais ! Je donnerai l’ordre qu’on vienne faire des passes sur ma tombe ».

Tout le spectacle est de cette eau-là. Une eau de vie. Jamais larmoyant, toujours gai. Jamais graveleux ou racoleur. Annie Papin ne surjoue pas la pute, n’en rajoute pas, ne force pas le trait. Elle est à l’exacte distance. En équilibre. Aucun pathos. Jamais vulgaire. Tout en finesse. C’est vivant, touchant. Grisélidis aime la vie, mais ce n’est pas pour cette raison qu’elle est pute. Mais elle l’est. Elle ne se glorifie pas : « Grisélidis, écrit Hennig, proclame à qui veut l’entendre qu’elle vit sa prostitution comme une délinquance. Elle n’en gémit pas, malgré les intrigues de ceux qui voudraient tant lui faire avouer sa triste condition ». Non. Elle est pute, voilà. Mais pas n’importe quelle pute : pute populaire.

Elle soulage la misère des vieux, des types névrosés, ou trop gros, ou complexés, ou que leurs femmes refusent ou qui tout simplement aiment les putes. Des clients de toutes sortes, des gentlemen ou des paumés, des sales, des petits, des grands, des gros. Mais jamais elle n’emploie le mot de pervers. Elle les soulage de toutes les misères du monde. « Il faut être efficace » dans ce métier qui nécessite « technique, patience, art, gentillesse, et parfois de l’amitié ». Elle soulage les ouvriers espagnols, portugais, turcs, arabes, tous ces émigrés dont parle Tahar Ben Jelloun dans La plus haute des solitudes. A l’époque l’écrivain signe son ouvrage à Genève. Elle va à sa rencontre et lui déclare : « Je suis putain d’Arabes à bas prix, à ancien prix, à humain prix ».

Putain philosophe. « Il faut vivre. J’adore la vie » ou encore, putain populaire, « le peuple ne pense qu’à vivre » dit Grisélidis par la voie d’Annie Papin. Grisélidis était une nietzschéenne qui s’ignorait. Peut-être pas d’ailleurs. Sans doute pas. Car Grisélidis était très cultivée. Lisait énormément. Elle tenait un petit carnet noir un « carnet assassin, écrit Hennig dans Grisélidis courtisane (Albin Michel, 1981). C’est là qu’elle inscrit les types, elle les marque comme ça de toute éternité. Quelques remarques très brèves, très utilitaires sur les clients, les prix et les particularités de chacun…Ce n’est pas le roman de sa vie de putain. Tout juste une mémoire de la passe, et les manières des hommes dans l’amour ».
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Par exemple : « Bernard très gentil, très doux – cheveux gris argent, suce et baise normalement 80F ». A certains elle prête et offre des livres. Grisélidis, putain et écrivain était aussi une militante de la cause des prostituées. Elle possédait une immense documentation. Après son travail harassant, après avoir sucé, branlé être passée sous tous ces hommes, jouit parfois (« un orgasme n’a jamais tué personne, mais le manque d’orgasme tue »), elle photocopie, découpe des articles sur la prostitution (mais pas seulement), écrit, prépare des dossiers qu’elle donne aux clients (« je dis tu prends, tu le mets dans ton bureau, tu le mets chez toi, devant tes parents, devant tes copains, et voilà. C’est la vérité sur les banques, sur la guerre, sur les tortures, sur les prisons »).

Aujourd’hui le Centre Grisélidis Réal-Documentation internationale sur la prostitution continue dans cette perspective. Aux femmes journalistes elle conseille : « Si j’étais journaliste, je me mettrais sur le trottoir et ferais les types pendant une semaine. Une journaliste qui ferait ça je la respecterais ». Quant aux féministes ou aux femmes tout court elle recommande de passer aux travaux pratiques.
« Au moins nous, les prostituées, nous prenons une sacrée revanche : de la chair et du foutre, des caresses en veux-tu en voilà, et on baigne dans le péché ! Nous ne jouissons pas ou presque pas ? Aucune importance. Les bourgeoises ne jouissent pas non plus… en plus, elles sont aigries, cocues, flétries, vouées au ménage, ternes, vieillies avant l’âge – et nous, nous sommes belles et scandaleuses, maquillées, ornées, nues, désirées et on nous paie ! Voilà pourquoi toutes ces vieilles rombières frustrées nous en veulent à mort… Et nous, on les emmerde ! (Dans le fond, elles sont jalouses de nous) », écrivait-elle (citation reprise sur le site Les putes).

Grisélidis, la catin révolutionnaire qui voulait que les putes participent à la vie sociale et politique, plutôt que d’êtres ostracisées, fonda l’association Aspasie. Son nom est un véritable symbole pour celles qui ne rougissent pas de leur métier, mais souhaitent qu’on cesse juste de les emmerder, de les traiter comme des délinquantes.

« Que vaut-il mieux prostituer ? Son cul ou son âme ? ».

Pour tout savoir sur Grisélidis Réal (outre ses livres parus chez Verticales) :
. Culturactif
. Zorbleu
. Remue.net
. Davinciblog
. Grisélidis gitane (Vidéo de la TSR)

Crédit photo : Alain Humerose/ Zorbleu

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Graeme Allwright alive and well

Graeme Allwright habite du côté du faubourg Saint-Antoine depuis 1978.

Entre deux escales, c’est là que cet éternel beatnick aujourd’hui âgé de 84 ans pose sa guitare.

Le 8 février 2011 cette légende de la folk chante au Petit Journal Montparnasse.

Il en a vu du pays, Graeme Allwright :  « Si je pouvais je passerais ma vie à voyager. C’est une école extraordinaire. J’ai vécu avec des gens très pauvres, je suis allé souvent en Inde, au Mexique, dans des campagnes. Le premier voyage c’était en Ethiopie et j’ai vécu six mois à Harrar, comme Rimbaud. »

Tout commence par un voyage, d’ailleurs. Un jour de 1948, il n’a que 22 ans, il quitte sa Nouvelle-Zélande natale pour Londres où il apprend le théâtre au prestigieux Old Vic theater. Il y rencontre sa future femme, Catherine Dasté – fille de Jean Dasté et petite fille de Jacques Copeau, deux grands noms du théâtre contemporain – et la suit en France. Dans les années 50 il est comédien et reprend aussi de sa belle et mélodieuse voix grave des standards du folksong américain.

En 1965, à presque 40 ans, il commence sa carrière de chanteur professionnel. On le voit dans les cabarets de la Contrescarpe, enregistre un premier disque sous la direction artistique de Mouloudji. D’autres disques, d’autres scènes suivront.

Le public, de plus en plus nombreux et fidèle, découvre ses adaptations françaises de Tom Paxton (Sacrée bouteille, Qu’as-tu appris à l’école ?), Pete Seeger (Jusqu’à la ceinture), Woody Guthrie (Le trimardeur), Roger Miller (Petit garçon), Malvina Reynolds (Petites boîtes) ou encore de Leonard Cohen (Suzanne, L’étranger …). Il devient auteur lui-même. Certaines de ses chansons, comme Il faut que je m’en aille, deviennent des standards.

Dernier représentant d’une génération de chanteurs contestataires, solidaires des grévistes de chez Lip ou des paysans du Larzac, il ne renie aucun engagement. Frotté de spiritualité et depuis longtemps sensible à la cause écologiste, il dénonce les méfaits de la croissance et du nucléaire. Mais pourquoi continuer à chanter ? « La situation est déjà assez désespérante. Je tape sur tout ce qui ne va pas, mais je ne veux pas rendre les gens encore plus morose. J’essaie d’apporter des choses positives à travers les chansons. Je suis très touché quand j’entends tant de gens me dire que j’ai bercé leur enfance. Cela me donne des responsabilités aussi. Je suis pessimiste sur ce qui va arriver, mais optimiste au fonds de moi-même. Je ne peux pas adhérer à une religion, mais j’ai une foi. J’ai cette foi. »

Fin 2010, à Paris, devant des enfants, accompagné par ses deux excellents musiciens malgaches, le guitariste Erik Manana et le contrebassiste Dina Rakotomanga, il interprète ses grands classiques ainsi que sa version pacifiste de la Marseillaise qu’il a écrite en 2005 et qu’on peut entendre sur son site (http://www.mga.asso.fr/. Demandez donc à ce citoyen du monde ce qu’il pense de cet hymne guerrier.

Constamment en marge du show-biz, Graeme Allwright a toujours mené sa carrière comme il l’entendait.Après ses premiers disques, alors que le succès est au rendez-vous, il décide de prendre la route. Non pas pour fuir, mais avec la volonté de garder contact avec la vie. De rester en vie. Il faut croire que cela lui réussi.

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Yannick Jaulin réveille le dodo

Affiche Le Dodo par Antonin Louchard

Le conteur est-il une espèce en voie de disparition ? A l’instar du dodo, cet oiseau qui a définitivement disparu en 1681, va t-il lui aussi s’éclipser pour laisser place au navrant comique-troupier qui, à défaut de vivre debout, pratique le stand-up ?

C’est une des questions que pose Yannick Jaulin dans Le Dodo, (du 11 janvier au 13 février au Théâtre du Rond-Point).

Dans cette interview réalisée par Alain Caron et Olivier Bailly, Yannick Jaulin explique avec humour et jovialité (on n’en attendait pas moins de lui) comment le dodo est devenu « l’emblème de ses préoccupations »…

Il s’interroge aussi sur la place que tient le conte dans nos vies et évoque l’importance qu’a toujours pour lui le livre Parler croquant de Claude Duneton.

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La fabrique de violence, un manuel de résistance

Dans la Fabrique de violence que viennent de rééditer les éditions Agone, le suédois Jan Guillou retrace son propre parcours, celui d’un adolescent rebelle dont la vie est scandée par les coups.

En adoptant la forme romanesque et non pas autobiographique, l’auteur, qui se met à distance de son sujet et de son personnage, évite le pathos et livre une réflexion à couper le souffle sur le libre-arbitre et la capacité de résister à l’asservissement dans un environnement hostile.

Un livre subversif à mettre entre toutes les mains.

La fabrique de violence a été édité une première fois en France en 1990, par les défuntes éditions Manya (il obtient alors le prix France culture) avant d’être réédité en 2001 par l’excellente maison marseillaise Agone qui, après une longue période d’indisponibilité, vient d’avoir la bonne idée de le remettre en vente.

Erik, le personnage central de ce livre, a quatorze ans au début de l’histoire. Sa vie est rythmée par les coups. Ceux qu’il reçoit chaque jour de son père pour le moindre prétexte. Ceux qu’ils donnent à ces condisciples. Dans ce roman, le mot coup est aussi fréquent que les points ou les virgules. C’est juste une ponctuation supplémentaire. « Tu n’as pas honte d’avoir des ongles aussi sales », lui demande son père. « Cinq coups de plus, disait-il. ». Le père, en voilà un qu’il faut fuir. Ça tombe bien, si l’on peut dire, on le renvoie du collège.

Il sera éloigné de sa famille pour deux ans, le temps de préparer son entrée au lycée dans une institution fréquentée par des fils de famille, un établissement « moderne » où la discipline n’est pas l’affaire des professeurs, mais d’un groupe d’élèves – ce qu’on appelle l’éducation mutuelle -, des espèces de kapo hiérarchiquement structurés, individuellement dotés d’une bêtise, d’une suffisance et d’une lâcheté insondables. De la graine de nazis ou tout au moins de nationalistes au front bas qui apparemment ne manquaient pas dans cette Suède de la fin des années 50.

Erik est sportif, intelligent, malin, à tendance à protéger les plus faibles et s’entichera d’une des serveuses finnoises du réfectoire, ce qui n’est pas très bien vu dans cette ambiance aryenne. Finalement il parviendra à réintégrer son lycée après avoir encaissé coups et humiliations mais surtout, là est sa victoire, en gardant la tête haute.

Dans ce roman réaliste, le romancier Jan Guillou n’entend pas faire l’apologie de la violence. Erik n’a qu’un seul camarade dans ce collège, son voisin de chambre Pierre, un garçon à qui l’on fiche la paix malgré sa rondeur physique et son absence d’appétence pour le sport. Car il est plutôt brillant et ne se fait jamais remarquer. Dès lors reviennent en point d’orgue les discussions philosophiques, véritable temps de respiration pour le lecteur, à partir desquelles les deux copains se confrontent sereinement.

On peut les résumer par « faut-il répondre à la violence par la violence » ? Pierre soutient que non et cite Gandhi. Erik aimerait être d’accord avec son ami : « …En fait il y avait toujours eu des nazis. Des nazis intelligents, instruits, cultivés et capables. Et comment ce mal-là avait-il été vaincu ? Est-ce que Gandhi aurait pu faire mieux que l’Armée rouge ou le général Patton ? ».

Face à la réalité de la violence aveugle, stupide, destructrice, on ne peut pas rester les bras ballants. Mais Erik a d’autres qualités encore que celles évoquées plus haut : il n’a pas peur et il sait que pour se battre il ne suffit pas d’être costaud. C’est surtout une question d’emprise sur l’adversaire. D’emprise psychologique. Il gagnera ses combats quotidiens, parfois titanesques, moins grâce à ses muscles qu’à sa force mentale.

C’est tout le paradoxe de ce livre qui ne semble être qu’un champ de bataille permanent où les faibles sont immanquablement écrasés par les forts. Forts et faibles ne sont que les faces d’une même médaille. La seule alternative reste la résistance incarnée ici par Erik et d’une certaine façon par Pierre. On pense d’emblée à deux oeuvres majeurs en lisant ce texte puissant : Sa majesté des mouches, de William Golding (admirable transposé à l’écran par Peter Brook), et If… film de Lindsay Anderson dans lequel Malcom MacDowell, le rôle principal, se révolte contre ses condisciples et ses professeurs en les massacrant.

Une tension monte au fur et à mesure du récit. On se demande si Erik s’en sortira. Jusqu’à l’issue finale on s’interroge. Le livre ne se termine pourtant pas là, mais sur les retrouvailles du fils et de son père.

Celui-ci n’a pas vu qu’Eric, maintenant âgé de 16 ans, est devenu un homme plus mature par bien des aspects que son géniteur. Aussi ce dernier reprend-il ses bonnes vieilles habitudes.

A peine son fils réintègre t-il le foyer familial doté de son accessit pour les classes supérieures que son père lui fait remarquer son zéro de conduite (que nous nous garderons d’expliquer ici) Mais la donne a changé. Erik tente de le lui fait comprendre. En vain. Alors dans une scène finale hypertendue il lui déclare ceci «  Tu es le mal incarné et les gens de ton espèce, il faut les éliminer. Dans environ une demie-heure, tu as te retrouver à l’hôpital Saint-Georges. Tu n’y verras plus d’un œil. Tu auras l’os du nez brisé en plusieurs endroits, un bras cassé et un certain nombre de dents en moins. Et sais-tu ce que tu leur diras, vieux ? Tu n’oseras pas dire la vérité, tu leur diras que tu es tombé dans l’escalier. Personne ne te croira mais c’est ce que tu leur raconteras ». Laissons au lecteur le soin de découvrir la réaction du père.

Il est bon de rappeler que si dans son pays Jan Guillou est devenu un auteur de best-sellers et un journaliste qui met la plume dans la plaie, c’est parce qu’il a fréquenté dans sa jeunesse un établissement du même type. «  Devenu journaliste pour payer ses études de droit, il publie un reportage sur l’école évoquée dans La Fabrique de violence. Le scandale est tel que le gouvernement suédois ordonne la fermeture de l’établissement, » explique son éditeur sur son site.

La Fabrique de violence a été adapté pour la scène par la metteur en scène Tiina Kaartama (compagnie La Métonymie), une adaptation ramassée pour un seul acteur, le formidable Christophe Caustier.

Créée en 2002, la pièce tourne toujours et se joue parfois devant des classes d’adolescents, un public pas forcément facile à capter. Et pourtant… Certains d’entre eux ont beau ricaner quand ils s’assoient dans la salle, ils sont littéralement subjugués par cette histoire et par la performance du comédien qui incarne tous les rôles : Erik qui est aussi, pour l’occasion, le narrateur, le père, le directeur de collège, Pierre, le tyran en chef. L’interprétation de Caustiers est troublante : son geste simple, sa diction impeccable, son œil mobile, c’est un comédien physique, parfois on dirait qu’il danse, qui sature de sa présence l’espace du plateau seulement meublé d’une chaise. Une intensité identique à celle qui traverse le livre de Guillou. Du très grand art.

 

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