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La littérature bouge encore

octobre 7th, 2012

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.

On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser.

Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.

La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire.

La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.

Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock

Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »

On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.

Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.

Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste.

Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.

La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.

Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.

 

Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.

Petit aperçu de la librairie en 1830

janvier 16th, 2012

Cette rentrée littéraire de janvier est l’occasion d’évoquer la librairie à l’époque d’Hugo et Balzac. Si certains écrivains savaient discuter avec les libraires-éditeurs et parvenaient à s’imposer comme Hugo et Dumas, d’autres, comme Musset et Nerval, en souffrirent, sans vouloir affronter un système qui leur semblait trop éloigné de l’art.
Dans Illusions perdues, le jeune Lucien de Rubempré surprend la conversation de deux libraires-commissionnaires (les diffuseurs de l’époque) : « Ce qu’il avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour les bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché. »
Les progrès de l’imprimerie profitèrent à l’édition : en 1829, parurent en France 6416 ouvrages soit 17 livres par jour. On multipliait les titres en espérant que l’un d’entre eux marcherait et résorberait le déficit. Les faillites d’éditeur étaient très nombreuses, c’est dernier renaissant souvent peu après avec de nouveaux capitaux.
Le prix d’un livre était élevé : 7,5 francs pour un in-octavo (environ 23 euros). Or la plupart des romans étaient vendus sous forme de deux volumes in-octavo voire sous forme de trois in-12 à 3 francs chaque tome. Seuls les gens les plus aisés pouvaient s’offrir un roman entier. On se passait donc les ouvrages même dans la bonne société. Emile Girardin, patron du quotidien La Presse, fit une étude commerciale de la librairie et estima qu’un roman vendu à 1000 exemplaires comptait 40 000 lecteurs réels. L’apparition du roman publié en feuilleton dans les journaux va bouleverser ces habitudes car en achetant le journal dont le prix avait diminué de moitié grâce à la publicité, on pouvait lire aussi un roman.
Dans les années 1830, le système éditorial ressemble assez au nôtre. Toute l’édition moderne était déjà là : multiplier les publications, suivre les goûts du grand public au détriment de la qualité littéraire parfois. La mode, la rentabilité financière sont déjà des maîtres mots à l’époque romantique. Les ruines ne sont pas rares à cause des insuccès.

George Sand

Antoinette Dupin, début 1833, se plaignait de Ladvocat (plainte qui  révèle le système de l’édition en générale). George Sand lui répondit . « Si vous ne lui étiez pas recommandée, il ne pouvait pas prendre votre manuscrit les yeux fermés. Il ne pouvait pas le lire non plus. Vous savez bien qu’il n’est pas un éditeur un peu en vogue qui ne reçoive trois manuscrits par jour. Sa vie ne suffirait pas à les lire, et puis lui, négociant, en livres, il n’est pas tenu de s’y connaître. Il n’est jamais juge lui-même de la bonté d’un ouvrage. Il faut qu’il lui soit recommandé par un juge compétent auquel il ait confiance, ou bien que le livre se recommande lui-même par une signature bien connue qui soit une valeur commerciale. Cela est cruel et brutal pour les commerçants. J’ai souffert peut-être autant que vous des mépris ou des méfiances de ces messieurs. Nous avons été mis à la porte mon manuscrit et moi, l’un portant l’autre, par l’éditeur de Mayeux et des contes de Perrault. Plus tard j’ai reçu des offres des plus gros bonnets. C’est l’histoire de tous les auteurs et Mr Ladvocat a fait son métier avec vous comme avec les autres. Il a subi les nécessités de son métier et vous les déboires du vôtre. Vous faites un beau livre. C’est être assez vengée. […] les premiers essais d’un auteur n’ont jamais de valeur réelle pour l’éditeur, et trois lignes d’impertinences signées de Balzac ou de J. Janin sont des billets de banque. Que voulez-vous, c’est la faute du public encore plus que celle des marchands. »

Le Cocu de P. de Kock, dessin d'André Tranck.

Les publicités pour les livres s’étalent sur les dernières pages des quotidiens. On voit aussi des réclames sous forme d’affiches collées un peu partout, invention de Ladvocat. Gautier raconte ainsi plaisamment le scandale que produisit l’affiche pour le roman de Paul de Kock intitulé Le Cocu : «  Ce fut un scandale merveilleux ; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de la rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi la gent liseuse. […] Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l’épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées ; la rougeur montait au front des clercs d’huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant et demander le maudit roman. Alors (admirez l’escobarderie !) fut trouvée cette honnête périphrase : «  Avez-vous le dernier de M de Kock ? »

Courez voir les grisettes !

octobre 22nd, 2011

 

 

 

Paul Gavarni, La Grisette, 1840 © Paris, Maison de Balzac.

Balzac était fasciné par les comtesses et autres duchesses qu’il chercha toute sa vie à séduire. Jusqu’au 15 janvier ce sont cependant des jeunes femmes sans particule mais non moins charmantes et au caractère plus simple qu’il accueille dans sa maison de la rue Raynouard : les grisettes.

Ces dernières apparaissent d’ailleurs dans la Comédie humaine : rapides silhouettes, petits personnages qu’on oublie peut-être mais qui font pleinement partie de la première moitié du XIXe siècle et donc du monde balzacien. Citons Ida Gruget, maîtresse de Ferragus dans le roman du même nom.

Le mot grisette, issu de la couleur grise d’une étoffe portée par des femmes de conditions modestes, se trouve déjà chez La Fontaine mais c’est à l’époque romantique que ce terme prend tout sens et s’invite en littérature, dans la presse sous forme de dessins, en chanson et au théâtre.

La grisette est une Parisienne qui travaille le linge et les tissus : couturière, lingère, dentellière ou encore modiste, corsetière et autres petites mains. Elle travaille chez elle ou dans de petits ateliers (qui s’agrandiront à mesure de l’industrialisation du secteur du prêt-à-porter). Elle appartient au peuple de Paris qui fait l’objet d’une exposition au Musée Carnavalet et dont je reparlerai (http://carnavalet.paris.fr/). Il ne faut pas les confondre avec les femmes entretenues, les lorettes, qui étaient regroupées autour de l’église Notre-Dame de Lorette.

Josep-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, 1844

 

L’exposition de la Maison de Balzac brosse le portrait de la grisette à travers ses diverses représentations, ses caractéristiques et ses activités.

 

Les très nombreux dessins, gravures, lithographies, caricatures mais aussi morceaux d’étoffes et accessoires exposés à la Maison de Balzac nous transportent dans un monde certes idéalisé, fictif mais aussi moderne et très vivant. En effet, dans la représentation de la grisette, écrivains, dessinateurs, chansonniers s’amusent à se répondre, glissent des allusions à l’actualité et nous révèlent avec beauté bien des détails de la vie quotidienne principalement sous la monarchie de Juillet.

La grisette dans sa mansarde, lithographie signée Morisseau comporte en légende une citation de Buffon dont l’Histoire naturelle est une référence

"Variétés de l'espèce : La grisette", de E. Morisseau. © Paris, musée Carnavalet.

à l’époque. Sur la gravure, un dessin accroché représentant Louis-Philippe caricaturé en poire est un clin d’œil à l’auteur du fameux fruit royal, Charles Philipon.

De même, un dessin d’Henry Monnier est légendé avec l’extrait d’une chanson de Béranger, Le Grenier.

 

La grande richesse iconographique de cette exposition permet de pénétrer pleinement dans cet univers populaire, où la bohème devient une sorte d’art de vivre.

La grisette fait l’objet de physiologies, notamment celle signée de Louis Huart, un maître en la matière. Elle ne manque pas, sous ses différentes déclinaisons, dans les volumes collectifs comme Les Français peints par eux-mêmes, Le Diable à Paris et autres tableaux de mœurs. L’une des plus connues reste Rigolette, le personnage d’Eugène Sue, dans les Mystères de Paris. Curieusement et malgré le léger anachronisme, son portrait, peint par Joseph-Désir Court, est souvent choisie pour représenter Madame Bovary… qui n’a rien d’une rigolote.

Dans Les grisettes, une courte nouvelle, Paul de Kock nous fait une bonne description : « La grisette aime l’indépendance ; elle a sa chambre, son chez-soi ; elle est sage, tant qu’elle n’a pas rencontré le beau ou l’aimable jeune homme que son imagination a créé ; elle est honnête, tant qu’elle reste fidèle à son amant. Mais elle ne veut pas qu’on lui fasse des traits, car alors elle se venge, et, une fois en train, elle ne s’arrête plus. Assez souvent, à Paris, deux grisettes logent ensemble. Une seule chambre leur suffit : il y a toujours assez de place pour leurs meubles, et on paye le loyer à deux ; c’est une économie, et les grisettes ont besoin d’être économes ; ne les confondons pas avec les femmes entretenues. » Parmi leur meuble, une table en noyer avec un tiroir qui ferme mal « où l’on fourre cependant un peigne, des couverts d’étain, une boîte de veilleuses, du papier à lettre, des plumes, du sel et du poivre, des bandes de feston, de vieux gants, des couteaux, de la pommade, des cure-dents, une brosse à souliers, des patrons de corsages, du cirage anglais et des pralines. »

 

Capote, vers 1845-1850 © Stéphane Piera/Galliera/Roger Viollet

Mimi Pinson est une autre célèbre grisette. Le conte éponyme de Musset fait de la jeune femme un personnage central, inspiré par des sentiments nobles, ce n’est plus seulement une vignette charmante mais une femme certes simple, légère, aimant s’amuser mais aussi capable de sacrifice discret et de délicatesse. L’éloge des grisettes que Musset fait au début de son conte n’est pas une petite physiologie mais plutôt un hommage rendu à ces femmes du peuple qu’il a fréquentées de temps à autres et qui l’ont touché en dépit du fossé social qui les séparait. Dans son éloge en plusieurs points il souligne notamment : « qu’elles sont capables de passion véritable par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. » Et de conclure : « Elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées. »

Si Aimée d’Alton, sa maîtresse entre 1837 et 1839, est une femme de bonne famille qui ne travaille pas, leur liaison a quelque chose de ces amours de grisette à la fois léger, tendre mais aussi passionné et sincère. D’ailleurs, le premier cadeau d’Aimée à Musset n’est-il pas une bourse qu’elle a cousue elle-même afin de l’inciter à moins jouer ?

Outre ses travaux d’aiguille qui la font vivre, la grisette s’accorde des moments de détente en allant au spectacle applaudir vaudevilles ou mélodrames boulevard du Crime, en allant danser dans les bals musettes ou se promener dans la campagne toute proche. Une salle est consacrée à ses loisirs de jour et de nuit. Ce temps de repos du peuple, une réalité, a d’ailleurs permis le développement, dans la capitale et ses villages avoisinants, de lieux de loisirs comme le bal Mabille où l’on danse le Cancan. « Quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain ? écrit Musset dans Mimi Pinson. Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature ? »

On pourra trouver que la grisette est un thème joliment suranné. Il n’est pourtant pas dénué de modernité. La dernière salle est notamment consacrée aux dessins de Constantin Guys si admiré de Baudelaire. Baudelaire qui, à sa façon, traite aussi le thème sous la forme d’une passante dans les Fleurs du Mal.

En effet, la grisette, c’est aussi la jeune femme anonyme dans la capitale, la passante du quotidien qui tantôt vaque à ses occupations, tantôt flâne, rêvant à une vie plus douce ou à son amoureux. La grisette, c’est également une façon de placer au centre de la littérature et de l’art l’individu, ordinaire et pourtant sans qui la ville manquerait d’âme. La grisette, c’est l’ouvrière idéalisée de l’ère capitaliste et industrielle mais aussi l’ouvrière reconnue en tant qu’individu. Elle a un prénom, elle a des petites joies, des tristesses, de menus trésors qu’elle a gagnés par son travail ou son charme. Elle existe.

Que des auteurs aussi célèbres en leur temps comme Paul de Kock ou Eugène Scribe écrivent romans ou vaudevilles pour elles et en les mettant en scène montrent l’importance de cette population féminine travailleuse et indépendante. Si les droits des femmes ne sont pas les mêmes que ceux des hommes, si un fossé et des inégalités existent encore entre le peuple et le bourgeois et l’élite, la grisette témoigne aussi d’une évolution des mœurs et des rapports hommes et femmes. Si tous les hommes ne sont pas les galants amoureux des vignettes, ces figures d’étudiants, de rapins ou de commis, compagnons de la grisette témoignent d’une certaine égalité et harmonie dans l’intimité de ces couples. Les rapports amoureux sont plus subtiles grâce à une plus grande alphabétisation entraînant l’émergence d’une culture populaire qu’un Henry Monnier, dans ses petites scènes, a su bien saisir. L’étudiante (grisette compagne de l’étudiant), croquée par Gavarni est montrée fumant un cigare, dans une attitude pleine d’assurance. La compagne du rapin pose pour une scène mythologique tout en cousant. La grisette aide, accompagne son amoureux tout en conservant son indépendance parce qu’elle a un gagne-pain. Une liberté de mœurs et de comportement plus grande que celles des bourgeoises ou des aristocrates mariées jeunes et condamnées à une vie conjugale sans amour.

Ces instants de vie saisis au crayon, au théâtre se retrouvent aussi dans des romans. Je me souviens ainsi d’un passage d’Horace dans lequel George Sand décrit une jeune femme dans la rue, tenant son panier, un châle sur ses épaules. L’image peut semblait banale, Sand emploie des mots simples et pourtant en lisant on voit cette femme avec précision comme si on mettait en mouvement une série de photos d’Adget ou de Charles Nègre.

 

Schenck. Paire d'escarpins à bout carré et tige en satin noir, rubans en taffetas de soie noir.. Vers 1840. ©Galliera/Roger Viollet

La même impression m’a saisie en visitant  l’exposition devant des escarpins comme on en voit sur les gravures de grisettes dont les robes un peu courtes laissent voir leurs chevilles ou dans les représentations des mansardes où de petites chaussures sont abandonnées sur une chaise ou au pied du lit de sangle. Devant ces escarpins en satin noir parfaitement conservés et qui n’ont sans doute pas été portées ou si peu, il me semblait que de petits pieds charmants qu’un Balzac ou un Musset  décrit avec délicatesse allaient se glisser dedans.

Pendant quelques instants, dans la quiétude de cette maison de la rue Raynouard,  je quitte 2011, mon esprit s’échappe dans le passé et l’époque romantique me semble reprendre vie comme par miracle à travers cet objet. Apaisant, magique et furtif.

 

Elle coud, elle court, la grisette !

Jusqu’au 15 janvier 2012

Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris – Métro Passy

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Fermé les lundis et jours fériés.

Catalogue : 29 euros

www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837