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La littérature bouge encore

octobre 7th, 2012

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.

On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser.

Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.

La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire.

La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.

Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock

Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »

On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.

Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.

Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste.

Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.

La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.

Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.

 

Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.

Un an avec l’Eté 80

décembre 21st, 2011

Les éditions Cécile Defaut ont créé une collection intitulée « le livre la vie » dirigée par Isabelle Grell. Le principe de cette collection est de demander à un auteur contemporain de choisir un livre et d’évoquer sous forme de journal sa relation avec cet ouvrage pendant un an. La collection reprend l’idée d’un projet de Roland Barthes qu’il ne put concrétiser : «prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. »

Philippe vilain dans son livre intitulé Dit-il a choisi L’Été 80 de Marguerite Duras.

De Marguerite Duras je n’ai lu que L’Amant et Le Ravissement Lol V. Stein sans en garder d’ailleurs un souvenir bien précis. Mais qu’importe, on peut lire les livres de cette collection sans forcément connaître l’ouvrage choisi. L’intérêt du texte de Philippe Vilain, et sans doute de la collection elle-même, est plutôt de voir dans le texte sélectionné un miroir dans lequel l’écrivain se reflète. En effet, bien souvent les livres qui nous accompagnent au fil des jours et des années sont souvent ceux qui font le mieux écho à notre propre vie réelle ou imaginaire.

Dans Dit-il c’est le cas puisque l’auteur raconte comment il s’est identifié au garçon de L’Été 80 allant même jusqu’à se rendre au rendez-vous que la monitrice du texte de Marguerite Duras fixe à l’enfant dix-huit ans plus tard. Un rendez-vous à Trouville, rue de Londres. La Normandie, cette ville : un écho familier dans l’esprit du Normand Philippe Vilain.

L’Été 80 n’a rien de romanesque puisqu’il s’agit de chroniques, il ne se passe rien de bien important et pourtant Philippe Vilain y voit une dimension romanesque semblable à celle qui est la sienne dans ses livres où le roman flirte avec l’auto-fiction. Ce n’est pas du romanesque à l’Alexandre Dumas mais du romanesque intérieur, Philippe Vilain nourrissant davantage ses livres de ses rêves, de ses déceptions, de ses désirs plus que d’actions réelles. Tous ces héros sont relativement passifs, se laissent porter par la vague du récit, de la vie mais dans cette inaction, il y a quelque chose d’inflexible parfois même de dur, de la même façon que le héros de Benjamin Constant dans Adolphe (un livre de chevet de Philippe Vilain) en ne prenant pas de décision fait tout de même plier Elléonore à sa volonté. Ne pas agir est souvent une forme de lâcheté soit pour ne pas souffrir et faire souffrir, soit pour ne pas s’exposer à l’obligation de décider et d’en porter la responsabilité.

« Je l’ai dit, mon enfance s’est déroulée en dehors des livres, du côté de ce qu’on appelle communément « la vie », près de la Seine. Je passais le plus clair de mon temps à pêcher et à jouer au football. La lecture m’a longtemps posé un problème. Avant l’âge de 18 ans, je ne lisais pas. »

Venu à la littérature de façon personnelle et anarchique comme il le dit, Philippe Vilain a aujourd’hui les moyens de rendre romanesque son enfance : non pas romanesque au sens de péripéties mais de façon à nous rendre intéressants, passionnants même, ses souvenirs.

Ce qui m’a le plus intéressé dans Dit-il est de retrouver des passages dans le style de ses premiers livres notamment La Dernière Année consacré à son père. Ici, l’auteur évoque ses grands-parents André et Yvette Buisson (dédicataires du livre) et ses vacances dans leur maison à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. Il rend littéraire sa jeunesse qui a priori n’a rien d’extraordinaire. L’auteur décrit la maison de ses grands-parents, les chambres avec des détails sur les papiers peints, le sol, les bruits que le narrateur serait-on tenté d’écrire en clin d’œil à Proust, entend. Dans cette partie, datée de mars 2010, Philippe Vilain évoque également la cité ouvrière où il habitait avec ses parents, ses parties de pêche avec son père, etc.

« Du romanesque de l’inaction » voilà en effet qui résume bien en partie l’entreprise littéraire de Philippe Vilain, du « romanesque intérieur » qui s’il n’est peut-être pas né à l’époque romantique, a connu alors ses plus beaux jours avec des romans où l’aventure est celle du cœur et des états d’âme du héros, où la vie intérieure est l’action même du roman. Je songe par exemple à Obermann de Senancour et à Dominique de Fromentin.

Le livre de Marguerite Duras est aussi un prétexte pour Philippe Vilain d’analyser son rapport à la lecture mais aussi à l’écriture. Il en profite pour critiquer l’écriture parlée qui fait florès aujourd’hui dans bon nombre de romans où dit-il « l’oralité gagne du terrain sur l’écrit ». Je suis bien d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « Pourquoi, en littérature, parle-t-on toujours « d’invention » de « modernité » pour caractériser une langue qui s’éloigne le plus de la maîtrise, de la clarté, du sensé ? Pourquoi tant d’indulgence envers l’oralité, ce prêt-à-écrire réclamant si peu d’exigence ? Le parlé est le médiocre moyen de ceux qui souhaitent écrire à peu de frais, sans en passer par l’apprentissage exigeant de la narration et de l’analyse… » Ce propos m’a fait penser à ces nombreuses critiques dans des journaux prestigieux dans lequel on fait l’éloge d’un livre en disant que les phrases sont courtes, de ces romans sans style et sans profondeur où la présence de deux compléments dans une phrase tient de l’exception. Cette sacro-sainte modernité où à force « d’épurer », de simplifier pour coller au réel, il n’y a plus rien, et où l’on relègue malheureusement au placard des antiquités des auteurs au style plus ample qui ne sont d’ailleurs pas forcément plus difficiles à lire. De ces écrivains qui ont un véritable souffle. Je songe par exemple aux écrivains romantiques. Il est évident que si aujourd’hui Victor Hugo, Chateaubriand ou Balzac proposaient leurs romans on le leur renverrait avec une lettre type.

Certes à chaque période ses modes mais il me semble toujours dommage de dénigrer un style sous prétexte qu’il n’est pas à la mode. De ce point de vue là, Philippe Vilain n’est effectivement pas à la pointe de la tendance surtout si on le compare à d’autres auteurs « d’auto-fiction ». Du reste, ranger des écrivains par catégorie me semble toujours assez peu pertinent car chaque écrivain véritable est unique.

Bien sûr ceux qui liront Dit-il n’auront pas forcément lu tous les livres de Philippe Vilain. Peut-être dès lors seront-ils un peu perdus lorsque l’auteur théorise son entreprise littéraire. Il est intéressant de suivre son parcours, de suivre la façon dont il analyse son œuvre mais la théorie qu’il élabore sur ses propres textes ne peut sans doute être comprise que de quelques lecteurs et finit parfois par paraître un peu répétitive. Il vaut mieux écrire plutôt que de se demander pourquoi on écrit, au risque de tourner en rond en tentant de répondre à une question qui sans doute est sans réponse.

Il existe d’excellents théoriciens et critiques, qui ont droit au titre d’écrivain, mais ce ne sont pas des créateurs (c’est ce qui différencie  le créateur Camus et l’intellectuel Sartre). Il me semble très difficile d’être l’un et l’autre avec le même talent. Philippe Vilain a choisi son camp en racontant qu’il est gêné lorsqu’on lui demande « pourquoi écrire » tant cette activité lui semble naturelle. Je ne le cache pas, je préfère de loin le Philippe Vilain décrivant sa vie réelle ou romanesque, le réel n’étant pas toujours le moins romanesque comme il le dit. Que Philippe Vilain laisse aux théoriciens le soin de théoriser. Qu’il se débarrasse de ce qu’il appelle son « démon de la critique » pour ne s’accorder de réfléchir à la littérature que lorsque cela sert ses aventures intérieures, non comme une analyse extérieure impossible.

Le livre s’achève par une superbe évocation de Trouville et d’une certaine Pauline : on a l’impression de lire les lignes de son prochain roman, tant mieux !

« Dit-il » de Philippe Vilain, éditions Cécile Defaut http://editionsceciledefaut.wordpress.com/