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Violence du vide

mars 10th, 2013

41fGCSvq2-L._SL500_ Le nouveau roman d’Aymeric Patricot aurait dû s’appeler L’Insoutenable, titre de la postface du livre (LHomme qui frappait les femmes fait parodie de Truffaut, mais peu importe). L’insoutenable ici c’est la violence. Mais il s’agit moins de la violence que le narrateur exerce sur les femmes que celle qu’il exerce sur lui-même. Et c’est cette violence contre lui-même qui m’a « touchée », qui pour moi est le vrai sujet du roman et en fait sa belle fragilité.

Aymeric Patricot a sans doute eu peur, en écrivant à la première personne, que le lecteur prenne son roman pour un autoportrait ou, tout au moins, qu’on puisse le soupçonner  d’être trop fasciné par la violence. L’autofiction est tellement à la mode que l’on finit par la voir partout. La postface a pour but de lever toute ambiguïté.

Je me sens obligée de préciser à mon tour que si je ne vois aucune réalité dans la violence qu’exerce le narrateur cela ne signifie pas du tout que j’excuse les hommes (ou les femmes d’ailleurs) violents. Mes propos ne concernent que l’impression que m’a donné la lecture de ce livre. Je peux tout à fait admettre que d’autres lecteurs soient mal à l’aise en lisant ce déferlement de violence.

Pour moi la violence dans ce roman n’existe donc pas : je n’en fais pas le reproche à l’auteur, ce n’est pas une faiblesse dans les descriptions ou la construction. L’auteur me fait simplement voir plus loin que les coups assénés à une fille de passage dans les toilettes d’un bar ou contre son épouse. A la lecture du roman, ces femmes frappées par le narrateur me semblaient ne pas exister. À aucun moment, je n’ai été gênée  ou prise de malaise. Sentiment presque opposé à celui que j’ai ressenti en lisant (sans parvenir à le finir) American Psycho qui est, à mes yeux un roman intolérable fait de sadisme et de crimes gratuits.

Le narrateur d’Aymeric Patricot est un être passif : il a commencé à battre des femmes un peu par hasard, au collège, en s’en prenant à une petite peste qui l’avait giflé. Et même si ensuite il chasse pour céder à sa pulsion, il cherche des femmes de hasard, il laisse donc toujours la vie le porter. Le mépris qu’il a pour lui-même et tel que dit-il c’est avec « le plus grand des regrets» qu’il se défendrait si quelqu’un voulait le « réduire au silence ». Il a des doutes sur « la légitimité de (s)a personne. »

Géricault, Jeune Grec en costume moderne assis sur un rocher

Géricault, Jeune Grec en costume moderne assis sur un rocher

Pour moi les femmes ici ne sont pas battues en vrai, comme si tout restait à l’état de fantasme. D’ailleurs, si le narrateur éprouve un certain plaisir à frapper, il ne voit pas non plus les traces de ses coups. Son fantasme, le seul dont il se dit être capable, le fait souffrir car même s’il finit par assouvir une pulsion lorsqu’il frappe une femme il n’en tire qu’une jouissance médiocre, une jouissance qui est comme un miroir dans lequel se reflète son visage d’être fade, « insignifiant » pour reprendre un terme dont le narrateur use lui-même pour se qualifier. Ce narrateur a conscience qu’il est un salaud de taper sur les femmes, a conscience qu’il est hypocrite (et encore le mot est faible) en faisant carrière comme président d’une association de défenses des femmes. « Ma vie toute entière semble tenir dans ce pied de nez à la morale » : tel est le seul héroïsme dirais-je dont le narrateur puisse se vanter.

Delacroix, La mort de Sardanapale

Delacroix, La mort de Sardanapale

La force troublante du roman est la capacité de l’auteur à nous faire voir son récit par les yeux de son narrateur. Le style classique, musical, maîtrisé d’Aymeric Patricot (qui n’est pas sans me faire penser à celui de Philippe Vilain), participe à la force du livre, participe à créer une intimité entre le lecteur et le narrateur. Nous avons tous au fond de nous de « misérables petits tas de secrets », de misérables petites médiocrités et nous nous révoltons contre cette insignifiance, contre notre statut de grain de sable dans l’immensité du monde. Nous avons en nous une violence qui est comme une affirmation de nous-mêmes. Notre éducation, notre sagesse, notre capacité à trouver d’autres moyens de nous affirmer, heureusement, nous permettent la plupart du temps de canaliser cette violence, cette révolte. Le narrateur d’Aymeric Patricot, lui, pauvre de lui, n’a trouvé que les coups pour se donner le sentiment de vivre, d’être. En même temps au moment où il exerce une force sur l’autre, sur une femme (car il a peur des hommes), le narrateur sent le mépris de lui-même monter en lui comme une nausée, ce qui ne fait que redoubler son ardeur à frapper. Ensuite, il oublie. Il faut peut-être le regard de son fils de 4 ans (mais un homme quand même) pour qu’il prenne momentanément conscience de son acte. Lorsqu’il a peur d’être dénoncé ou peur d’être châtié par ses victimes, il éprouve aussi le sentiment d’exister.  Vers la fin du livre, il se terre chez lui. Cette déchéance, cette peur d’être puni est une sorte de libération. Le narrateur voit dans sa chute une façon d’expier. Un thème que l’on retrouve souvent chez les Russes, notamment Dostoïevski. La souffrance, la peur, les privations qui accompagnent l’expiation lui procurent même une sorte de jouissance. Le narrateur, à la fin, est apaisé, capable de s’accommoder de sa personne  jusqu’à ce que sa mort le délivre de lui-même

CamusLa violence du narrateur est un prétexte comme un autre pour décrire le mal-être d’un homme qui peut être chacun de nous. La clé du mal-être se trouve à la fin du roman : l’homme ne peut s’aimer s’il n’a pas été aimé enfant, il faut lui montrer l’exemple.

Dans ce roman, ce sont les femmes qui triomphent, au bout du compte. D’ailleurs, la partie est facile à gagner tant ce narrateur se méprise, se hait. J’étais en sympathie avec le désespoir de ce dernier qui est même trop lâche pour se suicider, qui ne croit à rien ni en un dieu ni en l’homme, qui ne voit dans les rapports sociaux que fausseté. Je ne sais pas si l’auteur a songé à l’Etranger d’Albert Camus. Il me semble en tout cas que ce n’est pas un hasard si la clé du roman se révèle au moment où il apprend que sa mère est morte. Il l’apprend  par des cousins, comme un événement qui ne devrait pas vraiment le concerner. Il ne savait même pas qu’elle était malade. Comme l’acte de Meursault tuant un Arabe sur la plage, les coups donnés par le narrateur ne sont que des révélateurs d’une réalité plus violente : il ne trouve pas de sens à sa vie, elle est vaine. Aymeric Patricot décrit avec beauté cette absurdité. « Je trouvais parfois la vie d’une tristesse insondable, d’une épouvantable matière noire, et tout m’y apparaissait à la fois répétitif et tragique. J’avais la désagréable impression que mes gestes se reproduiraient à l’identique, et pour toujours, avec une dose supplémentaire de lassitude à chaque fois. Je ne voyais pas de solution. Sans cette chose qu’était la brutalité, je percevais mon existence comme une forme terriblement vide, et j’étais angoissé chaque fois que j’imaginais ce que j’aurais été sans elle. Paradoxalement, c’était cette vacuité qui me déprimait. »

La violence ici c’est le destin de Sisyphe.

La postface, comme un bref essai, élargit la question de la violence ou plutôt se déporte sur une autre question : la difficulté de vivre. Cette difficulté qui s’apparente à une violence que nous éprouvons intérieurement.Vivre est bel et bien un métier, un difficile métier. Notre façon de le rendre plus doux, c’est d’accepter la vie. Mais cette douceur ne peut venir que de nous-mêmes, pas de l’extérieur.  L’auteur évoque différents aspects de ce sentiment d’insoutenable existentiel, je lui conseillerai d’en exploiter certaines. D’oser le faire. Il en est capable.

A la fin de sa postface, Aymeric Patricot dit rêver de passer à « une littérature parfaitement apaisée (…) décrivant un monde unifié, beau, séduisant, aimable, point d’aboutissement d’efforts millénaires ». Je rêve de bonheur mais en littérature, je le crois difficilement exprimable sur la durée sans être ennuyeux ou bon pour la ménagère de moins de 50 ans des écrans publicitaires. Tout juste peut-on décrire les effleurements du bonheur, toujours fugitifs car toujours menacés. Je pense à José Cabanis (hélas trop oublié) et à Alain-Fournier, dans certains passages de ses lettres à Jacques Rivière. Dans les deux cas, ces caresses du bonheur qu’ils décrivent sont liées à la nature. Peut-être est-elle le cadre le plus rassurant pour notre repos, plus rassurant peut-être qu’un bel édifice ?

José Cabanis

José Cabanis

Mais, penser que nous pourrions aujourd’hui aboutir à une littérature apaisée, c’est croire que l’humanité progresse. Je ne le crois pas. L’homme d’aujourd’hui est le même que le voisin d’Homère. Mais tant que la Terre existera, il se trouvera des hommes pour écrire sur l’humanité, dans ses grandeurs, ses petitesses, ses malheurs et ses joies.

L’Homme qui frappait les femmes est un chant désespéré, humain et intemporel dont nous avons grand besoin dans notre société matérialiste où tout va vite, où l’on peut se donner l’illusion d’exister en tweetant, où l’on n’accepte si peu son anonymat, où il faut du plaisir, du bien-être à tout prix. Un chant dans une époque qui pèse « sur les individus d’une manière particulière » comme l’écrit l’auteur dans sa postface. « (I)l y a des compromis, des pressions, des souffrances provoquant, même de manière ponctuelle ou localisée, cette sensation d’Insoutenable. » Et quand nos angoisses existentielles se rappellent à nous, étourdis que nous sommes par cette société multimédias, elles le font peut-être avec d’autant plus de violence, justement.

L’Homme qui frappait les femmes, d’Aymeric Patricot, éditions Léo Scheer

L’auteur a un blog : http://www.aymericpatricot.com/dotclear/

L’autre réalité d’un homme trompé

février 3rd, 2013

crédit : GILLES-BASSIGNAC-JDD-SIPA

La réalité est seulement ce que l’on veut en faire et il faudrait rassembler toutes les réalités possibles qui sortent de nos esprits pour en donner une image exhaustive.

Philippe Vilain, dès son premier livre, montre bien que la réalité est ce que nous  imaginons et il aime à aller plus loin : ses narrateurs inventent ainsi une autre réalité, qu’ils savent fictive, mais qui, à force, parvient à avoir aussi une existence propre

Reflet de lui-même, de ses interrogations, de ses obsessions : le narrateur, dans les romans de Philippe Vilain, est toujours le même homme même s’il change de nom, de situation professionnelle. Sa vie amoureuse varie aussi, comme si le narrateur jouait successivement les différents rôles de la Ronde de Schnitzler, mais en restant lui-même. On sait gré à Philippe Vilain de ne pas s’efforcer de donner une réalité sociale et professionnelle à son personnage, ici comptable chez Generali. Le monde de l’entreprise il le fantasme vaguement, considérant qu’il n’est qu’un décor pour la vraie vie, celle de l’âme. Lorsqu’il évoque la manie comptable de Pierre Grimaldi, c’est plus une déformation littéraire inspirée par les écrivains égotistes tentant de rationaliser leur vie sentimentale comme Constant et Stendhal. C’est un comptable rêveur.

L’intrigue de La Femme infidèle se résume en quelques mots : un homme, Pierre Grimaldi, découvre que sa femme le trompe en découvrant un sms sur son portable qu’elle a oublié. Il décide de ne rien dire mais il serait faux de penser qu’il ne fait rien. Il espionne sa femme et ses réactions, lui tend quelques petits pièges, se lançant dans des analyses, des théories qui s’enchaînent au fil des points virgules. Les meilleurs passages du roman sont les longs paragraphes de monologues intérieurs de Grimaldi, mêlant supputations et doutes sur l’autre et soi, réflexions subtiles sur les sentiments et les actes, la vie et ses complexités morales, petites maximes sur l’amour. Le plus intéressant chez Philippe Vilain est toujours ce qui sort de l’action stricto sensu. De ce roman, il aurait même pu n’en faire qu’un long monologue.

Le narrateur de Vilain vieillit doucement au fil de ses romans, occasion d’explorer de nouvelles formes de tourments amoureux. Il peut déjà dire, comme Stendhal, que l’amour est  la grande affaire de sa vie mais à la différence de Stendhal, les narrateurs de Philippe Vilain usent de l’amour pour se sentir vivre sans croire sérieusement à l’Amour et à sa durée. Le sentiment amoureux est davantage le prétexte à une aventure intérieure et une découverte, découverte sur soi. Au début de chaque histoire, la femme aimée n’est pas son genre ou inaccessible (trop belle, trop brillante comme dans l’Eté à Dresde ou Paris l’après-midi, trop fade ou trop vulgaire comme dans Faux père et Pas son genre). Tout commence par un malentendu et un fantasme, comme souvent dans la vie. Ici, Pierre Grimaldi a déjà rêvé sa future femme sans la connaître et la cristallisation est née d’une méprise.

Le narrateur chez Philippe Vilain s’examine, à la fois sans concession avec lui-même tout en justifiant ses manquements, ses défauts. Il puise une sorte d’énergie dans l’inaction, le mutisme. Indécision à la Benjamin Constant qui le rend, au bout du compte, beaucoup plus puissant, car c’est l’autre, la femme qui est obligée de se mettre en péril, de décider et donc de perdre. Les femmes aimées dans ses romans, ce sont depuis L’Ete à Dresde, la même femme qu’elle soit fiancée, petite amie, maîtresse ou épouse. Ce sont des personnages désirés, objet de fascination mais qui n’ont jamais une existence réelle même si l’auteur prend soin de décrire la couleur des yeux, des cheveux, les gestes, de détailler les tenues en indiquant marque de vêtements, maquillage, etc. C’est une image de la femme, toujours la même, obsédante. Le narrateur a beau dire qu’il connaît les femmes (pas un roman de Philippe Vilain sans un passage de rêverie à la manière de l’Homme qui aimait les femmes), cette connaissance est subjective, distancée par la fascination. On a toujours l’impression que le narrateur et les femmes sont séparés par une paroi de verre, une séparation à la fois dramatique et excitante. La paroi de verre permet aussi de voir et je crois qu’il n’y a pas non plus un roman de Philippe Vilain sans qu’à un moment donné au moins le narrateur ne se pose en voyeur (et dominateur, car le voyeur détient un pouvoir sur son objet).

Lorsqu’il découvre que sa femme le trompe, Pierre Grimaldi a le sentiment d’en être dépossédé. Mais j’ai été frappée qu’à l’exception de deux fois où les deux noms de famille sont accolés, Pierre Grimaldi appelle sa femme par son nom de jeune fille, Morgan Lorenz (le genre de prénom et nom qui font un peu pseudo et qui déréalise davantage encore cette infidèle) comme s’il ne la possédait pas, comme s’il ne lui avait pas vraiment donné son nom. La possession physique que Grimaldi évoque est illusoire, elle est à la portée de tous et tout aussi illusoire le plaisir qu’il lui procure, il en a conscience lorsqu’il se rend compte qu’il simule aussi. Dans Paris l’après-midi, le narrateur (cette fois l’amant) croyait également posséder Flore. Il évoquait leur complicité physique tout en devinant que celle-ci ne suffisait pas. La plupart du temps, Pierre Grimaldi appelle son épouse non par son prénom mais en disant « ma femme ». Par moment, cette appellation a des allures d’obsession, comme s’il voulait insister sur leur lien dont il perçoit cependant qu’il est fragile puisque cela n’empêche pas sa femme d’être aussi la femme d’une autre. Bien sûr, user du mot épouse aurait un côté un peu bcbg qui sonnerait faux et pourtant le mot « femme » comme synonyme alimente une sorte d’ambiguïté, car Morgan Lorenz, par son infidélité, n’est plus la femme de Pierre Grimaldi mais la femme qui vit à côté de lui.

Comme l’écrit Philippe Vilain, « la fidélité n’est pas la garantie d’aimer ». Il ne vient pas à Grimaldi l’idée de tromper sa femme pour se venger. Au début, il s’accroche même à leur couple, à leur souvenir. Il est fidèle lui et pourtant il cesse d’aimer.

Je n’ai pas lu ce roman comme le récit d’un homme trompé mais d’un homme qui se déprend.

Il n’est finalement pas tant trompé par sa femme que par sa vie, leur vie conjugale. Il la croyait heureuse alors qu’elle n’était que fade. Si Grimaldi a quelques réactions de jalousie, il est moins jaloux de l’amant que de sa femme qui a une autre existence dont il ignore tout. D’ailleurs, quand elle passe aux aveux, elle reconnaît que cet adultère est inexplicable, comme une aventure irrationnelle. Une échappée contre le quotidien.

L’infidélité a rappelé à Pierre Grimaldi que la vie est ailleurs que dans ce mariage stable.

L’infidélité lui rappelle également sa vraie nature. La complaisance avec laquelle il se laisse obnubiler par cette tromperie est une manière de s’échapper, d’être finalement aussi infidèle, plus cruellement et définitivement d’ailleurs. Grimaldi trompe sa femme avec ses rêveries, avec la mer, avec Naples… Cette femme qui lui semblait la compagne idéale, digne de confiance, digne d’être aimée, finalement lui devient de plus en plus étrangère et à la fin, encombrante. Comme dans les autres romans de Vilain, le narrateur se libère, cesse d’aimer celle qui l’a torturé parce la souffrance et la jalousie épuisent l’amour même le plus passionnel, après, de façon illusoire, l’avoir fait plus grand. « Je n’oublierai jamais le jour où j’appris que ma femme me trompait ». Cette phrase ouvre et ferme le roman. La première fois, on entre dans le drame intime d’un homme. La seconde, c’est une libération. Lorsqu’à Naples, Pierre Grimaldi sent qu’il ne peut renouer avec son passé, son premier voyage en Italie avec sa femme, il prend alors conscience pleinement qu’un ailleurs l’appelle. Une autre réalité qui se découvre à lui parce qu’il a changé.

Charles Bovary et Alexis Karénine sont des maris trompés, des personnages secondaires dont on sait peu de chose (surtout de Charles Bovary, car Tolstoï consacre beaucoup de pages à Karénine dont la cruauté peut certes se comprendre mais apparaît excessive contre la pauvre Anna). On pourrait aussi citer Swann mais Proust en fait un être si riche qu’il ne saurait se réduire à son rôle d’homme trahi par Odette. Il y a une autre figure d’homme trompé étonnante, celle décrite avec pertinence et intensité par Zweig dans La Peur. Peur d’une femme infidèle qui se croit découverte, peur face à un mari à la fois pervers et grand prince. Maupassant a aussi traité le personnage, sous différents angles… mais revenons en 2013.

Pierre Renoir dans le rôle de Charles Bovary dans l’adaptation du roman par Jean Renoir

Le narrateur de Philippe Vilain veut défendre ici ces Bovary et Karénine, « frères d’infortune », « des héros de l’inaction, rigoristes et moraux, dont l’absence de réaction me paraissait moins une faiblesse sentimentale qu’une force de caractère… » Malgré tout, même si Pierre Grimaldi est trompé, sa souffrance me semble moins grande que celle de l’amant de Paris l’après-midi qui lui aussi craignait, pensait être trompé par sa maîtresse. Moins grande et folle que celle du narrateur de l’Etreinte qui jalouse le nouveau compagnon de la femme qu’il a pourtant quittée. Ces deux hommes auraient moins de raison d’être jaloux et pourtant, ce sentiment les envahit de manière plus obsessionnelle et aiguë que chez Grimaldi.

Penser à l’infidélité de sa femme est pour Pierre Grimaldi une occupation de chaque instant, une passion qui le fait (enfin) exister. Il se délecte de son humiliation, de son espionnage, de ses petites perversités contre sa femme. Chez Philippe Vilain, on alimente ses souffrances amoureuses, car souffrir c’est exister alors que le bonheur devient vite un ennui, synonyme d’habitude. Quoi de plus terrible que l’ennui se demandaient déjà les romantiques ? Si Grimaldi se fait un film, se raconte une autre histoire dans l’histoire, une histoire faite de doutes, de supputations, d’héroïsme de mari trompé, c’est, sans en avoir conscience, pour cesser de s’ennuyer et donc cesser de sentir qu’il n’habite pas sa vie.

Sa solitude à la fin, solitude choisie, est plus intense que la compagnie de sa femme qu’il a rejetée impitoyablement.

Le roman en s’achevant est comme une fenêtre s’ouvrant sur la baie de Naples. Un retour vers les origines italiennes du narrateur, le début d’une autre existence à la fois rêvée et réelle.

 

La Femme infidèle, de Philippe Vilain, éditions Grasset

Un an avec l’Eté 80

décembre 21st, 2011

Les éditions Cécile Defaut ont créé une collection intitulée « le livre la vie » dirigée par Isabelle Grell. Le principe de cette collection est de demander à un auteur contemporain de choisir un livre et d’évoquer sous forme de journal sa relation avec cet ouvrage pendant un an. La collection reprend l’idée d’un projet de Roland Barthes qu’il ne put concrétiser : «prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. »

Philippe vilain dans son livre intitulé Dit-il a choisi L’Été 80 de Marguerite Duras.

De Marguerite Duras je n’ai lu que L’Amant et Le Ravissement Lol V. Stein sans en garder d’ailleurs un souvenir bien précis. Mais qu’importe, on peut lire les livres de cette collection sans forcément connaître l’ouvrage choisi. L’intérêt du texte de Philippe Vilain, et sans doute de la collection elle-même, est plutôt de voir dans le texte sélectionné un miroir dans lequel l’écrivain se reflète. En effet, bien souvent les livres qui nous accompagnent au fil des jours et des années sont souvent ceux qui font le mieux écho à notre propre vie réelle ou imaginaire.

Dans Dit-il c’est le cas puisque l’auteur raconte comment il s’est identifié au garçon de L’Été 80 allant même jusqu’à se rendre au rendez-vous que la monitrice du texte de Marguerite Duras fixe à l’enfant dix-huit ans plus tard. Un rendez-vous à Trouville, rue de Londres. La Normandie, cette ville : un écho familier dans l’esprit du Normand Philippe Vilain.

L’Été 80 n’a rien de romanesque puisqu’il s’agit de chroniques, il ne se passe rien de bien important et pourtant Philippe Vilain y voit une dimension romanesque semblable à celle qui est la sienne dans ses livres où le roman flirte avec l’auto-fiction. Ce n’est pas du romanesque à l’Alexandre Dumas mais du romanesque intérieur, Philippe Vilain nourrissant davantage ses livres de ses rêves, de ses déceptions, de ses désirs plus que d’actions réelles. Tous ces héros sont relativement passifs, se laissent porter par la vague du récit, de la vie mais dans cette inaction, il y a quelque chose d’inflexible parfois même de dur, de la même façon que le héros de Benjamin Constant dans Adolphe (un livre de chevet de Philippe Vilain) en ne prenant pas de décision fait tout de même plier Elléonore à sa volonté. Ne pas agir est souvent une forme de lâcheté soit pour ne pas souffrir et faire souffrir, soit pour ne pas s’exposer à l’obligation de décider et d’en porter la responsabilité.

« Je l’ai dit, mon enfance s’est déroulée en dehors des livres, du côté de ce qu’on appelle communément « la vie », près de la Seine. Je passais le plus clair de mon temps à pêcher et à jouer au football. La lecture m’a longtemps posé un problème. Avant l’âge de 18 ans, je ne lisais pas. »

Venu à la littérature de façon personnelle et anarchique comme il le dit, Philippe Vilain a aujourd’hui les moyens de rendre romanesque son enfance : non pas romanesque au sens de péripéties mais de façon à nous rendre intéressants, passionnants même, ses souvenirs.

Ce qui m’a le plus intéressé dans Dit-il est de retrouver des passages dans le style de ses premiers livres notamment La Dernière Année consacré à son père. Ici, l’auteur évoque ses grands-parents André et Yvette Buisson (dédicataires du livre) et ses vacances dans leur maison à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. Il rend littéraire sa jeunesse qui a priori n’a rien d’extraordinaire. L’auteur décrit la maison de ses grands-parents, les chambres avec des détails sur les papiers peints, le sol, les bruits que le narrateur serait-on tenté d’écrire en clin d’œil à Proust, entend. Dans cette partie, datée de mars 2010, Philippe Vilain évoque également la cité ouvrière où il habitait avec ses parents, ses parties de pêche avec son père, etc.

« Du romanesque de l’inaction » voilà en effet qui résume bien en partie l’entreprise littéraire de Philippe Vilain, du « romanesque intérieur » qui s’il n’est peut-être pas né à l’époque romantique, a connu alors ses plus beaux jours avec des romans où l’aventure est celle du cœur et des états d’âme du héros, où la vie intérieure est l’action même du roman. Je songe par exemple à Obermann de Senancour et à Dominique de Fromentin.

Le livre de Marguerite Duras est aussi un prétexte pour Philippe Vilain d’analyser son rapport à la lecture mais aussi à l’écriture. Il en profite pour critiquer l’écriture parlée qui fait florès aujourd’hui dans bon nombre de romans où dit-il « l’oralité gagne du terrain sur l’écrit ». Je suis bien d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « Pourquoi, en littérature, parle-t-on toujours « d’invention » de « modernité » pour caractériser une langue qui s’éloigne le plus de la maîtrise, de la clarté, du sensé ? Pourquoi tant d’indulgence envers l’oralité, ce prêt-à-écrire réclamant si peu d’exigence ? Le parlé est le médiocre moyen de ceux qui souhaitent écrire à peu de frais, sans en passer par l’apprentissage exigeant de la narration et de l’analyse… » Ce propos m’a fait penser à ces nombreuses critiques dans des journaux prestigieux dans lequel on fait l’éloge d’un livre en disant que les phrases sont courtes, de ces romans sans style et sans profondeur où la présence de deux compléments dans une phrase tient de l’exception. Cette sacro-sainte modernité où à force « d’épurer », de simplifier pour coller au réel, il n’y a plus rien, et où l’on relègue malheureusement au placard des antiquités des auteurs au style plus ample qui ne sont d’ailleurs pas forcément plus difficiles à lire. De ces écrivains qui ont un véritable souffle. Je songe par exemple aux écrivains romantiques. Il est évident que si aujourd’hui Victor Hugo, Chateaubriand ou Balzac proposaient leurs romans on le leur renverrait avec une lettre type.

Certes à chaque période ses modes mais il me semble toujours dommage de dénigrer un style sous prétexte qu’il n’est pas à la mode. De ce point de vue là, Philippe Vilain n’est effectivement pas à la pointe de la tendance surtout si on le compare à d’autres auteurs « d’auto-fiction ». Du reste, ranger des écrivains par catégorie me semble toujours assez peu pertinent car chaque écrivain véritable est unique.

Bien sûr ceux qui liront Dit-il n’auront pas forcément lu tous les livres de Philippe Vilain. Peut-être dès lors seront-ils un peu perdus lorsque l’auteur théorise son entreprise littéraire. Il est intéressant de suivre son parcours, de suivre la façon dont il analyse son œuvre mais la théorie qu’il élabore sur ses propres textes ne peut sans doute être comprise que de quelques lecteurs et finit parfois par paraître un peu répétitive. Il vaut mieux écrire plutôt que de se demander pourquoi on écrit, au risque de tourner en rond en tentant de répondre à une question qui sans doute est sans réponse.

Il existe d’excellents théoriciens et critiques, qui ont droit au titre d’écrivain, mais ce ne sont pas des créateurs (c’est ce qui différencie  le créateur Camus et l’intellectuel Sartre). Il me semble très difficile d’être l’un et l’autre avec le même talent. Philippe Vilain a choisi son camp en racontant qu’il est gêné lorsqu’on lui demande « pourquoi écrire » tant cette activité lui semble naturelle. Je ne le cache pas, je préfère de loin le Philippe Vilain décrivant sa vie réelle ou romanesque, le réel n’étant pas toujours le moins romanesque comme il le dit. Que Philippe Vilain laisse aux théoriciens le soin de théoriser. Qu’il se débarrasse de ce qu’il appelle son « démon de la critique » pour ne s’accorder de réfléchir à la littérature que lorsque cela sert ses aventures intérieures, non comme une analyse extérieure impossible.

Le livre s’achève par une superbe évocation de Trouville et d’une certaine Pauline : on a l’impression de lire les lignes de son prochain roman, tant mieux !

« Dit-il » de Philippe Vilain, éditions Cécile Defaut http://editionsceciledefaut.wordpress.com/

La coiffeuse et le professeur de philosophie

mai 31st, 2011

Depuis le Renoncement Philippe Vilain propose une sorte de thème et variation sur le séducteur. Le séducteur confronté à la maladie, à la mélancolie d’une femme mariée, à une paternité non désirée ou bien à une femme toute simple ordinaire, comme on en croise tous les jours. Cette femme se trouvait déjà dans le Renoncement et revient dans Pas son genre. Il s’est écoulé dix ans.

L’héroïne du Renoncement travaillait comme vendeuse dans un grand magasin parisien. L’étudiant intellectuel et oisif initiait sa maîtresse à la littérature, il lui faisait découvrir des auteurs qu’il aimait, notamment Pavese. Dans Pas son genre, la femme mûre est devenue une trentenaire divorcée avec un enfant. Le narrateur, lui, est plus âgé et sur certains détails ressemble moins à l’auteur lui-même. Dans Le Renoncement, le narrateur était un jeune homme en quête d’aventures. Premier volume comme un roman d’initiation puisque la femme sur laquelle il avait jeté son dévolu était plus âgée. Un roman dans le sillage de l’Adolphe de Benjamin Constant. Dans Pas son genre, le séducteur est un professeur de philo très parisien qui se retrouve nommé à Arras. Il n’a pas acquis une véritable maturité, mais il est plus cynique et par là plus résigné. Il décide de séduire une modeste coiffeuse appelée Jennifer, lectrice de journaux people, habitant un appartement dans la banlieue d’Arras, élevant seule son fils Kevin, rêvant de vacances dans un hôtel club.

La description que Philippe Vilain fait de Jennifer corsetée dans son tee-shirt moulant est cruelle, mais réaliste même si la description par l’accumulation peut faire cliché. Elle souligne le fossé entre cette jeune femme et le professeur de philosophie. Pourquoi François s’intéresse-t-il à Jennifer ? Pour tromper son ennui. Il n’a même pas le coup de foudre pour la coiffeuse puisqu’il prétend l’avoir choisie par hasard. C’est le séducteur indécis, qui feint de se laisser porter par les événements tout en gardant son libre arbitre. Une lâcheté face à la vie, une incapacité à aimer profondément. L’attitude peut paraître répugnante et méprisante. On peut aussi plaindre de tels hommes qui ne connaîtront jamais l’ivresse d’un sentiment amoureux complet corps et âme. En redoutant l’engagement amoureux, on reste prisonnier de sa petite personne.

La description que Philippe Vilain fait de François reste ambiguë, elle varie entre la condamnation et l’adhésion. Avec subtilité, dans les méandres de phrases longues, il ménage une distance entre lui et le narrateur. Il analyse les sentiments et les réflexions de François avec précision, suivant chaque variation de ses sentiments à l’égard de Jennifer sans jamais rien dire de définitif. L’indécision du narrateur est aussi celle de l’auteur devant sa créature. Un ressassement labyrinthique reflétant la complexité des sentiments, l’impossibilité peut-être de voir clair entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être, entre l’idéal et le scepticisme. L’indécision est aussi l’expression de l’ennui que Philippe Vilain a déjà longuement analysé. Un ennui viscéral synonyme de désenchantement.

Paradoxalement, Jennifer, scrutée comme si elle était dans une sorte de téléréalité, paraît plus vivante. Les phrases pour parler d’elle, de ses attitudes et de ses sentiments sont d’ailleurs plus courtes, plus précises.

Mais au-delà de son style, de son langage Jennifer est une femme seule, qui a été trahie par des hommes. Même des femmes élégantes ayant lu Pavese et Proust verront en Jennifer une sœur.

Le plaisir physique avec une femme peut être une fin en soi pour un homme surtout pour un intellectuel. Cela s’apparente à une récréation, à une plongée dans une réalité moins noble voire vulgaire mais que l’intellectuel traverse en touriste certain qu’il lui sera facile de reprendre sa place dans les hauteurs dès qu’il le voudra, rejetant d’emblée la possibilité d’être enchaîné par les sens. François s’amuse ainsi de la vulgarité verbale qui accompagne ses rapports physiques avec Jennifer, comme une sorte d’expérience exotique.

En lisant Pas son genre, j’ai songé également à l’Ennui de Moravia. Le narrateur de l’Ennui se prend de désir pour une femme qu’il méprise. C’est une fille toute simple qui n’a que l’intelligence du quotidien, dont les réflexions ne dépassent pas la logique domestique. Le narrateur, bourgeois cultivé, bientôt ne peut plus se passer d’elle, de son corps, de sa présence sensuelle au point d’être fou de jalousie à l’idée qu’un autre puisse la posséder. La jalousie devient pathologique. De la même façon, dans Pas son genre, François feint de ne pas être jaloux, feignant un amour supérieur, dégagé d’un tel sentiment. Mais comme dans les autres romans de Philippe Vilain, c’est au moment où la femme se refuse, au moment où elle agit librement, au moment où elle est peut-être infidèle que le narrateur se met à l’aimer avec folie. Un amour possessif, égocentrique. C’est ainsi que Philippe Vilain décrit la passion. La femme est une proie qui n’a d’intérêt que lorsqu’elle s’échappe. Lorsqu’elle se donne, elle perd son charme. Même la jolie femme riche et mal mariée de Paris l’après-midi finit par lasser le narrateur pauvre et d’origine modeste. Il célèbre son corps, il est flatté d’avoir été choisi comme amant avant que l’habitude devienne ennui. Philippe Vilain aime camper des amants très opposés pour en conclure que ces différences qui pimentent d’abord la relation n’empêchent pas l’ennui. François s’amuse ou se dégoûte de la personnalité et du mode de vie de Jennifer. Si elle lui avait été plus proche, il lui aurait reproché de trop lui ressembler. Dans tous les cas, la passion n’est condamnée à vivre que quelques mois. La façon dont Philippe Vilain donne quelques détails sur la saison fait bien sentir le temps qui passe fatalement sur le cœur du séducteur.

Dans tous les romans psychologiques, comme dans une tragédie, il y a un moment où l’intrigue bascule. Ici, c’est lorsque François essaye de cacher Jennifer à une collègue rencontrée dans la rue, lorsqu’il s’abstient de la présenter. Ce roman aurait pu s’intituler La Honte. Jennifer prend conscience que son petit ami ne l’aime pas. S’il l’avait aimé sincèrement, il aurait dépassé ses préjugés sociaux.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme convoitée puis séduite est jolie, souvent assez artificielle, à l’esprit plus pratique que philosophique. Mais chaque fois, c’est elle qui sort grandie de l’histoire. Le séducteur aime surtout l’amour lorsqu’il est seul car l’amour devient alors un synonyme de désir. C’est pourquoi il dit préférer l’amour à la solitude.

La femme aime un homme, dans une quête pathétique de tendresse et de complicité, prête à des efforts pour être au niveau de l’homme aimé, alors que rares sont les hommes ayant l’intelligence de se mettre au niveau de la femme aimée ou à s’intéresser à ce qui la passionne, au nom d’un orgueil masculin qui les prive d’un enrichissement et d’une complicité totale.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme n’est chaque fois ni tout à fait une autre ni tout à fait la même. Chaque fois pourtant, au fil du récit, elle devient émouvante jusqu’à atteindre le rang d’héroïne ayant le courage de prendre son destin en main même au prix de souffrance. Devant l’indécision du séducteur, elle agit. La petite coiffeuse d’Arras, par sa résolution finale, montre son courage, préférant partir plutôt que de s’humilier en vain et se voiler la face.

Jennifer aspire à un amour « sans prise de tête », avec le quotidien comme ciment. François rêve d’un idéal qu’il préfère considérer comme impossible afin de s’épargner effort, souffrance et déception. Ce qui les sépare, ce n’est pas tant les différences de niveaux social et intellectuel mais de conception de l’amour, des conceptions que ce roman nous invite à discuter…  jusqu’au bout de la nuit.

 

Pas son genre, de Philippe Vilain, éditions Grasset, 187 pages.

 

Ce roman fait partie des ouvrages sélectionnés pour le prix Rive Gauche de Paris,

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