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Splendeurs et misères de Paris

septembre 15th, 2011

 

L’anthologie « Je vous écris de Paris » est sous-titrée : De Pétrarque à Jack Kerouac, le portrait d’une ville en toutes lettres. J’ai donc pensé y trouver des lettres d’écrivains connus. Or si parmi la centaine d’auteurs de ces lettres certains sont célèbres, d’autres le sont beaucoup moins ou ne sont que des anonymes. Il y a bien sûr des écrivains tels  Mme de Sévigné, Diderot, Balzac, Mérimée, Jules de Goncourt, Kleist, Dostoïevski, Loti, Tolstoï, Colette, Simone de Beauvoir mais aussi des artistes tels que Chopin, Courbet, Mozart, des scientifiques et personnalités comme Robespierre, Bonaparte, Freud, Benjamin Franklin, la princesse Palatine. Français ou étrangers. À quelques exceptions près comme la lettre de Balzac à Mme Hanska, celle de Musset à sa marraine, de Stendhal à Sutton Sharpe, je ne connaissais pas ces lettres. Il s’agit toutes de missives intimes qui nous offrent des visions prises sur le vif de Paris et des Parisiens et plus largement des mœurs, des traditions et de l’esprit français.

On a beau dire, et sans négliger les spécificités de chaque région, Paris est un reflet de la France.

Les textes sont classés par ordre chronologique, le classement sans doute le plus pertinent car il permet de bien saisir l’évolution de style mais aussi les changements d’ambiance, les regards que Parisiens, provinciaux ou étrangers portent sur la capitale.

Une évolution mais aussi une continuité dans l’ensemble car ces lettres prouvent que Paris fait partie de ces villes qui ne laissent jamais indifférent. Fascination, adoration ou bien méfiance, détestation enthousiasme ou déception : Paris donne naissance à des émotions et des sentiments très variés tout au long de son histoire. Il est frappant également de constater que les grands événements qui se déroulent à Paris racontent aussi l’histoire de la France elle-même : La Fronde, la Révolution de 1789, celles de 1830 et de 1848, la Commune, l’Occupation. Paris est à la fois le centre de tout : artistiquement,  littérairement, politiquement tout en offrant une image assez complète de ce qu’est notre pays. Plusieurs épistoliers étrangers assimilent Paris et ses habitants à la France et aux Français. C’est le cas par exemple de Dostoïevski qui critique sévèrement le Français comme un être manquant d’idéal ou Freud effrayé par le peuple « possédé par mille démons ». Kleist ne voit dans Paris qu’une ville sale où les crimes en tout genre sont si habituels qu’on ne les remarque plus. Chopin étonné par la légèreté des Français et comprenant d’emblée le double visage de la capitale où « on trouve à la fois […] le plus grand luxe et la plus grande saleté, la plus grande vertu et le plus grand vice ». Même dualité décrite par Eugène Fromentin âgé de 20 ans : « Il est de fait qu’ici le beau couvre le laid, et cela dans tout et partout ; c’est un travestissement universel, un masque sur tout. Il faudrait lever les jupons des femmes pour s’apercevoir qu’elles n’ont pas de chemise. »

Témoignages subjectifs qui soulignent souvent aussi les obsessions et les personnalités des épistoliers. L’exemple le plus frappant est la lettre de Léon Bloy se réjouissant du dramatique incendie du Bazar de la charité où de nombreuses aristocrates périrent alors qu’elles participaient à une vente de bienfaisance. Bloy y voit le rétablissement de la justice divine !
Certains textes donnent froid dans le dos comme la description de l’exécution de Damien par Robbé de Beauveset, poète libertin, celle d’un provincial décrivant une bousculade faisant des centaines de morts lors des célébrations du mariage entre le Dauphin et Marie-Antoinette ou encore cette lettre anonyme sur la Terreur et l’ambiance à l’arrivée des Prussiens dans la capitale en 1871 décrite par Victor Desplats. Ce dernier est l’auteur d’une correspondance : « Lettre d’un homme à la femme qu’il aime pendant le siège de Paris et la Commune », récit précieux par la précision des détails.

Ces épistoliers ne sont guère passés à la postérité, mais grâce à François Escaig nous pouvons découvrir des extraits de leur témoignage, imaginer et comprendre ces moments de l’histoire. N’est-ce pas l’accumulation de destins individuels, l’histoire de chaque être qui font la grande Histoire ?

D’autres textes signés d’étrangers surprennent par leur enthousiasme. En lisant Marie Bashkirtseff,

© Rémi DERRIEN

Katherine Mansfield, Joseph Roth, Henry Miller on se prend à croire qu’en vivant à Paris on vit dans la plus belle ville du monde. Leurs textes ont quelque chose de naïf peut-être mais qui expriment une joie de vivre sincère et nous révèlent des charmes de la ville auquel on ne prête pas ou plus attention. « Je suis retournée au jardin de Notre-Dame écrit Katherine Mansfield. Il faisait déjà sombre et le parfum des arbres en fleurs était une jouissance merveilleuse. […] Les amoureux paressent le long des quais. Ils se penchent sur le parapet, regardent l’eau danser, ils se retournent pour s’embrasser, font quelque part, bras dessus bras dessous, puis s’arrêtent de nouveau et s’embrassent une fois de plus. » De même Marcellin Berthelot chimiste et homme politique français écrivant à Ernest Renan, enivré par le spectacle du bord de la Seine. Il fait une description magnifique et précise d’un coucher de soleil : « D’abord de la place de la Concorde, avec ses palais et ses eaux jaillissantes, on voyait à l’Occident, derrière les arbres des Champs-Élysées la masse rouge de feu qui entourait le soleil déjà l’horizon […] Les hirondelles voltigeaient avec de petits cris aigus au-dessus de ma tête devant le fronton de l’Assemblée, poursuivant les insectes du soir. À ce moment-là le soleil, passé tout entier sous l’horizon, illumina l’Occident tout entier de lueurs plus vives […] Cette lueur se dégrada par degrés, jusqu’à ce que le ciel n’offrit plus qu’un front rosé de plus en plus rétréci, au sein duquel se reflétait la forme sombre de l’Arc de Triomphe. Ce spectacle m’a fait un plaisir indicible. »

Quelques textes enfin font sourire comme cette lettre collective pour s’opposer à l’érection de la « monstrueuse tour Eiffel » ou celle racontant en détail la querelle entre Pierre Reverdy et le peintre Pierre Ribera tournant à l’affrontement physique ou encore la description burlesque de l’Exposition Universelle de 1867 signée de Leconte de Lille.

Cette anthologie refermée, on songe que Paris est aussi bien une fête qu’une scène tragique et que si l’on « s’encoqueluche » comme Musset du faubourg Saint-Germain ou de tout autre quartier, il faut aussi savoir peut-être s’éloigner de la ville pour à nouveau être en mesure d’en goûter les charmes.

 

« Je vous écris de Paris », textes présentés et réunis par François Escaig, éditions Parigramme, 9,5 euros.

François Escaig est invité au prochain Mercredi littéraire animé par moi-même et Lauren Malka et qui aura lieu exceptionnellement le mardi 27 septembre à l’Entrepôt, à 19h15. Entrée libre. http://www.lentrepot.fr/ent_evenement.asp?eid=1734