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Musset joue au merle

juin 23rd, 2013

 

 Merleblanc2Stéphanie Tesson joue L’Histoire d’un Merle blanc au théâtre de Poche jusqu’au 26 juillet.

Quel plaisir d’entendre du Musset ! J’avais l’impression que les mots caressaient mes oreilles, toutes sensibles à cette musique de l’esprit. Et dans l’intime théâtre de Poche, chaque spectateur croit que le spectacle n’est donné que pour lui.

L’Histoire d’un Merle blanc a été écrite en 1842. Musset n’a que 32 ans mais il est déjà fatigué et l’inspiration se dérobe peu à peu à lui. Ce conte, qui paraît d’abord dans La Revue des Deux Mondes, est une commande passée par Hetzel pour un ouvrage collectif intitulé Les Scènes de la vie publique et privée des animaux. L’ouvrage est enrichi de gravures de Grandville et rassemble plusieurs auteurs : P.-J. Stahl, pseudonyme d’Hetzel rédige plusieurs récits, George Sand y raconte le voyage d’un moineau, Balzac se penche notamment sur les peines de cœur d’une chatte anglaise, Nodier imagine un renard pris au piège. Le but est de traiter des mœurs contemporaines en mettant en scène des animaux très, parfois trop humains. Mais à la différence de La Fontaine les auteurs pour la plupart ne tirent pas de morale de leur histoire. Ils décrivent en naturaliste spirituel. garde

Musset n’aurait pas écrit cette histoire de merle blanc si elle ne lui avait pas été commandée. Mais elle lui a donné l’occasion d’exprimer de façon animalière et métaphorique ce qu’il ressent.

Le merle blanc est rejeté par son père qui ne supporte pas son plumage candide et encore moins son chant. Le merlichon quitte le jardin familial en quête d’identité. Il va croiser plusieurs autres oiseaux, croyant parfois qu’il appartient à telle ou telle espèce. En réalité c’est « un merle exceptionnel », ce qui est à la fois « glorieux » et « pénible » comme l’écrit Musset. Après une sorte de voyage initiatique qui mène le petit merle blanc du quartier du Marais jusqu’au Bourget en passant par la forêt de Mortefontaine, l’oiseau accepte sa particularité et se décide à prendre la plume. Il devient un merle écrivain célèbre dans le monde entier,  racontant en 48 chants son étrange destinée. Un jour, il pensera avoir rencontré son alter ego féminin mais comme Musset, amant exigeant, le merle sera déçu par sa merlette blanche.

Stéphanie Tesson a créé ce spectacle mis en scène par Anne Bourgeois il y a plusieurs années. On sent qu’elle l’a beaucoup joué, que les mots de Musset lui sont devenus naturels. Elle ne récite pas le conte, elle le joue pleinement. C’est une comédienne très expressive.

Photo Sébastien Laugier

Photo Sébastien Laugier

Elle nous fait vraiment croire que nous avons affaire à un merle. Dans ses quelques mètres carrés de scène et avec un tabouret, elle nous fait voir les décors : le petit jardin, la forêt, les airs. Elle nous fait croire aux autres oiseaux qu’elle incarne tour à tour avec drôlerie et justesse comme le pigeon ramier, la pie marquise, la tourterelle douce et alanguie, ou encore les grives bien grivoises, la gélinotte ronchonne sans s’oublier le perroquet cacatoès assez hugolien.

Stéphanie Tesson épouse l’esprit fantaisiste de Musset fait d’ironie, de poésie gracieuse et de mélancolie. Avec Musset, on passe toujours du rire mordant à la douce tristesse, presque imperceptiblement. Toujours Coelio et Octave cohabitent en lui sans que l’un domine l’autre, sans que l’un étouffe l’autre. En écoutant Stéphanie Tesson je songeais que c’était peut-être ce mariage subtil qui faisait tout le génie particulier de Musset. Ce mélange des genres shakespearien qui est parfois un peu écrasant par sa puissance sous la plume de l’auteur d’Hamlet, les autres auteurs romantiques n’ont pas réussi à le reproduire aussi bien que Musset. Parce que ce mélange fait partie de la nature même de Fantasio et il marie les genres avec une telle délicatesse que tout n’est qu’harmonie, sans heurt, sans artifice.

En voyant Stéphanie Tesson jouer le texte de Musset, j’ai repensé à l’adaptation pour le théâtre de La Confession d’un enfant du siècle que j’ai vue il y a quelques mois (http://actualitte.com/blog/arianecharton/2013/02/lhistoire-dun-enfant-malade/). Je m’étais alors rendu compte à quel point il y avait une force dramatique dans La Confession et me suis fait la même réflexion avec L’Histoire d’un Merle blanc. Musset dans ses récits garde un esprit de dramaturge.

922595Bien sûr, c’est lui le merle blanc. Le rejet dont il est victime ne lui vient pas de sa famille, si tendre avec lui, mais du monde littéraire qui ne le comprend pas, qui ne le lit pas. Alors que Musset aujourd’hui nous semble être l’image type de l’écrivain romantique précoce et adulé, il était de son vivant en marge. Le succès des Contes d’Espagne et d’Italie en 1830 en fait un petit génie, salué par la critique romantique et conspué par les classiques. Mais ce moment de grâce ne dure pas. L’échec de sa première pièce, La Nuit vénitienne, le traumatise. Il décide d’écrire des pièces qui ne sont pas destinées à être montées et qui seront rassemblées sous le titre Un spectacle dans un fauteuil. Certes écrire sans penser à la scène a donné à Musset une liberté qu’aucun autre dramaturge ne s’est autorisé, il a osé être pleinement lui-même dans toute sa fantaisie shakespearienne. Mais faute d’être créées, ses pièces n’existent pas vraiment. A l’époque comme aujourd’hui d’ailleurs une pièce de théâtre n’a réellement d’existence littéraire qu’une fois montée. Quant à La Confession d’un enfant du siècle, roman de sa liaison avec George Sand, elle passa inaperçue. Il faut dire que Musset, à la différence d’un Hugo ou d’un Dumas, répugne à faire sa publicité. Il ne se plie pas aux règles littéraires ni du point de vue économique ni du point de vue social.

Mais son merle blanc n’est pas un pauvre martyr sur l’autel de l’édition et de la société. Musset sait ici faire preuve d’autodérision comme dans les Lettres de Dupuis et Cotonet consacrées au romantisme, comme dans ses lettres à Caroline Jaubert. Le merle, c’est un écrivain qui ne se sent pas compris, c’est aussi un écrivain orgueilleux de son talent, un écrivain qui n’est pas dupe de la popularité sachant que le succès est volatile. C’est l’écrivain qui a besoin à la fois du monde et aime s’en protéger. Le merle blanc est comme Musset, il a envie d’être dans le monde mais il le redoute parce qu’il est différent des autres. A la fin, il préfère s’en retirer et choisit la solitude. C’est en quelque sorte le choix que Musset était en train de faire en cette année 1842 n’ayant peu à peu plus pour compagne que l’alcool.

photo Sébastien Laugier

photo Sébastien Laugier

Musset se moque de quelques figures assez reconnaissables. Le perroquet qui fait preuve d’opportunisme politique et domine le paysage littéraire est un coup de bec adressé à Hugo.  Quant à la merlette bas-bleu qui barbouille des rames de papier c’est bien sûr George Sand. C’est la première et seule fois où Musset se moquera ainsi de son ancienne maîtresse. Il y a aussi ces grives trop accueillantes qui sont ces prostituées que Musset fréquente, cette colombe qui le jette à terre symbolise ces femmes que Musset a essayé de séduire en vain comme Pauline Garcia et la princesse Belgiojoso et qui ne l’ont pas compris. Quant aux maîtresses douces mais finalement décevantes elles sont représentées par cette tourterelle qui s’endort en écoutant son chant. Enfin chant, c’est beaucoup dire. L’un des moments les plus émouvants dans ce spectacle c’est justement lorsque le merle blanc essaye de chanter, de siffler. D’abord devant son père qui est outré, puis devant la pie marquise effarouchée et la tourterelle ennuyée et enfin devant le perroquet qui ne l’écoute pas. Stéphanie Tesson joue ce moment avec beaucoup de sensibilité et d’intensité. Comme c’est à la fois ridicule et pathétique ce chant balbutiant, qui peine tant à sortir du gosier du merle pour s’écraser devant l’indifférence ou l’incompréhension. Le grotesque, thème romantique, ici s’exprime sous la forme d’un sifflement.

front_cover_largeL’Histoire d’un merle blanc n’est pas un texte de plumitif et Stéphanie Tesson sert ce conte avec une vivacité qui aurait enchanté Musset.

On sort de ce spectacle avec le désir de le prolonger en relisant le texte, comme nous le conseille la comédienne. Pendant la lecture, dans notre esprit se mêleront les magnifiques dessins de Grandville et la silhouette blanche et (é)mouvante de Stéphanie Tesson.

 

Le recueil collectif avec ses gravures a été numérisé par la BNF :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86002022/f31.image

Le texte de Musset avec les dessins de Grandville est en vente au théâtre.

 

Histoire d’un Merle Blanc d’Alfred de Musset
Mise en scène d’Anne Bourgeois
Avec Stéphanie Tesson
Jusqu’au 26 juillet 2013
Du mardi au samedi à 19h30
Relâches les 6 et 10 juillet

Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse

 

Quelques années dans la vie de Musset

novembre 24th, 2011

Que faire du temps qui nous est imparti sur terre et dont on ignore la durée ? Faut-il l’occuper le plus agréablement possible mais sans s’attacher, sans prendre le risque de souffrir, sachant que tout finira par mourir ? Ou bien faut-il essayer de vivre pleinement en créant, en pensant, en aimant, même s’il peut en résulter aussi des douleurs qui pourraient paraître inutiles aux yeux de ceux qui ne font qu’occuper leur vie ?

C’est cette question, entre autres, que pose la pièce Le Bruit de la vie de Georges Dupuis. L’auteur met en scène Alfred de Musset et Desgenais qu’il incarne lui-même. Desgenais, c’est à la fois l’ami libertin dans la Confession d’un enfant du siècle, c’est aussi Alfred Tattet, ami de Musset, fils d’agent de change fortuné et amateur de débauche de toutes les sortes. C’est aussi Octave dans les Caprices de Marianne et même Lorenzaccio dans sa face visible, l’idéaliste marchant avec son masque de débauché. Mais c’est aussi et surtout Alfred de Musset lui-même comme le laisse entendre les premiers mots de la pièce inspirés de la merveilleuse Nuit de décembre, long poème dans lequel l’auteur évoque son double, ce jeune homme vêtu de noir qui le suit toute sa vie et qui s’appelle la solitude. C’est le Musset indécis sur le chemin qu’il doit suivre et qui s’enivre pour ne pas penser.

Le Bruit de la vie évoque quelques années dans la vie de Musset depuis le moment où adolescent il proclame qu’il veut être Shakespeare, Schiller ou rien jusqu’au moment où il perd son père, victime du choléra, juste avant de rencontrer George Sand. Cette mort et cet amour vont bouleverser sa vie, comme ils bouleversent celle d’Octave dans la Confession. Ils bouleversent mais aussi donnent naissance à des chefs-d’œuvre en à peine de quatre ans. En à peine quatre ans Musset écrit Un Spectacle dans un fauteuil, Fantasio, les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l’amour, Lorenzaccio et La Confession d’un enfant du siècle.

Mais pour parvenir à écrire en si peu de temps ces textes éblouissants, Musset est passé par différentes expériences ou les idéaux et les rêves de bonheur d’un adolescent ont été battus en brèche par les trahisons sentimentales, les soirées mondaines et les débauches jusqu’à l’aube.

Dans un joli décor évoquant le cadre de vie d’un jeune poète du XIXe siècle admirateur de Bonaparte, Musset et Desgenais s’affrontent et pactisent tout à la fois. S’ils s’accordent lorsqu’ils croisent le fer, Musset ayant bien besoin de quelques leçons d’escrime, si Musset se laisse habillé en dandy, il est en position de force lorsqu’il prend la plume.

Leur dialogue s’inspire de lettres de Musset tandis qu’une voix off ponctue les scènes par des extraits de La Confession d’un enfant du siècle. Le début de la vie d’Octave dans La Confession ressemble un peu à celle de Musset, la création littéraire en moins. En effet, ce qui a sauvé Musset ce qui l’a empêché de ne faire qu’occuper sa vie, c’est l’amour et la littérature, l’un se nourrissant de l’autre et vice versa.

Les courts passages de La Confessions sont accompagnés d’extraits de pièces pour piano de Chopin. On est en plein romantisme, non ce romantisme mièvre qu’on sert à toutes les sauces entre rose fanée et comédie sentimentale américaine, mais le vrai romantisme. Celui qui fait que la musique de Chopin, les mots de Musset, la peinture de Delacroix ou de Géricault parlent à l’âme encore aujourd’hui et nous invitent à réfléchir sur ce que nous sommes profondément, loin des bruits superficiels de la vie encore plus abrutissants aujourd’hui qu’en 1830.

Théodore Géricault, autoportait

J’ai été émue aussi d’écouter les premières mesures de cette petite valse posthume de Chopin interprétée sur un vieux piano. (http://www.youtube.com/watch?v=xMn83QhrKas&feature=related)

Je me revoyais à 10 ou 11 ans jouant ce morceau sur le splendide quart de queue Bösendorfer de mon professeur. Petite fille sage, ignorant combien Musset tiendrait une place importante dans sa vie, ignorant l’existence de cette salle du théâtre du Nord Ouest à laquelle on accède en passant sur la scène et que j’ai déjà remplie de tant de souvenirs depuis la première fois où j’y suis entrée, fière d’inviter mon père à une représentation d’Horace de Corneille.

Dans la pièce Desgenais reste à peu près égal à lui-même se flattant de ses conquêtes d’une nuit, esquissant un glissando sur le piano, sirotant une coupe de champagne, maniant avec l’adresse l’épée. Georges Dupuis joue parfaitement son rôle avec un mélange de flegme britannique à la Brummell et de raillerie et cynisme de libertin français. Musset tout au long de la pièce évolue passant du jeune homme frondeur et influençable, se grisant des mondanités et des débauches dans lequel l’entraîne son ami un peu méphistophélique au rôle de poète. Au fil des scènes il s’impose, comprenant que la vraie vie, c’est le recueillement, l’amour et la souffrance sincères, la poésie. Il est très bien incarné par un Bertrand Monbaylet à la fois fort et fragile, à la fois fatigué et en révolte.

Toute sa vie Alfred de Musset a alterné entre ces deux attitudes, ces deux visages, le Desgenais qui était en lui ne mourant jamais. Mais dans ce combat intérieur contre son démon, il est sorti vainqueur. Si à un âge où l’on a encore de l’avenir, il était déjà un jeune homme de beaucoup de passé comme le dit Heine, si sa vie a été une longue déchéance, son œuvre elle reste jeune, vivante et retentit avec une grande justesse dans cette pièce.

Certains pourraient penser qu’un spectacle conçu à partir d’extraits de correspondance risque d’être artificiel et ennuyeux. Ils se trompent. Le texte de Georges Dupuis est un vrai dialogue et la mise en scène dynamique de Marie Véronique Raban rend cet échange très vivant avec une alternance de scènes passionnées et actives et de moment plus mélancoliques jusqu’au moment où Musset souffle les bougies… La première jeunesse du poète s’achève après ce parcours initiatique place à la jeunesse créatrice, aux grandes œuvres, au grand chagrin et au grand amour.

Ce qui ne connaissent que très peu Musset ne pourront manquer de se laisser emporter par ces paroles à la fois poétiques et saisissantes, ceux pour qui l’écrivain est familier se plairont, comme moi, à retrouver d’où sont extraits les citations de Musset.

Le Bruit de la vie de Georges Dupuis, d’après Alfred de Musset

Mise en scène de Marie Véronique Raban

Avec Georges Dupuis et Bertrand Monbaylet

Le 26 novembre à 17 h, le 28, 30 novembre, 3 et 10 décembre à 20h45

Théâtre du Nord Ouest

13 rue du Faubourg Montmartre

http://www.billetreduc.com/liste.htm?ar=bruit+de+la+vie&type=3

http://theatredunordouest.com/