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Un hymne à l’amour

octobre 27th, 2013

 

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L’entendement d’amour de Sophie Khan est un roman exigeant qui rappelle que ce genre littéraire est aussi la liberté incarnée. J’aime ces écrivains qui savent ainsi profiter de cette liberté, une sorte de folie littéraire peut-être mais qui est la meilleure réponse au marketing et au formatage outrancier qui se répand dans le monde littéraire comme une peste, depuis près de deux siècles.

Le roman de Sophie Khan est un livre de métamorphoses où la prose et le vers semblent entretenir un constant dialogue créatif et amoureux.

L’ouvrage est construit comme une fresque, non pas la fresque romanesque mais la fresque renaissance avec ses couches successives. Chaque couche correspond à un élément, un narrateur, un fil de l’histoire.

Le thème de l’amour et de la création sont donc étroitement liés et leur point commun, me semble-t-il, est l’ardeur qu’il faut mettre pour leur donner de l’épaisseur, en dévoiler aussi les mystères et les beautés.

Petits mots sous un prunier de Pascaline Boura

Petits mots sous un prunier de Pascaline Boura

Le lien littérature et art plastique, sensuel, sensoriel est aussi justifié par la couverture, ici ce n’est pas une image de couverture mais une façon d’accompagner, voire de faire résonner de création littéraire. La couverture est la reproduction d’une œuvre de Pascaline Boura. Intitulée « Petite lettre » réalisée avec papiers de soie et pastels secs elle évoque les reliures anciennes. Le temps du beau travail soigné. Mais aussi le temps qui passe sur le papier, donc aussi sur l’humanité. Sophie Khan a découvert les œuvres de Pascaline Boura par hasard alors que son texte était achevé et tout naturellement elle a voulu que l’une d’elles serve de couverture. Comme un écho au lien entre Dante et Giotto ?

Le roman tourne en effet autour du personnage de Dante : il incarne à la fois le poète et l’amour, il incarne la recherche de la beauté, point commun à tous les arts. Une quête platonicienne.

Mais c’est une quête difficile comme le raconte Sophie Khan car ni la raison, ni Dieu ne sont des aides. Une quête qui remet toujours tout en question et pleine d’embûches : on « claudique » mais toujours en s’élevant. Dans le tourment qui s’exprime au fil des pages, l’angoisse amoureuse et existentielle est toujours accompagnée d’une ardeur à être malgré tout, pleinement.

La fragilité du verbe devient une force.

Isabelle Adjani dans "Adèle H" de François Truffaut

Isabelle Adjani dans « Adèle H » de François Truffaut

Dante n’est pas seul, bien sûr dans L’Entendement d’amour. Il y a Béatrice, la muse, « une très belle allégorie », mais un peu froide, presque trop irréelle. Il y a aussi Antonia, la fille du poète, qui vit dans un couvent sous le nom de Beatrix. Un prénom « envahissant ». Cette Antonia/Beatrix est émouvante par son évanescence, sa relation avec son père d’où découle une grande part de son destin, la fraîcheur de son rêve amoureux. J’aime le rapprochement que l’auteur fait avec Adèle Hugo. Sophie Khan rappelle cet instant dans le film de Truffaut quand Adèle H à qui on demande le nom « trace du bout de son index en sueur les lettres de son patronyme sur une surface réfléchissante… » Deux jeunes filles fascinantes, parce qu’elles sont étouffées sous la figure paternelle, adorée. Aucun amour n’est facile. Deux jeunes filles fascinantes qui permettent comme l’écrit l’auteur à « l’imagination » de « caracole(r) ».

Ce roman est aussi habité par Giotto, presque un Dante de la fresque.  C’est à lui qu’on doit le portrait le plus vivant  de Dante où perce douceur mais aussi mélancolie… loin de la rigueur froide du portrait réalisé par Botticelli bien après la mort du Dante. Dans l’un il y la vie même dans ce qu’elle a d’inachevé, d’imparfait, dans l’autre la froideur de l’éternité tel le Panthéon.

Dante par Giotto

Dante par Giotto

Deux autres femmes entourent le poète : Marguerite Porete, une mystique rencontrée à Paris et Francesca da Rimini. On suit des instants de vie de ces personnages mais aussi et surtout des instants de conscience, d’âme imaginés par Sophie Khan et dont on devine qu’ils sont aussi des reflets de ce qui gouverne intimement l’auteur.

Marguerite Porete fut condamnée à être brûlée vive. Trop en avance sur son temps, trop ardente avec son livre Le Miroir des âmes simples. « Lisez-la, enivrez-vous avec elle ! Et vous comprendrez alors que l’Amour n’est soumis à autre chose qu’à lui-même. Ni à la morale. Ni à la religion. Ni à Dieu même. Aimez-la : faites-vous femme comme elle ! Et si vous l’êtes, prouvez-le ! » Blasphème au XIVe siècle, évidence bien des siècles plus tard mais une évidence qui réclame une force héroïque à être, à être sincère avec ses passions.

Renaissance est un mot auquel j’ai pensé plusieurs fois en lisant L’Entendement d’amour même si cette renaissance parfois prend des allures du supplice de Sisyphe mais sans jamais du désespoir.

À une époque où tant de romans évoquent les noirceurs du monde, du couple, à une époque où la création est tellement formatée, où la phrase même est en manque de lyrisme L’entendement d’amour, dont le titre sonne comme un roman courtois, nous transporte ailleurs, interroge des créateurs d’hier mais aussi plus près de nous. Nous ne sommes pas dans le passé mais dans un autre présent, infiniment plus désirable, où l’homme est au centre de tout comme ce dessin de Léonard de Vinci, L’homme de Vitruve. Renaissance.

L’Entendement d’amour de Sophie Khan, édition la Rumeur libre, 240 pages

http://www.larumeurlibre.fr/

Contact Pascaline Boura : auchevetdelart@orange.fr

Sophie Khan sera l’invitée de Seyhmus Dagtekin dans le cadre des soirées Poètes en résonances, le 29 novembre, 8 rue Camille Flammarion, à 20h

http://www.seyhmusdagtekin.fr/index.html

 

 

 

Un centenaire contre un cinquantenaire

octobre 5th, 2013

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Jean Cocteau est né en 1889, Marcel Proust en 1871. Ce décalage de près de vingt ans aurait pu les éloigner l’un de l’autre ou du moins les empêcher de nouer une relation intime. En fait, ils sont à la fois frères et opposés comme le montre Claude Arnaud.

Son livre, Proust contre Cocteau, est une succession de lignes parallèles et perpendiculaires qui s’enchaîne très bien. L’auteur suit l’ordre chronologique pour retracer ces deux destins en soulignant les moments où ils se croisent, s’entrechoquent pour terminer sur leur postérité.

La démarche de Claude Arnaud est intéressante et pourrait d’ailleurs s’appliquer à quelques autres duos littéraires ou artistiques. Je pense par exemple à Hugo/Vigny, Picasso/Braque, Zola/les Goncourt, Debussy/Ravel. Quand le premier écrase le second, volontairement ou pas. Mais au-delà de cette rivalité plus ou moins franche, au-delà de la petite histoire, des anecdotes, cette double étude est l’occasion d’éclairer deux vies et deux œuvres. La démarche de Claude Arnaud rappelle également que les écrivains, même les plus misanthropes ou les plus solitaires, vivent toujours avec les autres (ou contre les autres, ce qui revient à les inclure quand même). Les rapports entre écrivains et artistes sont toujours complexes, passionnants et pleins de non-dits. C’est d’autant plus le cas avec Cocteau et Proust, deux personnalités riches et difficilement saisissables.

Ils sont tous les deux issus de la bourgeoisie cultivée et entretiennent une relation privilégiée, voire exclusive, avec leur mère. Jeanne Proust a cependant davantage le sens des réalités qu’Eugénie Cocteau. L’auteur montre aussi qu’ils ont en commun certains traits de caractère mais dont ils vont faire un usage différent. Proust se sert de son hypersensibilité, Cocteau de sa fantaisie. L’un cherche l’exactitude pour faire œuvre, l’autre affabule. Proust explore les replis de l’âme quand Cocteau préfère un monde fantasmagorique. Cocteau est pressé et s’évade avec l’opium pour construire son univers protéiforme, Proust, lent, s’évade en creusant les fondations de sa cathédrale avant de l’élever. Mais les deux hommes s’attirent, notamment parce qu’ils partagent la même orientation sexuelle.images

Le parallélisme ne s’arrête pas là. Les deux écrivains fréquentent les mêmes salons. Cocteau est un reflet de Proust à 20 ans… à la différence que Cocteau, précoce et flamboyant, est déjà reconnu comme écrivain alors qu’on parle encore de Proust comme du petit Marcel, littérateur mondain à ses heures. Anna de Noailles, qui fait alors l’opinion, encense le cadet qui se permet même de la traiter avec désinvolture, au détriment de l’aîné qui n’a pas encore publié Du Côté de chez Swann. Même s’ils ont dix-huit ans de différence, l’avance de Cocteau en fait un parfait contemporain du retardataire Proust.

Claude Arnaud souligne que leur amitié, qui aurait pu être plus intime encore, repose sur un constant aller et retour entre fascination et rivalité. Au début l’aîné envie le cadet, « envie (son) intelligence cursive » qui donne naissance à des textes brefs, certes, mais brillants. Le cadet, convié à entendre des morceaux de la future Recherche, est sidéré par ces phrases lentes, longues qui se déploient sur les fameuses paperolles.

Brouillon  de Sodome et Gomorrhe

Brouillon de Sodome et Gomorrhe

Jean sera cependant l’un des rares à soutenir les débuts laborieux de la Recherche en 1913 après avoir été l’un des témoins privilégiés de l’œuvre qu’il trouvait distrayante, ce qui froissa Marcel. La différence de style et de manière de vivre la vie et la littérature empêche Cocteau d’entrer dans le monument proustien qu’il perçoit comme un immense labyrinthe filandreux. Et réciproquement Proust de comprendre l’œuvre rapide et moderne de son cadet… Claude Arnaud montre bien ensuite toute la complexité du soutien de Cocteau qui, peu à peu, s’aperçoit, que le petit Marcel le dépasse. Il s’en agace. Au fond, Proust a misé sur le temps avec une certaine humilité. Il a commencé par le pastiche et les textes légers pour prendre le temps de mûrir l’œuvre qu’il sent peut-être en lui. Il a choisi d’imiter sciemment ses maîtres pour mieux ensuite s’en détacher. Cocteau, lui, connaît les malheurs des écrivains précoces trop vite adulés (malheur qu’aurait certainement connu Radiguet s’il avait vécu, malheur qu’a connu Musset à 18 ans avec son premier recueil de vers mais dont un échec au théâtre, la mélancolie et la pudeur a sauvé deux ans plus tard, malheur auquel Rimbaud a échappé en tournant le dos à la poésie). A cette précocité s’ajoute chez Cocteau cette attirance pour les univers artistiques des autres et son côté touche-à-tout de talent. Une véritable éponge qui se cherche dans tous les sens avec une fantaisie qu’on peut prendre par erreur pour de la superficialité.

L’auteur de La Difficulté d’être a bien conscience du malentendu qu’il entretient avec ses contemporains. Claude Arnaud cite ce passage du Potomack qui résume tout le drame mais aussi l’originalité de Cocteau. « Il était une fois un caméléon. Son maître, pour lui tenir chaud, le déposa sur un plaid écossais bariolé. Le caméléon mourut de fatigue. »

Cocteau un an après la mort de Proust

Cocteau un an après la mort de Proust

L’auteur évoque leur vie parallèle mais aussi leur mue respective qui les font passer du mondain esthète au créateur. Mais il souligne bien que Cocteau aime la vie, le monde qui l’entoure, dans un rapport direct et enrichissant, sans complexe quand Proust, une fois entré définitivement en littérature, remplace vivre par le verbe écrire et décrit le monde en s’en séparant pour le réinventer pour l’éternité. Au bout du compte, l’un et l’autre reflètent leur époque mais d’une façon presque opposée.

Bien qu’intitulé Proust contre Cocteau, Claude Arnaud a écrit ce livre pour Cocteau. Il prend la défense de l’écrivain. Une sorte de suite à sa biographie parue en 2003 et dans laquelle il avait voulu  réhabiliter Cocteau, trop souvent dédaigné. Cela dit, depuis quelques années ce dernier, sans être vraiment à la mode (ce qui ne serait pas lui souhaiter car les modes passent), a été remis à l’honneur à travers des expositions, l’ouverture de son grand musée à Menton et d’autres manifestations ayant permis de de lui redonner la position qu’il doit occuper dans le paysage littéraire et artistique.

poster_61806J’aime la façon dont Claude Arnaud parle de son travail de biographe, la façon dont il explique comment il a vécu quatre ans avec cet écrivain, comment il a entretenu un dialogue vivant avec Cocteau en le suivant grâce notamment à des documents autobiographiques. Sans tomber dans l’idolâtrie ou la surinterprétation, le biographe se doit de faire passer les sentiments que son travail et ses lectures lui inspirent, se doit de nourrir une certaine empathie pour son personnage.

Le grand écrivain est celui qui s’imprègne de son temps pleinement tout en étant capable de s’en détacher. Mais ce ne sont jamais nos contemporains qui nous lisent le mieux, à quelques exceptions près. Si Jacques Rivière comprend mieux Proust que Cocteau c’est bien parce qu’il ne connaît pas vraiment Proust ne le découvrant qu’une fois auteur Du Côté de chez Swann. Parce qu’également Rivière n’appartient pas à son monde et n’est pas homosexuel. Cocteau, lui, est trop proche de Proust pour pouvoir le lire de façon détachée et la parution de La Recherche finit par les séparer parce qu’elle inverse leur rôle, reléguant Cocteau du côté des poids légers et donnant naissance à des malentendus. Cocteau nourrit de la rancœur pour Proust qu’il soupçonne de ne pas prendre au sérieux. Et lorsqu’il veut écrire pour la NRF il pense que Proust ne fait pas d’efforts pour l’aider. Etre ou ne pas être de la NRF avait d’ailleurs été déjà sujet de discorde entre Jacques Rivière et Alain-Fournier dont l’amitié était pourtant bien plus forte que celle entre Proust et Cocteau. L’une des difficultés avec la NRF d’alors tenait à la relation complexe que Rivière entretenait avec Gide. L’un et l’autre s’appréciaient tout en ne voulant pas forcément défendre les mêmes poulains… Du reste, Rivière n’aimait guère Cocteau et Proust n’avait guère de marge de manœuvre. L’homosexualité de Cocteau jouait aussi en sa défaveur. Rivière était gêné par les « invertis » et c’est bien cette gêne qui lui fit mal lire Sodome et Gomorrhe, seule fois où la finesse de sa lecture fut faussée par ses jugements moraux.

Jacques Rivière

Jacques Rivière

Certaines des anecdotes racontées par Claude Arnaud appartiennent certes à la petite histoire mais elles sont surtout révélatrices des comportements humains qui sont à la base de toute littérature. Du reste, ces histoires d’édition et d’amitié ont toujours peu ou prou de l’influence sur les écrivains. La Recherche aurait-elle été la même sans le soutien de lecteurs comme Rivière et la reconnaissance conquise peu à peu par Proust ? Si Cocteau ne s’était pas vu repoussé par la NRF n’aurait-il pas continué sur une voie plutôt qu’une autre ? Aujourd’hui comme le rappelle Claude Arnaud même si Proust reste une cathédrale face aux chapelles de Cocteau, ils sont l’un et l’autre en pléiade, presque main dans la main…

N’est-ce pas aussi de petites histoires qui ont nourri l’œuvre proustienne ? Par exemple les relations entre la comtesse de Chevigné et Proust que Claude Arnaud décrit avec humour. La comtesse, qui inspira le personnage de la fameuse duchesse de Guermantes, se prenait « les pieds dans les phrases » de Proust qu’elle supportait à peine.

La comtesse Laure de Chevigné

La comtesse Laure de Chevigné

Il l’exaspéra notamment lorsqu’il voulut avoir des précisions sur les chapeaux qu’elle portait vingt ans auparavant. Proust n’obtenant pas de réponse de la comtesse alla interroger ses domestiques ce qui mit en fureur la Chevigné comme elle le confia à Cocteau.

L’un des plus beaux passages du livre est celui dans lequel l’auteur évoque l’amour de Cocteau pour Radiguet et alors qu’il est de plus en plus brouillé avec Proust poursuivant inlassablement sa grande œuvre. « L’un enfermé dans son livre et l’autre dans son amour, les deux hommes s’éloignent encore. Pris dans un système de miroirs trompeurs, ils ne sont plus que défiance réciproque, comme si leur trop grande lucidité avait eu raison de ces zones d’ombres sans lesquelles aucune relation ne peut se maintenir. Les dérobades de Proust paraissent autant de trahison à Cocteau ; les manquements de ce dernier confirment Proust dans sa dépréciation globale de toute existence autre que littéraire ».d4998128r

Claude Arnaud montre que Cocteau se met à ressembler à Proust à la mort de Radiguet osant se confronter à cette hypersensibilité qu’il partage avec l’auteur d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs. « La souffrance lui inspire une même conception réparatrice de la création, sinon une forme personnalisée de mystique. »

Pour défendre Cocteau, Claude Arnaud se montre parfois sévère avec Proust et avec l’œuvre. Osant par moments égratigner la statue Proust, Claude Arnaud explique pourquoi il tient l’auteur pour un « tueur ». Je ne partage pas son avis même si j’entends bien ses arguments qu’il expose avec style et enthousiasme. Proust, l’homme et l’œuvre,  sont à mes yeux profondément consolateurs. Ils nous aident à accepter notre destin de mortel et nos malheurs et à mieux jouir de nos petites et grandes joies. C’est Cocteau qui, pour Claude Arnaud, a ce pouvoir que possèdent aussi bien d’autres écrivains, chacun ayant leurs lecteurs particuliers et intimes. La littérature est d’abord affaire de subjectivité et de ressentis.Jc1

À la fin, Claude Arnaud propose également une intéressante réflexion sur le « je » utilisé par Proust et le relie à la manière dont s’exprime aussi le « je » de Cocteau. Il revient sur la fameuse querelle opposant les lecteurs de Proust appliquant ou pas la méthode de Sainte-Beuve. Or Proust lui-même a alimenté cette ambiguïté de sorte que le terme de Claude Arnaud de « narraProust » apparaît comme le plus juste. Un entre-deux qui n’a rien de tiède. N’est-ce pas grisant d’employer le « je » qui peut être tantôt soi, tantôt un autre soi, imaginaire mais qui parfois nous révèle beaucoup plus que ce que nous sommes en réalité ? Le « je » invariablement utilisé permet aussi de se protéger, d’unifier, de ne pas avoir à choisir entre ce que l’on est et ce que l’on n’est pas mais qu’on voudrait peut-être être.

A la fois un « être de papier » et un « être réel » : une bonne définition de l’écrivain.

Claude Arnaud s’attache, en utilisant Proust, à souligner le génie de Cocteau, certes maigre et tendu, par rapport à l’ampleur de l’œuvre proustienne. « Il n’est pas l’homme du grand roman social ou de la somme définie, quoi qu’il en soit. Les mystères lui semblent bien plus stimulants que les explications, les intuitions, plus fécondes que les théories. » Cocteau est l’homme d’une œuvre protéiforme où la littérature se marie avec le dessin la musique de cinéma c’est ce qui en fait un créateur unique, « génie polymorphe comme on n’en verra pas avant longtemps » écrit avec justesse Claude Arnaud. Et si effectivement littérairement Cocteau, mort il y a 50 ans, n’est pas aussi génial que Proust, il a apporté une singularité admirable dans le paysage artistique français.

Certes je préfère la compagnie de Proust mais il y a toujours quelque chose chez Cocteau qui m’ensorcelle et me touche comme je l’ai écrit il y a un an. ici

01Je comprends également ce qu’il peut y avoir d’à la fois exaltant et parfois un peu désespérant de vouloir faire comprendre aux autres l’œuvre d’un écrivain mal jugé ou mal lu. J’aime ainsi la façon dont Claude Arnaud rédige la défense et illustration de Jean Cocteau en offrant une lecture aussi personnelle qu’argumentée. Il nous appelle à lire ou relire Cocteau qui dit-il n’a pas « démérité de l’admiration initiale de Proust » et conclut en disant que celui-ci a besoin de nous alors que Proust pourrait presque s’en  passer. Je ne partage pas sa vision d’un Proust toxique, tuant celui qui le lit. Au contraire il me semble que Proust aide à vivre mais Cocteau nous aide à rêver. Ne sont-ils pas nécessaires l’un et l’autre dans nos vies brèves qu’il faut s’attacher à rendre riches pour leur donner une petite part d’éternité ?

Proust contre Cocteau, de Claude Arnaud, éditions Grasset, 204 pages.

Vivre les belles lettres à Paris

octobre 1st, 2013

 

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La littérature est une activité solitaire et sociale.

Certes, l’écrivain est seul pour travailler et la lecture est un dialogue silencieux entre un lecteur et des mots. Mais, depuis ses origines, la littérature est aussi un lien profond entre les hommes. Elle a commencé par être lue à haute voix. Pratique qui s’est poursuivie pendant des siècles afin de pouvoir faire découvrir des textes à un public qui ne savait pas lire. Par exemple les veillées au coin du feu. Mais ces lectures à haute voix réunissaient parfois aussi des lecteurs qui n’avaient qu’un exemplaire d’un ouvrage. Je songe ainsi à cette scène satirique croquée par un Henri Monnier dans lequel il raconte une soirée de lecture dans la loge d’une concierge…classiques-au-coin-du-feu

Outre ces séances de lecture, la littérature fait aussi l’objet de discussions depuis des siècles dans des salons où des auteurs lisent leur nouveau texte, où les hôtes discutent des dernières rumeurs, des dernières querelles ou des théories du jour.

On pourrait croire qu’aujourd’hui tout cela a disparu : chacun est plongé dans son livre voire a troqué le volume papier pour un écran et plus rien ne s’échange.

Le Guide des amateurs de littérature à Paris de Sophie Herber nous prouve en plusieurs dizaines d’idées et de bonnes adresses que la littérature, au contraire, vit et s’épanouit plus que jamais dans la capitale, hantée par tant d’écrivains dont certains en firent même une muse, par exemple Balzac, Hugo ou Aragon…

guide-des-amateurs-d-5228594968bcfOn découvre ainsi dans ce guide que la littérature se décline de mille et une façons, depuis les classiques salons et les cafés littéraires dans lesquels un auteur discute avec des lecteurs et les lectures théâtralisées jusqu’à des « expérimentations littéraires » ludiques. L’auteur évoque bal littéraire où danses et lectures alternent ou de vrais matches de boxe où les coups se donnent avec des mots choisis.  Institution comme la SGL, la Maison de la poésie, les musées, bibliothèques municipales et instituts culturels étrangers sont aussi bien cités que les librairies indépendantes et petits lieux secrets comme le club des poètes et des appartements de particulier.

Enfin, on peut également participer à des cercles de lecture à l’heure du thé ou du dîner pour faire part de ses derniers coups de cœur, s’inscrire à des ateliers d’écriture ou assister à des soirées slam ouvertes. Et pour ceux qui veulent marier marche et lettres, l’auteur nous livre aussi quelques jolies idées de balades sur les traces des héros ou des écrivains.girls-club1

Sophie Herber s’est ainsi promenée dans tous les arrondissements de Paris pour nous signaler autant de bonnes initiatives destinées à faire vivre la littérature, souvent gratuites ou pour un prix modique (à commencer par ce livre). Et pour ceux qui préfèrent rester chez eux, l’auteur propose une sélection de sites Internet permettant de participer à des salons virtuels ou de faire partager sa bibliothèque.

A une époque où, non sans raison, l’édition et la librairie connaissent de graves crises financières et identitaires, ce guide prouve que le goût pour la littérature reste vivace en s’exprimant sous des formes adaptées à nos modes de vie.

Guide des amateurs de littérature à Paris, de Sophie Herber, éditions Parigramme, 101 pages, 6 euros

Imitation et originalité en littérature

avril 3rd, 2013

15_Cfp01Certaines affaires de plagiat peuvent aboutir à une réflexion approfondie et particulière comme la notion de plagiat moral qui a opposé Camille Laurens à Marie Darrieussecq. Sans aller jusqu’au plagiat, il y a également les nombreux larcins ici ou là que seuls des spécialistes peuvent deviner. Par exemple en travaillant sur Alain-Fournier je m’aperçois que de nombreux biographes ont pillé Isabelle Rivière, les lettres de Fournier et de Rivière en omettant les guillemets pour faire croire que c’est de leur cru. Ce procédé est malhonnête vis-à-vis du lecteur et m’apparaît comme une solution de facilité pour ces biographes. Pourquoi ne pas mettre les guillemets et la note de référence ? Certes, cela prend du temps, certes, ce n’est pas écrire, mais citer, mais c’est être honnête aussi… Ce n’est pas d’ailleurs parce que l’on s’appuie sur des citations référencées que l’on ne peut pas ajouter des commentaires. Etre un biographe intelligent qui évite le vol ou la paraphrase. Je passe sur les biographes dilettantes et médiatiques qui pillent ceux qui les ont précédés avec plus de sérieux…

Beaucoup de plagiats appartiennent maintenant à la petite histoire de la vie littéraire ou universitaire. Depuis des siècles, le monde littéraire est pavé d’accusations de vol, parfois fondées, d’autres fantaisistes. Au-delà de l’anecdote, certaines affaires sont révélatrices d’un état d’esprit, d’un contexte social ou économique, sans parler de querelles plus intellectuelles.

Du Plagiat d’000909320Hélène Maurel-Indart est assurément l’ouvrage le plus complet sur le sujet depuis  l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Hélène Maurel-Indart s’appuie sur de nombreux exemples et surtout élargit la perspective sur d’autres questions littéraires. Bref, elle ne pointe pas du doigt des plagiaires sans autre forme de procès, mais réfléchit aux motivations, aux buts et aux résultats. La technique du collage, le pastiche, la parodie, les questions d’intertextualité sont ainsi étudiés. L’ouvrage est érudit, mais toujours clair et découpé en de nombreuses sous-parties permettant une lecture pratique.

Quant aux lecteurs qui voudraient aborder le sujet d’une façon plus rapide et ludique dans un premier temps, je ne saurais que leur conseiller Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule. Portraits-robots des différents types de plagiaires (dans la fiction et la réalité), mobiles, complices, méthodes : Hélène Maurel-Indart revêt les habits d’un commissaire qui parfois se fait juge d’instruction. Elle nous fait partager aussi discrètement ses émotions face à tel ou tel cas qui la scandalise ou la touche. J’aime cette façon de faire vivre l’érudition.928460241

Dans la somme que constitue Du Plagiat l’auteur n’est pas là pour faire une liste de voleurs et volés, de petites affaires ayant agité le monde littéraire, mais bien de parler de littérature. Pourquoi Hélène Maurel-Indart s’est-elle vouée à l’étude du plagiat dans toutes ses déclinaisons ? Parce qu’étudiante elle était passionnée par l’idée d’originalité en littérature. Pour mieux appréhender cette vaste question, elle a voulu l’aborder par ce qui apparaît comme son contraire.

« Par moments, j’arrêtais ma main, je feignais d’hésiter pour me sentir, front sourcilleux, regards hallucinés, un écrivain. J’adorais le plagiat, d’ailleurs, par snobisme et je le poussais délibérément à l’extrême.

« Je déversai toutes les lectures, les bonnes et les mauvaises, pêle-mêle, dans ces fourre-tout. Les récits en souffrirent ; ce fut un gain, pourtant : il fallut inventer des raccords, et, du coup, je devins un peu moins plagiaire ».

sartre500500Cet extrait des Mots de Sartre peut rassurer de nombreux débutants : même les plus grands se sont livrés au « plagiat ». Encore que le terme me semble impropre car le vrai plagiat est un vol conscient et rendu public par la publication. Dans le cas de Sartre, on peut parler d’exercice d’imitation avec des emprunts de phrases qui reviennent plus ou moins consciemment. Je me rappelle avoir étudié un poème de Mallarmé, Apparition qui est composé de réminiscences d’Hugo. Au début, Mallarmé était assez désespéré parce qu’il se rendait compte qu’il faisait spontanément du Hugo au lieu de faire du Mallarmé. Il n’était pas encore Mallarmé. Certains écrivains précoces, comme Rimbaud, paraissent ne pas être passés par cette phase d’imitation. Or, même Rimbaud a aussi imité même si sa période a été plus courte que chez d’autres. Lorsque Rimbaud rejette avec violence Musset par exemple, c’est pour cacher que les thèmes de Musset l’ont marqué à 14 ans et que Musset a participé à sa construction. Pourquoi avoir honte de ses influences ?

Dans Du Plagiat, Hélène Maurel-Indart montre bien que « le plagiat » existe depuis l’Antiquité. Nous naissons tous avec un héritage. Un homme ne part jamais de rien. Heureusement… comme il serait angoissant de n’avoir pas de racine. Certes, quand on a la prétention de créer (écrire, peintre, composer…) il faut savoir se détacher de ses modèles. Un effort certes parfois difficile, mais qui nous enrichit en nous obligeant à nous imposer par rapport à nos prédécesseurs, nos admirations.1311203-Arthur_Rimbaud

En lisant les premiers textes d’Alain-Fournier on s’aperçoit que c’est plein de réminiscences de Francis Jammes, de Jules Laforgue, de Maeterlinck. Il en a parfois tellement conscience que l’un de ses textes est dédié à Jammes en signe de reconnaissance. Avec Rivière, il soulève plusieurs fois la question de l’originalité. Il a 17-18 ans, il a soif de donner une œuvre originale, il est certain d’en être capable, mais s’interroge aussi sur la façon dont il doit « gérer » ses influences. Il est passionnant de suivre son parcours et de comprendre comment à partir des auteurs qu’il admire, dans lesquels il se reconnaît, il construit son univers et son style. Soyons honnête, ses poèmes en prose ne sont pas ce qu’il a fait de mieux et ses lettres à Rivière, exemptes de cette pression que constitue la création, sont tellement plus belles. Mais il est intéressant de dénicher les premières traces du Grande Meaulnes et des grandes obsessions de Fournier dans ces textes de débutants.alain-fournier

Je me souviens, étudiante (et cela m’arrive encore aujourd’hui) avoir retrouvé dans les textes d’écrivains que j’admirais des pensées que j’avais eu avant de les lire sous leur plume. C’est à la fois désespérant et réconfortant : on a le sentiment d’entretenir une intimité exceptionnelle avec l’écrivain qu’on aime dans cette communion d’idées tout en se disant : à quoi bon, tout est déjà écrit et j’arrive trop tard.

Il faut peut-être atteindre cette maturité qui consiste à se dire : nous ne serons jamais originaux, mais nous pouvons être uniques dans la façon dont nous marions nos influences littéraires avec nos sentiments personnels, notre âme et ses subtilités, notre vie.

C’est bien ce que fait Fournier, me semble-t-il. En travaillant sur ma biographie, je me mets à lire les livres qui l’ont formé. Ne pouvant tout lire (autrement, je ne tiendrai pas les délais et mon éditeur maudira ce qu’il pourra qualifier d’excès de zèle), ne pouvant donc tout lire, je me laisse guider en choisissant les textes dont Fournier parle le mieux. Parle le mieux, selon moi. Je reconnais la subjectivité de mon choix et j’ai conscience que même si je m’efforce d’être la plus objective en écrivant cette biographie, je me forme une idée personnelle de Fournier. Il m’a donc convaincue de lire Thomas Hardy. C’est un auteur important pour lui, il en dit beaucoup de bien, partage son enthousiasme avec Rivière et pourtant ce n’est pas l’écrivain qui est le plus cité dans sa correspondance avec Rivière. Jammes, Laforgue, Claudel, par exemple, sont décortiqués par les deux amis dans des lettres fleuves qui les passionnaient plus à rédiger que leurs devoirs de khâgneux. Peut-être sont-ils plus diserts parce qu’il s’agit d’écrivains français dont ils sont plus proches.

Thomas Hardy

Thomas Hardy

Et pourtant, Fournier m’a donné envie de lire Hardy. J’ai lu ainsi Jude l’obscur. Parfois, j’ai souri en lisant certains passages de Jude qui m’ont fait penser à Fournier. Très certainement, sans peut-être s’en rendre compte, il a repris telle ou telle image à son compte par exemple, lorsque Jude parle de sa cousine Suze dont il est amoureux en disant c’est « l’amie la plus douce, la plus désintéressée qu’il eût jamais connue, une créature vivant par l’esprit, si éthérée qu’on pouvait voir son âme trembler à travers sa chair. » Fournier écrit à propos d’Yvonne de Quiévrecourt « devant elle, on ne pensait pas à son corps ».

Dans les histoires de plagiat ou d’influence, ce qui compte c’est l’antériorité, comme l’explique Hélène Maurel-Indart. Or, chez Fournier, comme chez beaucoup d’écrivains précoces, c’est-à-dire qui se construisent un univers mental précis très jeune sans forcément encore écrire vraiment, on s’aperçoit qu’ils vont parfois vers des auteurs susceptibles de nourrir leur imaginaire déjà existant. Quand on suit la lecture d’Hardy par Fournier, on songe qu’il va vers un écrivain qui a développé des idées qui sont déjà les siennes aussi. Il a besoin d’aînés qui soient son reflet. Bien sûr, l’étude est délicate, la frontière est subtile entre ce qui est déjà dans la tête de Fournier ou de tout autre jeune écrivain et ce qu’il prend d’original chez un aîné. Mais c’est une étude passionnante car on entre de plain-pied dans le mécanisme si ce n’est de la création artistique du moins dans la construction de l’univers mental d’un écrivain. A lire Jude, je vois bien ce que Fournier a pris après notamment pour écrire le Grand Meaulnes, mais je devine aussi ce qui était déjà chez Fournier et qu’il a retrouvé chez Hardy.

Ces deux écrivains avaient des points de communs naturellement.

Mon texte se poursuivait par des réflexions sur Jude, mais ce sera pour mon prochain billet car j’ai déjà été assez longue et veux laisser à mes lecteurs bénévoles la liberté de réfléchir à la question de l’imitation et de l’originalité.

 

 

Du Plagiat d’Hélène Maurel-Indart (Folio) et Petite enquête sur le plagiaire sans scrupules (éditions Léo Scheer)

Voir aussi : http://www.myboox.fr/actualite/helene-maurel-indart-voleurs-de-textes-ac-20657.html

Ainsi que le site de l’auteur : http://leplagiat.net/

 

 

 

La biographie et la littérature

décembre 27th, 2012

 

Depuis le XIXe et surtout au XXe siècle, on cherche à définir ce qu’est la littérature. Terme qui peut donner lieu à une multitude de définitions et de théories. « Ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…) dont l’acceptation précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Si la littérature peut se définir par ce à quoi à la relie, encore faut-il déterminer les objets. Professeur de littérature française à Oxford, Ann Jefferson se propose dans Le Défi biographique d’approcher la littérature par la biographie.

L’auteur revient sur la notion de biographie à travers un corpus de textes français depuis le fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, des textes d’ordre biographique consacrés pour la grande majorité à des écrivains. Elle décrit les différentes formes, approches et évolutions avec comme but de lier la biographie à la notion de littéraire au point de faire de la biographie un moyen de définir la littérature, non à partir d’un seul modèle de biographie mais différentes manières d’aborder la vie et donc la création littéraire. L’auteur part de la notion de génie et de l’idée de progrès de la littérature développée dans l’Encyclopédie et par Mme de Staël et termine par Barthes, Jacques Roubaud, Roger Laporte où la vie est devenue une « vie d’écriture », une vocation, une existence faite de rituels, de sacrifices, d’effort.

L’approche d’Ann Jefferson permet aussi de redorer le blason ou de mettre à l’honneur (selon le point de vue de départ) un genre protéiforme qui fait débat.

En lisant cet essai, j’ai ainsi songé aux nombreuses analogies que l’on peut établir entre la biographie et le roman. Ce sont des genres rassemblant des textes aux formes et aux qualités variées. Genres « populaires » qui ont prêté à de nombreuses attaques, certaines biographies comme certains romans n’entrant que dans la catégorie du divertissement et non la littérature alors que d’autres textes, pourtant du même genre, appartiennent à la littérature, sont œuvres d’art et d’esprit.

La biographie romancée où ces deux genres se marient et qui apparaît après 1920 est aujourd’hui le style de biographie qui se vend le mieux. Meilleure vente mais la plus décriée car ne servant ni l’érudition ni la littérature. Bon nombre de biographies romancées malheureusement ont un fond de malhonnêteté intellectuelle avec l’absence de guillemets dans les citations, des approximations voire des erreurs servant le romanesque au détriment de la vérité, etc. Il y a aussi des biographies qui ne sont pas romancées mais qui s’accordent le droit d’imaginer des scènes. C’est le cas de celles d’André Maurois qui, au bout du compte, valent pour les documents intimes alors inédits qui sont souvent cités et pour les analyses littéraires ou psychologiques de l’auteur mais qui sont peu fiables pour des détails.

Même lorsque la biographie est érudite, il n’est pas rare qu’elle soit condamnée ou du moins un peu écartée du pur littéraire : soit parce qu’elle s’attache trop à l’anecdotique, aux détails de vie, soit parce qu’elle est une solution de facilité pour un lectorat peu courageux. Ann Jefferson rappelle ainsi le point de vue du critique André Chaumeix dans la Revue des Deux Mondes en 1927.  Celui-ci regrette qu’ « on aime mieux le récit de la vie d’un poète que la lecture des poèmes. » (p 247) Il n’est pas rare d’entendre des gens prétendre connaître un écrivain parce qu’ils ont lu une biographie. Mais on peut peut-être également dire qu’une biographie réussie c’est celle qui incite le lecteur à lire les œuvres de l’écrivain. Comme une passerelle.

Outre ces aspects modernes, la biographie (comme le roman) est peut-être si souvent discutée parce qu’elle est difficile à définir. De quoi s’agit-il ? du récit d’une vie. Voilà qui offre un éventail de traitements très large. Moins grand certes que pour le roman mais tout de même assez pour prêter à des confusions, des interrogations. Longtemps, la vie, la biographie a été exclue de la littérature pure passant plutôt pour un sous-genre assimilé au commentaire et non à la création. Pourtant, quand on prend La Vie de Rancé et La Vie de Rossini  respectivement de Chateaubriand et Stendhal, ce sont moins des vies de Rancé et de Rossini que des éléments d’une œuvre littéraire et où la part d’autobiographie est aussi très importante (spirituelle pour Chateaubriand et esthétique pour Stendhal). Dans ces deux exemples, parmi d’autres, nous sommes bien en littérature mais notre vision est celle du lecteur du XXIe siècle. Ce qui pouvait apparaître aux yeux des contemporains de Chateaubriand et Stendhal comme des vies, des textes assez érudits nous apparaissent aujourd’hui comme des œuvres de création. Les façons d’aborder la biographie évoluent donc également au fil des siècles (de même que le roman, certains romans pour en finir avec mon rapprochement).

Comme l’explique Ann Jefferson, la biographie connaît une sorte d’âge d’or au XIXe siècle et surtout au milieu du XIXe siècle avec différentes formes apparaissant conjointement. L’auteur évoque La Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud en 52 volumes, modèle d’érudition et tentative d’exhaustivité. Elle fait aussi allusion au Vapereau qui rassemblait des notices de contemporains. L’ancêtre du Who’s who. Etre ou ne pas être dans le Vapereau permettait d’évaluer son niveau de célébrité et flattait les vanités. Ann Jefferson évoque aussi la biographie subjective et écrite souvent au vitriol comme la développe Eugène Mirecourt. Son succès tient au fait qu’il reprend des rumeurs parfois en feignant de ne se faire que le porte-parole innocent. Mirecourt n’a rien d’un génie mais il ne manque pas d’esprit pour tourner de petits portraits de ses contemporains qui lui valurent succès mais aussi attaque pour diffamation. Tous ces Contemporains sont courts, rédigés sur le même modèle et peu coûteux, il s’adresse à un public populaire. Même si Mirecourt évoque les œuvres, l’inspiration des artistes, ces portraits sont avant tout un rassemblement de petits tas de secrets et ragots. C’est ce genre de textes qui pullulent dans les journaux au XIXe siècle que Barbey d’Aurevilly notamment dénonce. Cet ensemble de biographies prête à confusion, réclame une hiérarchisation que l’auteur n’établit pas assez clairement. Contemporains de Michaud, Vapereau et Mirecourt, on trouve Gautier, Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly. Nous ne sommes pourtant pas sur le même terrain.

Ann Jefferson analyse les deux types de condamnations dont la biographie fait l’objet à la même époque. Elle revient d’abord sur la position de Victor Cousin qui compare biographie et histoire pour souligner les insuffisances de la première. Pour Cousin la biographie d’un grand homme en se penchant sur son existence individuelle ne prend pas en compte la grandeur des événements, l’esprit d’une époque dont le grand homme doit justement être le reflet. La biographie n’est pas assez dans l’Histoire. L’argument de Victor Cousin a été repris par bon nombre d’historiens qui justement se méfient des singularités, des spécificités des grands hommes et préfère donner à l’histoire une vue plus large, au mépris de ce qu’ils considèrent comme de l’anecdotique. En revanche, je crois que ce sont justement les éléments anecdotiques qui intéressent les écrivains quand ils se penchent sur l’Histoire.

Ann Jefferson reprend également les arguments de Barbey d’Aurevilly qui visent à défendre la notion même de littérature contre la biographie telle qu’elle est développée en son temps. Le Connétable condamne d’abord la biographie car il voit en elle un déclin culturel dans une époque plus occupée de son image que de produire des œuvres, dans une époque qui n’a plus de hiérarchie. Pour Barbey, ce phénomène signe une perte des valeurs morales de l’Ancien Régime auquel il est attaché. Mais, même des écrivains libéraux perçoivent les dangers d’une démocratisation du littéraire qui aboutit justement à des publications à la Mirecourt au détriment d’œuvres plus intellectuelles mais qui se vendent moins. Paradoxalement le Connétable, pour vivre, a passé une bonne partie de son existence à écrire pour les journaux le plus souvent sans signer, ces journaux qui marquent le début du règne de l’opinion.

Eugène de Mirecourt

Barbey voit aussi dans les portraits de contemporains des moyens de faire de la publicité et de l’argent. On flatte le contemporain et on manque de recul pour le juger avec pertinence. Enfin, Barbey s’en prend à cette culture du petit détail de la vie domestique exploité par les biographes pour expliquer le grand homme. A ces yeux, cela porte atteinte à la grandeur des personnalités traitées. Dans ses propres portraits Barbey préfère s’attacher à la personnalité, à l’aspect moral et créatif de l’écrivain. Conscient que la démocratisation de l’art, de la littérature entraîne un nivellement vers le bas, dénonçant cette manière de rabaisser le grand homme pour le mettre au niveau de son portier, le Connétable souhaite la même chose que Flaubert : « l’œuvre de la critique moderne est de remettre l’art sur son piédestal ». Hélas, vœux pieux que bien peu ont entendu ou ont pu réaliser.

Mais en pratiquant lui-même le portrait Barbey d’Aurevilly montre que la biographie peut également appartenir à la littérature et éclairer la notion de littérature. Même si comme le rappelle Ann Jefferson le Connétable s’en prend aux pratiques de Sainte-Beuve qui à ses yeux a remplacé la littérature par le journalisme, on peut dire que les portraits de Sainte-Beuve comme ceux de Barbey d’Aurevilly, de Mallarmé sont justement des oeuvres littéraires dans lesquelles ces écrivains se servent d’éléments de la vie pour analyser l’oeuvre bien sûr, en percer les mystères. Ils le font en écrivain qu’ils sont eux-mêmes.

C’est certainement Mallarmé avec ses Médaillons, auxquels l’auteur consacre quelques pages, qui souligne le mieux que la vie réelle n’a d’importance que si elle sert la littérature, sert à l’expliquer. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur », écrit-il à propos de Villiers de l’Isle Adam ( p. 131).

Même si je reconnais la valeur de biographies monumentales, détaillée, réalisée par des érudits qui ont consacré souvent des années d’études pour aboutir à des livres de référence, je crois que seuls des écrivains sont capables de sentir la vie d’un autre écrivain et de mettre en évidence ce qui dans la vie relève de l’art.

Bien que décrié, Sainte-Beuve apparaît cependant comme l’écrivain qui a apporté une nouvelle vision de la littérature. Pour lui, l’œuvre d’art n’est pas une entité jugée seulement par rapport à des critères esthétiques précis (comme on peut le faire à l’âge classique par exemple). Pour Sainte-Beuve, l’œuvre a d’abord à voir avec l’homme qui la crée. Il s’attache à placer l’individu au cœur même de l’œuvre. Dès lors, mettre en valeur les spécificités d’un écrivain compte plus que des critères ou des règles universelles. Il n’y a pas une idée de littérature mais des idées, des expressions, qui varie en fonction de chaque écrivain, chaque monde, chaque style.  La littérature est une somme de talents particuliers, d’individus singuliers, ce qui rend toute généralisation impossible. La biographie en soulignant justement les particularités de chaque écrivain peut mettre en valeur ce qui relève de la littérature propre de chacun mais elle ne peut tirer de chaque vie une théorie qui s’appliquerait à tous.

Bien sûr, Ann Jefferson fait référence aux Lundis et autres textes critiques publiés par Sainte-Beuve mais analyse aussi cette œuvre de jeunesse appelée Vie et poésies et pensées de Joseph Delorme et bien trop souvent oubliée ou jugée à tort comme un simple essai de création littéraire abandonnée pour ne se consacrer qu’à la critique (comme s’il avait renoncé à la littérature, comme si la critique n’était plus exactement de la littérature parce qu’elle n’est pas création, ce qui me semble injuste). L’auteur démontre avec pertinence que Sainte-Beuve avec Joseph Delorme jetait déjà les bases de sa vision critique en se posant comme un éditeur des œuvres de Joseph Delorme. Éditeur et analyste de lui-même.

La critique est nécessaire à la vie littéraire bien que souvent vilipendée parce que la critique a parfois trop de liens étroits avec la publicité et la rentabilité mais aussi parce qu’elle apparaît parfois comme moins nobles que la création littéraire pure. Sainte-Beuve a bien raison de rappeler que le poète a besoin de la réception d’un lecteur. Le premier lecteur est le critique sans lequel le poète se perdrait en autocontemplation. Mais il faut également accorder au critique le droit d’être un lecteur libre. Il m’a toujours semblé regrettable à propos de Sainte-Beuve de comptabiliser ses erreurs de jugement après coup sans prendre en compte que le critique est d’abord un lecteur subjectif même si cette subjectivité nous semble a posteriori partisane, injuste, aveugle.

Mais dans son essai, Ann Jefferson ne se limite pas à l’analyse de textes biographiques côté critique. À ses yeux la biographie peut aussi se déployer dans une œuvre littéraire, précisément une œuvre poétique. Dans ces pages qui sont les plus originales et les plus personnelles de son essai, elle voit ainsi dans les Contemplations et Les Fleurs du Mal, deux œuvres qu’elle analyse en détail, des vies de poète. Il ne s’agit pas d’autobiographie poétique : même si les deux poètes partent parfois de données personnelles, leur œuvre dépasse leur existence pour refléter la vie du poète avec un grand P et ce qui fait l’essentiel de la vie du poète, la poésie. Pour Ann Jefferson la vie du poète révèle ce qu’est la poésie. Chez Hugo il s’agit « d’étendre les limites de la poésie aussi loin que le permet l’esprit humain. (p. 161) Hugo, en géant, veut tout embrasser : la mort, Dieu, la nature, le cosmos…  Le génie incarné à qui rien ne peut échapper. Au contraire Baudelaire, fait, selon Ann Jefferson, la biographie du Poète vers l’intériorité, les aspects les plus intimes de l’art. Pour elle, les Fleurs du mal sont « le foyer ultime des aspirations spirituelles de son héros-poète ». (p 186).

Ces brillantes pages d’analyse ont aussi la vertu d’agrandir encore le spectre de la biographie en la faisant entrer dans la plus noble création littéraire : la poésie. Cette façon de lire Les Contemplations et Les Fleurs du Mal ne manque pas de pertinence même si la définition de la poésie par la biographie lyrique du poète n’est qu’une définition parmi d’autres. Ajoutons aussi que la biographie peut se révéler littérature pure seule, comme le prouve bon nombre d’œuvres parues au fil des siècles, écrite sciemment ou pas comme des œuvres littéraires et non comme des commentaires ou analyses de vie.

Dans  la suite de son essai, Ann Jefferson a choisi des textes qui s’apparentent à la biographie littéraire comme Les Illuminés de Nerval, Les Vies imaginaires de Schowb, Les Vies minuscules de Pierre Michon, textes où l’aspect fictionnel a toute son importance aussi. L’auteur traite aussi de l’autobiographie avec notamment  Si le grain ne meurt de Gide, les Mots de Sartre ou L’Age d’homme de Leiris. Dans ces derniers cas, les écrivains se font interprètent de leur vie, de leur individualité sous forme notamment d’analyses psychologiques, d’exploration de leur enfance, de leurs origines. Mais ils interrogent également la littérature à laquelle ils ont choisi de consacrer leur existence et se posent en exemple, permettant d’en tirer aussi des généralités sur les mystères de la création littéraire mais aussi la vocation de l’écriture. C’est ce choix de vie singulier que Sartre interroge à propos de Mallarmé, de Baudelaire et de Genet. Il démontre que chez les deux derniers, la vocation a pour origine «  la mauvaise foi ». Selon lui, Baudelaire par exemple aurait d’abord choisi d’être poète en signe de refus de la réalité et aurait dès lors régit sa vie selon ce but. Chez Sartre, la biographie (donc sa vision des écrivains dont il traite et sa vision de lui-même) est soumise à ses propres théories littéraires. Le récit de la vie d’un écrivain doit tourner autour de son engagement total à la littérature (son essence) et il dénonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparence. L’exemple de Sartre démontre que c’est sa notion de littéraire qui définit ses approches biographiques et non l’inverse.

Dans ce passionnant essai en forme également de panorama chronologique de la biographie française, Ann Jefferson nous permet de suivre les évolutions de notre vision de la biographie qui suit à la fois son chemin en tant que genre à part entière mais aussi les évolutions de la notion de littérature à laquelle elle est intimement liée. Une notion qui est plurielle et que les œuvres futures contribueront à enrichir encore et encore.

 

Le défi biographique, la littérature en question d’Ann Jefferson, traduit de l’anglais par Cécile Dudouyt, Puf, coll. Les Littéraires.

A lire aussi :

Le compte-rendu sur l’édition anglaise par Alexandre Gefen : http://www.fabula.org/actualites/a-jefferson-biography-and-the-question-of-literature-in-france_17117.php

Sur l’édition française par François-Ronan Dubois : http://lectures.revues.org/9846

Le comique : une boule à facettes

décembre 11th, 2012

 

Comme son opposé, les pleurs, le rire paraît comme une réaction humaine et nécessaire à notre développement et à notre équilibre psychique. Mais comme l’explique Véronique Sternberg dans la longue introduction de son excellente anthologie commentée Le Comique, le rire, qui, a priori, semble si naturel, est un phénomène complexe. Complexe parce que  subjectif et réclamant une relation étroite entre un sujet riant et un objet. Comme le dit Baudelaire, « c’est dans le rieur (…) que gît le comique ». Ce rieur grâce à qui une situation est comique doit également observer une certaine distance avec son objet, connaître « une anesthésie momentanée du coeur » pour reprendre la formule de Bergson.

Alors que le tragique en appelle à l’émotion, à la compassion, le rire doit garder une sorte d’irréalité, doit paraître inconséquent et léger, autrement, on sort du comique et la réalité qui devait faire rire en devient sérieuse, voire cruelle. Cela dit, la frontière entre le comique et le tragique, le rire et les larmes et parfois bien étroite, par exemple dans l’humour noir ou quand on rit jaune. Un rien nous fait passer du rire aux larmes.

Si les pièces de Shakespeare nous semblent à ce point universelles, c’est entre autres par l’alternance de rire, de grotesque, de cruauté, d’angoisse, de légèreté et de gravité. Elles reflètent la vie même. C’est également ce que tentent les romantiques avec le drame qu’Hugo a fort bien théorisé dans sa préface de Cromwell. Il écrit ainsi : « dans le drame, tel qu’on peut, sinon l’exécuter, du moins le concevoir, tout s’enchaîne et se déduit ainsi que dans la réalité. Le corps y joue son rôle comme l’âme ; et les hommes et les événements, mis en jeu par ce double agent, passe tour à tour bouffons et terribles, quelquefois terribles et bouffons tout ensemble.  (…) Les hommes de génie si grands qu’ils soient, ont toujours en eux la bête qui parodie leur intelligence. »

Musset est parvenu à sa façon à écrire de vrais drames romantiques en ajoutant cette grâce poétique qui manque à Hugo. On sent trop chez Hugo le calcul pour faire un drame alors qu’il y a chez Musset une sorte de spontanéité qui ressemble à la vie.

Véronique Sternberg donne dans son introduction et dans les textes qu’elle a choisis plusieurs pistes pour appréhender le comique. Peut-être est-ce aussi en l’opposant au tragique que l’on peut définir certaines grandes règles qui, s’en parvenir à aboutir à une théorie, permettent tout de même de bien cerner ce qui est à la fois mode d’expression et trait de l’humanité. L’auteur rappelle ainsi que le corps est très présent dans le comique. Aristote lie le comique à la laideur parce qu’une grimace  ou un rire déforme le visage. Bergson lui considère que le principe du rire vient d’un manque de souplesse, d’une raideur du corps qui, par son ridicule, nous fait oublier l’âme, la vie intellectuelle et morale du sujet.

Les fourberies de Scapin

Dans une attitude comique, le corps est très présent ce soit par une grimace, des gestes, une maladresse alors qu’un acteur de tragédie par exemple doit faire oublier son corps, être droit et debout, éviter d’être trop présent physiquement, la moindre maladresse le rendant risible ou ridicule.

Certaines situations peuvent faire rire tous les humains, notamment le comique lié au corps. Mais beaucoup de formes de comique sont liées à un usage des mots dans une langue particulière, à une culture ou à des connaissances nécessaires pour rire. Je ne suis pas certaine ainsi qu’un Chinois puisse vraiment rire à une pièce de Labiche ou de Molière même traduite le mieux possible dans sa langue. De même, face à des films étrangers par exemple il n’est pas rare d’être décontenancé par les rires des comédiens dans une situation dont on ne parvient pas à comprendre le sens profondément comique. Au contraire, les expressions de la compassion, de l’angoisse, de la douleur apparaissent comme plus facilement universelles.  De même, je songe à Kafka qui, d’après les témoignages de ses proches, riait de ses œuvres et faisait rire son entourage avec ses histoires alors qu’en lisant par exemple Le Procès on est pris avant tout par un sentiment d’angoisse qui ne nous lâche pas.

Cette subjectivité du comique le rend à la fois très riche et en même temps très difficile à cerner et souvent dénoncé par des esprits qui pointent ses défauts de vraisemblance, son manque de beauté, voire son indécence ou son côté pervers en flattant les vices et les bassesses de l’humanité. Rousseau, Louis Sébastien Mercier, Riccoboni condamnent ainsi le théâtre comique : « ils voient dans le rire que suscite la comédie, écrit Véronique Sternberg, une expression de l’orgueil qui ruine toutes ses prétentions éthiques. » En riant de l’attitude ridicule de l’autre on considère naturellement que nous ne sommes pas comme lui. Ainsi la moquerie flatte-t-elle notre orgueil, notre amour-propre au détriment d’autrui.

Bergson

Dénoncer ou louer le rire : on en revient toujours à la complexité et à la diversité du phénomène, aux différents niveaux et contextes. Le sourire et la joie douce apparaissent comme des attitudes légitimes, nécessaires, évoquant le sourire innocent de l’enfant, reflétant aussi la bienveillance divine. Tout au contraire, lorsque le rire devient plus excessif, quand il prend comme base une situation jugée obscène ou immorale, le rire apparaît comme répréhensible, laid ou tout au moins susceptible de pervertir. Dans ce sens, l’utilisation de tel ou tel mot pour dire le comique, le rire indique d’emblée de quel côté on le place. Le mot d’hilarité par exemple avait dans un usage ancien le sens de joie, contentement serein. Aujourd’hui il est plutôt synonyme d’explosion de rire, brusque et approchant facilement les rives de la vulgarité.

Rabelais

D’autres écrivains ou philosophes ont fait aussi l’éloge du rire, en premier lieu Rabelais avec son fameux « le rire est le propre de l’homme » et qu’aborde bien sûr Véronique Sternberg.

Elle achève son ouvrage sur la dimension métaphysique du rire. Elle cite notamment un texte d’Octavio Paz très poétique et qui offre une nouvelle approche du rire. Une approche peut-être moins européenne, en tout cas que je n’imaginerais pas naissant dans le pays de Descartes, même si les propos de Paz ont aussi un caractère universel. Dans ce texte, extrait de Rire et Pénitence, le poète observe une petite tête qui rit, statuette en argile appartenant à la civilisation totonaque, posée sur une étagère, près du Dictionnaire étymologique de la langue castillane. La vision de Paz est imprégnée de sa culture mexicaine : il rattache le rire au divin en imaginant que la petite tête sourit au soleil, entretient un dialogue avec lui. Un dialogue qui échappe à l’homme. Ce rire est lié au mystère de la vie.

Pour Octavio Paz, « le rire secoue l’univers, il le met hors de lui, révèle ses entrailles. (…) Le rire est une suspension, et parfois, une perte de jugement. (…) Le rire renvoie l’univers à son indifférence et à son étrangeté originelle. » Paz, bien que suivant une autre voie puisqu’il lie le rire au rite festif et sacrificiel, rejoint d’autres auteurs qui ont souligné que le rire est en marge du réel, de la vraisemblance. Il n’est pas dans le normal mais l’anomalie, l’inattendu, l’exceptionnel. Paz n’est pas loin aussi de Ionesco qui fait rire par l’absurde, c’est-à-dire en s’appuyant sur du réel ordinaire mais en le rendent incohérent, étrange.

Pour Paz, le rire c’est une façon de nous rappeler que le monde n’est pas naturellement humain mais divin. En secouant l’univers, le rire divin le renouvelle mais en passant pour l’homme par une perte du sens même de ce monde.

 

Le Comique G.F Flammarion (collection Corpus), de Véronique Sternberg.

Retrouvez l’auteur dans le cadre des Rendez-vous littéraires, le 18 décembre à 19h15, à l’Entrepôt, 7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris.

 

 

La littérature bouge encore

octobre 7th, 2012

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.

On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser.

Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.

La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire.

La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.

Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock

Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »

On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.

Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.

Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste.

Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.

La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.

Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.

 

Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.

Blondin, l’alcool et la rentrée littéraire

août 8th, 2012

L’alcool et les écrivains (plus généralement les artistes), vaste sujet. Si nous sommes prêts à nous désoler ou à condamner la consommation excessive d’alcool chez n’importe qui, celle-ci fait souvent entrer bon nombre d’écrivains dans la légende. L’alcool fait partie de la panoplie de l’artiste. Une sorte de noblesse s’attache aux auteurs qui avaient besoin d’alcool pour vivre et écrire. Ils sont désespérés, ils ont besoin de brûler leur vie, mais au bout du compte quelle grandeur ! Si cela s’accompagne d’une vie chaotique, miséreuse, l’auteur en question accède facilement au rang de génie. Il devient une légende avant même parfois que vin ou alcool fort l’aient rongé complètement et envoyé dans la tombe directement ou pas. Au contraire, l’écrivain qui fait profession de sobriété est souvent perçu comme l’ennuyeux de service, le laborieux, le type qui ne sait pas ce qu’est l’existence. Et un écrivain qui ne boit jamais ? Impossible ou bien il s’agit d’un ancien alcoolique qui a arrêté non par crainte pour sa vie, mais par désenchantement pour cette petite fée à 10°, 20° ou davantage. La petite fée qui, finalement, n’est pas parvenue à lui faire oublier son mal de vivre voire l’a augmenté. Dans son essai, Se noyer dans l’alcool (PUF), Alexandre Lacroix convoque quelques grands auteurs alcooliques ou ayant traité du sujet et en tire des réflexions plus philosophiques ou psychanalytiques que littéraires pour conclure que l’ivresse est l’ennemie de tous les hommes, même des artistes. Constat sombre, mais pertinent.

Relisant dans le même temps un peu de Blondin, je me suis demandée comment cet écrivain qui se servait de bouteilles comme de béquilles pouvait écrire avec tant de limpidité, d’esprit et de légèreté. Non que je pense que les écrivains qui boivent à l’excès perdent forcément leur style et leur intelligence (quoique… l’idée que le génie frappe à la porte à l’heure de l’ivresse est un mythe aussi). Non, mais les textes de Blondin coulent comme de l’eau de source… Les phrases parfois longues sont parfaitement fluides. Les traits d’esprit, les jeux de mots et les moments de poésie habitent ses textes naturellement. On ne sent ni le travail ni l’ivresse qui a tendance sinon à embrouiller le cerveau du moins à le porter à des pensées désespérées. C’est d’autant plus étonnant que Blondin, qu’on accusait de paresse parce qu’il publiait peu (reproche qu’on adressait aussi à Musset par exemple, comme si un écrivain était un ouvrier qui doit débiter de la page quotidiennement), c’est donc d’autant plus étonnant que Blondin écrivait avec beaucoup de difficulté. Il ne cachait pas que l’écriture était une torture, certes délicieuse, mais une torture surtout. À la fin de sa vie, alors qu’il n’écrivait pratiquement plus depuis des années, il considérait que son œuvre était bien mince.

Une vraie modestie que devrait suivre tant d’auteurs aujourd’hui qui au bout d’un livre ou deux publiés se posent en Ecrivain, prétention alimentée par les journalistes qui ne sont pas avares de superlatifs pour qualifier n’importe quel roman. La rentrée littéraire va sans doute être encore pleine de textes « poignants », « bouleversants », « formidables », « de chef-d’œuvre d’émotion » forcément « incontournables », portés par une « sensibilité fulgurante », « une vraie maîtrise de style » avec des phrases courtes, acérées, mordantes (le champ lexical du critique littéraire des années 2000 est guerrier, violent, extatique). Tout bon roman doit être un coup de poing. Le lecteur ne doit pas en sortir indemne !!

Hugo, Balzac ou Proust avec leurs phrases longues, leurs digressions, leur lyrisme recevraient des lettres de refus ou, publiés, seraient qualifiés de précieux et difficiles.

Loin de moi l’idée de mépriser mes contemporains, mais il me semble qu’un peu de modestie, de distance et d’analyse ne seraient pas en trop, même si c’est moins vendeur… D’ailleurs, je pense que la plupart des lecteurs de ces articles dithyrambiques (je n’ose dire de critique littéraire), ne sont pas dupes. Du moins, je l’espère.

Revenons à Antoine Blondin et son style si coulant qu’il offre dans Quat’saisons, un recueil de nouvelles (1975, Goncourt de la Nouvelle). Il y a douze nouvelles comme les douze mois de l’année, l’hiver comportant quatre textes. La question des saisons n’a pas beaucoup d’importance si ce n’est dans quelques-unes qui se passent à Noël, pendant les grandes vacances ou les prix littéraires d’automne. « Pauvre homme » ou « Trio en chambre » auraient bien pu appartenir à une autre saison.

Ces nouvelles sont un bon échantillon de Blondin avant de se plonger dans ses meilleurs romans, bijoux d’humour et d’esprit dans un style aussi raffiné, L’Humeur vagabonde ou L’Europe buissonnière. Né en 1922, il est mort une première fois en 1962 à la disparition de son ami Roger Nimier et une seconde en 1991. Son texte le plus connu Un singe en hiver (rendu encore plus populaire par le film de Verneuil avec le duo Gabin-Belmondo) est une histoire entre deux alcooliques, un vieux qui essaye d’être sobre et le jeune qui n’y songe pas encore.

Même si je me demande comment Blondin faisait pour écrire en consommant autant d’alcool (pour oublier et par esprit de camaraderie car l’alcool est un lien social), je crois qu’il faut savoir mettre cet aspect de sa vie de côté pour apprécier sa prose, tout simplement.

« Petite Musique de Nuit » aurait pu être écrit par Marcel Aymé. Un modeste employé de bureau enchante ses voisins avec sa machine à écrire. « Posteriores Terrae » est un court pastiche des romans de Mauriac. Dans le recueil, j’ai moins aimé « Les Compagnons de la dernière heure » et « La Globule », l’intrigue me semble plus lâche et l’écriture est plus faible.

Photo Larousse

Parmi mes préférées, « La Plume du Paon » et « Midi à Quatorze heures » qui mettent en scène des écrivains et le monde littéraire. Blondin n’a pas son pareil pour pointer avec malice et pertinence les ridicules du monde germanopratin. Il le fait non pas avec aigreur, ni désir de polémique ou de scandale, mais avec une subtilité et un fond de gentillesse. Ce n’est pas niais ou fade, ce que pourrait laisser penser le mot gentillesse. Ici, la gentillesse est synonyme d’humanité. Cet écrivain Merguez, mis en scène dans les deux nouvelles, est ridicule et prétentieux (on peut chercher à deviner quelles personnalités l’ont inspiré), mais il est surtout très humain, il vit sous nos yeux. Quant à Abel Perrin qui décide d’aller se faire « masser » en face du restaurant où les femmes du prix Minerva décident d’une partie de son avenir en lui donnant ou pas son prix, il est une sorte d’autoportrait de Blondin avec une bonne dose d’auto-dérision. Quant à l’opposition entre les filles qui massent (toutes dévouées aux hommes moyennant finance et qu’Abel Perrin peut choisir sur catalogue) et les dames de lettres toutes puissantes et soucieuses de défendre la cause des femmes, cette opposition peut paraître provocante, mais l’esprit déployé par Blondin ôte toute vulgarité aux propos. C’est parfaitement drôle et nous invite à penser au monde littéraire, aux rapports hommes femmes d’une façon plus légère, plus humaine, mais tout aussi intelligente (voire davantage) que les imprécations de ces « écrivaines » en conflit avec la moitié mâle de l’humanité au nom des droits et de l’égalité bafoués pendant des millénaires.

J’ai beaucoup aimé aussi « Pauvre homme ». La nouvelle la moins humoristique même si elle ne manque pas d’esprit. Blondin décrit un moment de la vie d’un couple d’amants, quand l’homme accompagne sa maîtresse à la campagne pour qu’elle avorte. Le ton est plus sombre, plus mélancolique, comme une fin d’été qui sonne la fin du bonheur, de l’insouciance et peut-être la mort si jamais Jeanne ne survit pas à l’intervention. L’amant impuissant, anxieux, porté par la culpabilité vit ces quelques heures d’angoisse à parler abeille et faux bourdon avec le mari de la fermière chargée de l’avortement. Fermière : forte femme, accompagnée de sa marmaille et qui régente tout avec bonne humeur malgré la misère. Une ambiance de colonie de vacances. Ce décalage n’a rien d’artificiel. Blondin sait à merveille mêler humour et tragédie, petitesse de l’humanité et grandeur, égoïsme et générosité. Peut-être comme une soirée entre alcooliques où parfois le ton monte, où chacun se montre sous son mauvais jour pour, un quart d’heure plus tard, se prendre dans les bras et s’entraider dans la détresse qui rime toujours avec ivresse.

Deux extraits pour bien finir ce billet :

« La veille, son éditeur lui avait donné de l’argent pour aller chez le coiffeur. À ce signe infaillible, un écrivain, sous toutes les altitudes reconnaîtra qu’un prix littéraire ne va pas tomber loin. Les condamnés à mort sont également sensibles à ce genre de présage. Sans qu’aucune parole eût été prononcée, Abel Perrin avait compris que son premier roman, enfin publié, conservait une chance de lui valoir le « Minerva » fabuleuse récompense décernée dans quelques heures par une dizaine de dames sorties tout armées du cerveau de Jupiter. » incipit de Midi à Quatorze heures.

« Je n’eus pas la force de manger, au désespoir de la patronne qui avait mitonné une mouclade de table d’hôtes (Jeanne aurait aimé) et montai dans l’unique chambre mansardée, tendue de cretonne fraîche (Jeanne aurait aimé). La fenêtre ouvrait sur la campagne. On devinait dans le contre-jour d’un couchant radieux de longs tapis d’herbage cloués par des saules bougons, puis, enchâssé dans des talus jaunis, le miroitement des marais sous un ciel bouleversé de volutes où la mer, cette fois, était inscrite. (Là, Jeanne aurait vraiment aimé.)

Mais le partage était désormais interdit entre nous, pour quelques heures, ou pour toujours. Elle était dans d’autres mains, avant de retourner dans celle de son mari, qui croirait qu’elle avait choisi. Enfin, quoi ! Nous avions été deux. Jeanne et moi, tous les deux ensemble pour toutes choses. Et du bonheur s’était produit. Du bonheur pour elle ? Le savais-je ? Il aurait fallu s’appliquer davantage à se voir avec les yeux des autres. Comment pensait-elle à moi en ce moment même où j’offrais au soir mon personnage irresponsable, mon absence d’emploi dans la tragédie, quand toute la part active lui était maintenant réservée ?… Mon être tendait vers Jeanne. » Pauvre homme

Balzac artiste

juillet 2nd, 2012

À l’époque romantique, les artistes entretenaient les uns avec les autres des liens étroits. Il y avait des correspondances permanentes entre les arts. C’est Delacroix, dont le journal est une belle œuvre littéraire, qui illustre des chefs-d’œuvre comme le Faust de Goethe et se lie d’amitié avec des musiciens et des écrivains. C’est Berlioz qui écrit également de manière tout à fait remarquable. Liszt ou Schumann dont certaines compositions sont des lectures musicales d’œuvres variées comme La Divine comédie, les contes d’Hoffmann, etc.

Ce sont aussi ces écrivains excellents dessinateurs qui parfois ont même songé à embrasser une carrière de peintre tel Théophile Gautier et même brièvement Musset. Des écrivains qui s’avèrent être de subtiles critiques d’art. Citons également l’œuvre de Victor Hugo dessinateur et photographe. Évoquons également le goût pour la musique de George Sand, Musset, Balzac et bien sûr de Stendhal, amoureux passionné de l’opéra et des beaux-arts italiens. Sans oublier Ingres qui aime jouer du violon…

George Sand et Chopin par Delacroix (tableau reconstitué)

Certes à d’autres époques, avant ou après, il s’est trouvé des écrivains, des peintres, des musiciens très proches d’autres artistes et amateurs éclairés. Mais l’époque romantique semble être le moment où ces liens ont été les plus étroits, d’autant plus étroits qu’ils s’accompagnaient souvent d’une grande amitié entre ces artistes.

Théophile Gautier et Baudelaire, considérés comme de grands critiques d’art, n’avaient pourtant pas les moyens actuels des spécialistes. Si Théophile Gautier a tout de même voyagé et a pu voir un certain nombre de toiles en vrai ce n’est pas le cas de Baudelaire qui n’a jamais été en Italie et a peu voyagé… La plupart du temps ces critiques traitent de peintures dont ils n’ont vu que des reproductions sous forme de gravure ou qu’ils n’ont vues qu’une fois et dont ils parlent de mémoire.

Attribué à Carlo Grubacs (vers 1840 – 1870),  Venise, vue de la place Saint-Marc.

Cette manière d’approcher les tableaux n’est pas sans inconvénient même si cela n’a pas empêché ces critiques de livrer des analyses d’une grande pertinence. Balzac écrit ainsi justement : « je n’ai pas reçu de Venise l’impression que j’en attendais. [...] La faute en est à ces misérables gravures anglaises qui foisonnent dans les keepsakes, à ces tableaux de la légion des exécrables peintres de genre, lesquels m’ont si souvent montré le palais ducal, la Piazza, la Piazetta, sous tant de jours vrais ou faux, avec tant de postures, sous tant d’aspects débauchés, avec tant de licencieuses fantaisies de lumière que je n’avais rien à prêter au vrai et que mon imagination était comme une coquette qui a tant fatigué l’amour sous toutes ses formes intellectuelles que, quand elle arrive à l’amour véritable, à celui qui s’adresse à la tête, au cœur et au sens, elle n’est saisie nulle par ce saint amour » Cette citation est extraite du livre Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, directeur de la Maison Balzac à Paris (p.12)

Balzac, dessin de Daumier

Balzac n’est pas un grand critique d’art. Il juge même parfois la valeur en fonction de la cote de l’artiste ou du tableau. Il arrive que le cadre coûte plus cher que la peinture qu’il achète. Il peut s’enthousiasmer d’une croûte. Souvent il se contente d’un vocabulaire simple sans se livrer à des analyses sur la technique picturale. Les fautes de goût qu’il commet par ses tenues (par exemple cette fameuse canne turquoise avec des pierres dont il était si fier et qu’on retrouve dans des caricatures), se reflètent aussi dans ses acquisitions notamment lorsqu’il aménage la maison dans laquelle il envisage de vivre avec Mme Hanska, bientôt son épouse. Il y a quelque chose d’assez attendrissant dans cette manière un peu frénétique de vouloir accumuler des œuvres d’art sans choisir un style, chercher une harmonie. Balzac qui a décrit des intérieurs fastueux et surchargés comme le fameux boudoir de Foedora dans La Peau de chagrin, Balzac rêvait de vivre dans de pareils intérieurs. Une folie douce, un peu naïve qui correspond bien à une partie de sa personnalité.

En revanche, la complexité de sa pensée esthétique se révèle dans l’utilisation qu’il fait des œuvres d’art et de la figure du créateur dans la Comédie humaine. En effet, il s’intéresse moins aux qualités techniques des peintres (il n’y connaît pas grand-chose et fait même partie de ces rares romantiques qui dessinent mal) qu’au contenu de la peinture. Le contenu romanesque qu’il imagine. Balzac aurait pu construire une nouvelle voire un roman entier à partir de l’observation d’un tableau.

L’auteur du Chef-d’oeuvre inconnu est l’un des écrivains de son temps qui a le plus voyagé, qui a eu la possibilité comme le rappelle Yves Gagneux de découvrir de nombreuses collections privées en Italie. Mais il n’en fait pas l’usage qu’en auraient fait d’autres de ses contemporains. Devant la peinture, il reste un pur romancier.

Raphaël, La Fornarina, 1518

Dans la Comédie humaine, livre maintes réflexions sur la place de l’artiste dans une société de consommation soumise à la dictature du succès. Balzac sera l’un de ceux qui défendront le plus ardemment le droit d’auteur mais aussi le respect dû à l’artiste. Plusieurs de ses œuvres font la part belle à ses artistes maudits, trop purs dans un monde où l’art devient une marchandise qu’il s’agisse de livres, de tableaux, de sculptures ou de musique.

Balzac est un artiste même si son étiquette de peintre de la société semble en faire un romancier bien prosaïque et réaliste. C’est mal le lire, c’est oublier ou ne pas saisir la folie, l’originalité de son style et la puissance de sa vision sur la grandeur et la misère humaines.

L’autre argument qui parfois le dessert pour obtenir ce qualificatif d’artiste ce sont ses négligences de style (en opposition à Flaubert qui peaufine ses phrases jusqu’à l’épuisement), l’idée aussi qu’il produit trop pour être artiste (paradoxe car Musset s’énervait quand on lui reprochait de ne pas publier assez, donc de ne pas travailler, alors que ce sont deux choses différentes… enfin le public n’est jamais content).

De son vivant déjà les critiques s’en prenaient au style de Balzac, faisait la liste de ses maladresses, de ses fautes grammaticales, de ses néologismes (généralement volontaires). C’est, sans forcément les ignorer, ne pas comprendre que ces maladresses sont sa façon, et qu’une certaine grâce s’y attache. Certes il y a des longueurs, des phrases qui courent parfois sans, semble-t-il, un but précis de sorte que le lecteur se sent perdu. Mais comme il est beau de se perdre sur les routes sinueuses de Balzac. C’est tellement mieux que les allées aseptisées d’une galerie commerciale que sont les phrases d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso. Peut-être est-il difficile parfois de suivre la pensée buissonnière de Balzac mais après tout même si on saute des passages, il est impossible de ne pas tomber sur de beaux morceaux. Moins travaillées peut-être que les pages d’un Chateaubriand, moins percutantes que celle d’un Hugo mais qui savent transporter aussi. Et lorsque Balzac parle d’art, lorsqu’il nous brosse les sentiments d’un personnage, ses créatures s’invitent dans notre imaginaire avec une puissance telle qu’on pense encore à elles le livre refermé.

Le remarquable travail d’Yves Gagneux nous permet de découvrir ou de redécouvrir l’univers balzacien à travers les peintures et les peintres que Balzac évoque dans ses romans mais aussi dans sa correspondance. L’auteur a choisi cent extraits de Balzac dans lesquels se trouvent des allusions à une peinture ou à un artiste. En regard du ou des paragraphes cités, replacés dans le contexte de l’ouvrage, se trouve la reproduction du tableau avec éventuellement une petite indication sur l’œuvre ou sur le peintre en rapport avec Balzac ou la période romantique.

La révolte du Caire de Girodet

Le Musée imaginaire de Balzac est un beau livre mais aussi une plongée dans l’univers balzacien. On se promène avec joie dans cette sorte de galerie d’art et de littérature. C’est le genre d’ouvrage qu’il faut avoir sous la main pour en lire quelques pages, selon son envie du moment. Cela permet aussi de prendre conscience de l’étendue des connaissances de Balzac comme de la plupart de ses contemporains. En effet, on y trouve bien sûr des artistes de son époque qu’il s’agisse de Delacroix, Gavarni, Monnier, Girodet, Ingres (dont les toiles sont si souvent utilisées en couverture des romans de Balzac alors que ces deux artistes n’ont jamais été intimes) mais aussi de nombreux peintres italiens en premier lieu Raphaël, mais aussi le Titien, Vinci, des peintres hollandais comme Rembrandt, Rubens, mais encore Murillo, Poussin ou encore David.

Un exemple : « Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femme, promenés par les petits Savoyards. » Avec quelle adresse, Balzac nous fait passer de la beauté à la laideur, de la grâce au ridicule.

« Son visage, assez semblable au type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodet dans son tableau de la « Révolte du Caire », était un de ces visages mélancoliques dont les femmes sont presque toujours les dupes. » (Les Marana)

Mais la façon dont Balzac a de citer ou d’utiliser des tableaux pour servir ses propos n’est pas particulière à lui. En effet revenant à ce lien justement étroit entre les beaux-arts et la littérature, la plupart des écrivains romantiques utilisent des tableaux pour décrire leurs personnages, une action, un caractère. Je ne sais pas si tous les lecteurs parvenaient à visualiser l’œuvre dont ils parlaient. Le magnifique livre d’Yves Gagneux, justement, nous offre la possibilité de voir ceux évoqués par Balzac.

En fait, j’ai été frappée par ces citations de peinture en littérature en découvrant Roger de Beauvoir. Cet écrivain romantique dandy était aussi un grand esthète au goût certainement plus sûr que Balzac, au trait de crayon raffiné. Il s’est intéressé à certaines vies d’artiste (comme l’histoire du peintre, Massacio, dans la nouvelle éponyme dans Les Soirées du Lido).

Roger de Beauvoir

Ses œuvres sont truffées de rapprochement avec la peinture.

Deux exemples :

« Lea Zapone était Vénitienne, et Vénitienne de la tête aux pieds, depuis son cou, aussi pâle que celui du cygne de Léda, jusqu’à la suave noblesse de ses formes, digne des Venises personnifiées de Véronèse. » (Lea Marini, in Les Soirées du Lido)

Le peuple « effeuilla pour [Bonaparte] ses roses, ses femmes et sa joie, allant droit au-devant de ceux qui lui promettaient la liberté, – insouciant qu’il était, comme un groupe de pâtres qui descend la grotte de Pausilippe au son de tous les fifres de la Madone de l’Arc. » (La Bague du marquis, in Les Soirées du Lido). Le Retour du pèlerinage de la Madone de l’Arc est un tableau de Léopold Robert, peintre mélancolique qui s’est suicidé à Venise en 1835 et qui faisait partie des artistes qui fascinèrent les romantiques français pour son style mais aussi à cause de son destin.

Le pèlerinage de la Madone de l’Arc de Léopold Robert

Roger Beauvoir comme Balzac, comme d’autres écrivains ne citent pas forcément le nom du peintre quand le tableau leur semble suffisamment connu en tout cas par une partie de leur lectorat.

Parfois ces références picturales ont quelque chose d’un petit peu artificiel surtout lorsqu’elles s’incorporent à une description déjà longue. Mais elles ont surtout l’avantage d’établir une correspondance secrète entre deux arts. Il y a des rivalités, il y a des oppositions esthétiques entre les artistes certes mais même si ces oppositions ont parfois donné naissance à des œuvres je préférerai toujours ce qui lie les artistes entre eux à ce qui les oppose. Car au fond chacun à leur façon, ils nous ouvrent la porte vers un monde plus élevé et plus pur.

Le Musée imaginaire de Balzac comporte aussi une longue introduction consacrée à Balzac et à l’art. On trouve également plusieurs pages de ses écrits sur l’art et l’artiste. Yves Gagneux a eu l’idée de placer les extraits par ordre chronologique afin de nous faire comprendre l’évolution de la réflexion balzacienne sur la création artistique et sur la place de l’artiste dans la société. On y trouve pêle-mêle (car chez Balzac il y a toujours quelque chose du grand bazar sa pensée allant si vite, étant si puissante qu’il a du mal à tout ranger comme peuvent le faire les écrivains plus rationnels). On y trouve donc pêle-mêle dans ses écrits sur l’art des descriptions du processus artistique chez les peintres avec notamment sa nouvelle la plus célèbre sur le sujet Le Chef-d’oeuvre inconnu mais aussi les rapports de la femme avec l’artiste, des propos sur la mission de l’art qui pour lui n’est pas « de copier la nature mais de l’exprimer », des descriptions du monde artistique, des descriptions d’extase, de folie artistique comme lorsque Gambara se met à improviser une cavatine pour le comte (in Gambara).

Balzac par Devéria

Balzac assimilé à la bourgeoise monarchie de Juillet est un créateur avant tout.

Enfin ce livre comprend également une galerie de portraits de Balzac certains par ses contemporains comme Devéria, David d’Angers ou par des artistes  postérieurs comme Picasso et Derain.

Je terminerai par un extrait d’une lettre de Balzac à son amie Zulma Carraud du 20 février 1833 et que l’auteur cite dans les écrits sur l’art de Balzac :

« Je vous assure que je vis dans une atmosphère de pensée, d’idées, de plans, de travaux, de conception, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou ! Néanmoins, rien ne me maigrit, et je suis le plus vrai « pourtraict de moine qui oncques ait été vu depuis l’extrême heure des couvents. » Quant à l’âme, je suis profondément triste. Mais travaux seuls me soutiennent dans la vie. »

Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, Beaux-arts éditions, 287 pages, 34 euros

La maison de Balzac à Paris est fermée jusqu’en septembre 2012 :

http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

Voir aussi sur ce livre la critique de Lauren Malka : http://www.myboox.fr/actualite/yves-gagneux-reconstitue-le-musee-imaginaire-de-balzac–15917.html

 

Visites chez des artistes

mai 28th, 2012

Depuis que je suis petite je visite des maisons et musées hommage à des écrivains, artistes et personnalités. L’un de mes souvenirs d’enfance les plus lointains est ainsi l’escalier menant au grenier de la maison de Beethoven à Bonn que j’ai gravi en tenant la main de ma mère. Je ne garde en mémoire que le sentiment d’avoir été impressionnée par cette visite effectuée à l’âge de 4 ou 5 ans.

Je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages. Certes j’ai conscience que certains lieux ont été complètement réaménagés et qu’en dehors des documents et objets présentés, parfois du cadre encore existant, tout a perdu de son authenticité. C’est frappant à Auvers-sur-Oise dans la chambre de Van Gogh que j’ai vue un été : elle était envahie par tant de touristes japonais qu’on avait l’impression que l’âme du peintre était une attraction de foire. Je le regrette tout en songeant que dans la masse de touristes, il pouvait se trouver quelques-uns pour qui cette visite représentait sincèrement quelque chose et ce bien que l’ambiance soit loin de nous laisser le loisir de méditer ou de se recueillir.

auberge Ravoux, Auvers-sur-Oise, photo www.van-gogh.fr

D’autres lieux, liés souvent à des personnalités moins célèbres et populaires, apparaissent comme plus vrais parce que plus paisibles. Il arrive d’ailleurs que ces demeures ne soient ouvertes que ponctuellement ou sur rendez-vous… Avec un peu d’imagination, on peut presque penser que l’écrivain ou l’artiste va entrer chez lui et bousculer un peu les objets bien agencés sur son bureau ou dans son atelier. A cet instant, un gardien ou une gardienne entre, l’air un peu ennuyé ou fatigué, s’assoit sur la chaise qui lui est réservée pour vaguement vous surveiller en attendant que vous quittiez la pièce.

Malgré tout, je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages et il y a de nombreuses maisons ou lieux habités par des écrivains ou des artistes que j’aime et que je rêve encore de visiter avec l’espoir d’appréhender l’existence de l’homme qui a vécu là.

En attendant, je me suis plongée dans la lecture du livre d’Hélène Rochette, Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours (Parigramme). L’auteur propose quarante-neuf visites. Hugo, Balzac, Delacroix par exemple à Paris, la Vallée-aux-loups chère à Chateaubriand, Milly-la-forêt, chez Cocteau, Proust à Illiers-Combray, Renoir à Chatou, Monet à Giverny ou encore Dumas à Port-Marly dans son château de Monte-Cristo parfait décor pour ses romans mais vite revendu pour cause de dettes. On entre aussi dans l’univers de personnalités moins célèbres comme Michelet à Vascoeuil, Barbusse à Aumon-en-Halatte, Caillebotte à Yerres, Maeterlinck à Médan, voisinant avec Zola. Si Hélène Rochette nous promène dans des lieux connus, où se pressent déjà beaucoup de touristes, elle a su également choisir bon nombre de maisons et musées plus confidentiels qu’elle nous fait découvrir.

Maison de Chateaubriand, Vallée-aux-loups

Il s’agit ici moins d’un guide que de promenades dans le monde de chaque personnalité. L’auteur consacre quatre à dix pages par lieu, non selon un plan systématique mais en s’adaptant à l’importance de la maison dans la vie de l’artiste et à son style. Si Mauriac, par exemple, est lié intimement au Bordelais, on découvre que la demeure de sa femme, à Vémars, dans le Val d’Oise, fut également un lieu important non pas dans son œuvre mais dans son existence. Un cadre dans lequel il a pu aussi écrire et se sentir bien. Dans le cas de Satie à Honfleur, on est en présence d’une maison d’enfance qu’il n’a plus habitée ensuite. Le musée qui lui est consacré n’est pas un lieu de vie mais un espace dans lequel on peut s’imprégner pleinement de l’univers particulier et excentrique du compositeur des Gymnopédies avec notamment son incroyable collection de parapluies. Le Moulin de Villeneuve est, pour le couple Louis Aragon Elsa Triolet, une demeure dans laquelle ils ont écrit leur histoire commune. Chez Pierre Marc-Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin, on voit ses pipes, ses bérets à pompon, la tombe de son perroquet Dagobert et à travers eux l’esprit de l’écrivain et de son époque, proche de nous.

Hélène Rochette traite essentiellement d’artistes du XIXe et XXe siècle. Les souvenirs sont plus nombreux et plus accessibles. Pour les personnalités plus lointaines, Corneille, Rousseau et les frères Le Nain à Bourguignon-sous-Montbavin, il est moins facile d’imaginer leur présence, tant leur quotidien était différent du nôtre. Ces visites si elles touchent peut-être moins sont cependant l’occasion d’un voyage historique intéressant.

Hélène Rochette mêle très bien informations biographiques, anecdotes et descriptions pour nous faire entrer non seulement dans ces maisons mais aussi dans l’existence de ceux qui l’ont habitée. Des citations et des photos complètent à merveille ces promenades. Un bon avant-goût avant de les effectuer pour de vrai.

Château de Monte-Cristo, salon. Photo d'André Larané

Hélène Rochette nous donne aussi envie de mieux connaître les artistes dont elle parle : cette porte ouverte sur leur existence réelle rend passionnant leur univers et leur œuvre qui se dévoilent en filigrane. Qu’ils soient touchants comme Millet à Barbizon menant une vie plus que rustique, originaux comme Rosa Bonheur à Thomery ou romanesques comme Maurice Leblanc à Etretat, dans le clos d’Arsène Lupin, tous ces lieux, considérablement réaménagés ou pas, demeurent des lieux de mémoire. L’imagination même sous l’œil du gardien ou de la caméra de surveillance peut s’envoler en contemplant un objet, un manuscrit, un meuble…

Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours, d’Hélène Rochette, éditions Parigramme, 279 pages, 22 euros

A lire aussihttp://livresdemalice.blogspot.fr/2008/08/escapade-flaubert-maupassant-leblanc.html et http://livresdemalice.blogspot.fr/2009/12/marcel-proust-sur-la-lecture.html

Scènes romantiques

avril 26th, 2012


Jean Pezous (1815-1885). "Le mime Charles Debureau (1829-1873) en costume de Pierrot". Huile sur toile. Paris, musée Carnavalet.

Si Paris, au XIXe siècle, était surnommé la ville des théâtres c’était autant pour le nombre de ses salles, l’étendue du répertoire, la variété des styles que pour ses acteurs parfois connus dans l’Europe entière. Talma adoré de Napoléon, Mademoiselle George, Mademoiselle Duchesnois et Déjazet, figures fameuses sous l’Empire et la Restauration. Mademoiselle Mars, Marie Dorval, Rachel, incarnant les héroïnes de Dumas, Hugo, Vigny et Musset, le romantique Frédérick Lemaître qui joue Kean de Dumas et incarne Robert Macaire dans l’Auberge des Adrets, Bocage jeune premier «  beau comme Apollon » dit Heine incarnation vivante d’Antony, le héros de Dumas dans la pièce éponyme. De quoi enflammer la plus timide des bourgeoises ou le plus blasé des séducteurs, faire rêver de Londres à Saint-Pétersbourg… Tous les grands artistes allaient à Paris pour être connus dans l’Europe entière. Un grand nombre de pièces françaises étaient traduites.

Théâtre des variétés

Le théâtre était une distraction pour toutes les classes : ouvriers, bourgeois, aristocrates. Seul le genre de scène et de spectacle changeait. Marcel Carné, dans les Enfants du Paradis a réussi à faire revivre ce boulevard du Crime où vaudevilles, mélodrames et spectacles variés étaient présentés dans un grand nombre de petites salles. Sous la monarchie de Juillet, on créait à Paris environ 200 pièces par an. Une nouveauté qui ne marchait pas était immédiatement remplacée, Musset en fit la triste expérience en 1831 avec sa Nuit vénitienne sifflée à l’Odéon et retirée de l’affiche impitoyablement. En revanche, si une pièce marchait, elle était reprise très souvent. Marie Dorval est capable de jouer au pied levé plusieurs rôles. L’une des pièces qu’elle interprétera le plus souvent, à Paris comme en province est un mélodrame intitulé Trente ans, ou la vie d’un joueur de Ducange.

Les Enfants du Paradis (Arletty et Jean-Louis Barrault)

L’exposition au musée de la Vie romantique présente des collections du musée Carnavalet pour évoquer le théâtre et le ballet au XIXe siècle avec tableaux, gravures et dessins essentiellement. Une large place est accordée à l’époque romantique. On croise les vedettes de l’époque comme Rachel, le mime Debureau (incarné par Jean-Louis Barrault, dans le film de Carné, la danseuse Fanny Elssler…) On pénètre dans les grands théâtres et on découvre un peu les coulisses de ce monde avec des dessins de costumes et de décors (notamment ceux du fameux décorateur Ciceri). Le soin accordé à ces études scénographiques et ces dessins, la délicatesse des détails me font penser combien lorsque l’homme n’utilisait que l’adresse de sa main, il était aussi capable de grandes et belles choses que l’informatique et d’autres moyens techniques font souvent oublier.

Marie Dorval

Cette exposition est également l’occasion de découvrir de petites pièces qui certes ne sont pas des chefs-d’œuvre mais qui plaisaient à l’époque. Le théâtre qui depuis la Grèce antique est à même de réunir des gens de conditions et de goûts différents n’est-il pas l’un des meilleurs révélateurs d’une époque ? Il vaut bien des études sociologiques.

Ce qui m’a le plus touché ? De petites chaussures portées par Rachel et présentées avec quelques bijoux. Rachel n’est pas la comédienne que je préfère, ce n’est pas une femme de passion mais une femme de pouvoir qui joue pour reprendre une revanche sur le destin qui l’a fait naître miséreuse. Je suis bien plus émue par Marie Dorval, une vraie romantique et une vraie amoureuse. Mais en voyant ces chaussures, j’avais l’impression que la tragédienne était un peu vivante. J’ai songé à ce texte formidable de Musset, Un souper chez mademoiselle Rachel, compte rendu en dialogue que l’écrivain adressa par lettre à Mme Jaubert de sa soirée chez la comédienne le 29 mai 1839 après une représentation de Tancrède de Voltaire (autre pièce bien oubliée mais que la mode de la tragédie classique à la fin de la monarchie de Juillet avait remis au goût du jour).

Après cette promenade dans un monde du spectacle bien loin du nôtre, l’idéal n’est-il pas de s’arrêter dans le petit salon de thé du musée installé au milieu du petit jardin en compagnie d’une femme ou d’un homme charmant ?

Musée de la vie romantique

Théâtres romantiques à Paris

16 rue Chaptal

75009 Paris

Jusqu’au 15 juillet. Tous les jours sauf lundi et jours fériés. Catalogue : 30 euros

A lire aussi : Lettres pour lire au lit, correspondance amoureuse entre Marie Dorval et Vigny, Mercure de France, coll. Le Temps retrouvé.

Portraits romantiques

février 26th, 2012

David d'Angers

Angers, où je ne suis jamais allée encore, me fait penser à quelque chose de doux et de riant, à quelques vers de Ronsard, mais aussi au romantisme. Je pense ainsi à David d’Angers bien sûr mais également à Victor Pavie un modeste littérateur de la même époque, ami d’Hugo et de Sainte-Beuve et qui laissa des livres de souvenirs et à la sœur de Musset qui y vécut après son mariage avec Timoléon Lardin.

Le département des Monnaies de la Bibliothèque nationale propose une exposition intitulée David d’Angers les visages du romantique. Le romantisme étant peu à la mode non seulement je n’ai pas eu à faire la queue pour entrer mais je dois dire que j’avais la salle pour moi toute seule. J’ai ainsi passé quelques quarts d’heure dans les années 1830. Cette fois encore un moment de réconfort. Comme si je retrouvais un monde que malheureusement je ne connais que par des livres, des œuvres d’art et mon imagination mais qui a tout de même le pouvoir de me faire oublier un moment la réalité.

Pierre-Jean David dit David d’Angers (1788-1857) est essentiellement connu pour ses fameux médaillons. Avoir son médaillon signé David d’Angers signifiait que vous étiez entré sinon dans l’éternité du moins que vous faisiez partie des personnalités importantes de la Restauration, de la Monarchie de juillet. Les médaillons présentés sont placés par thème : les littérateurs ensemble, les musiciens, les architectes et peintres, les hommes politiques, les scientifiques, etc. Je me suis amusée avoir qui avait été mis à côté de qui. On voit ainsi Henri Beyle dit Stendhal faire face à Alexandre Dumas (je ne me souvenais pas du tout avoir vu ce médaillon de Dumas jeune avec ses abondants cheveux crépus). Victor Hugo était à côté du médaillon d’Adèle. Musset se trouvait entre George Sand et Lamartine désigné comme poète et homme politique quand Hortense Allart (l’une des plus jolies parmi les femmes représentées, soit dit avec objectivité) se trouvait entre Chateaubriand l’un de ses amants et Lady Morgan une femme de lettres irlandaise qui est essentiellement célèbre pour toutes les anecdotes qu’elle a racontées notamment sur la vie à Paris.

Hortense Allart

J’ai beaucoup aimé aussi ce médaillon d’une certaine Joséphine de Forget daté de 1847 et dont le titre de gloire et d’être une muse. J’ai trouvé cela joli être restée célèbre parce qu’on a été muse. Je songe aujourd’hui que ce terme est sans doute un peu désuet et elles sont bien rares ces femmes qui sont les muses d’un homme ou d’une époque. Cette Joséphine, entre autre, a eu une liaison avec Delacroix entre 1834 et 1850 avant de devenir son amie intime, sa « consuelo », comme il disait.

Lorsque l’on voit de près ces médaillons, on est surtout frappé par la vie qui se dégage de la plupart. Certains semblent prêts à se mouvoir. Le profil ainsi de Rossini donne l’impression que le musicien italien va parler et rire. En représentant Musset, âgé alors de 21 ans, David d’Angers lui a donné un cou assez puissant et athlétique et il semble que la jeunesse coule dans ces veines de bronze.

À côté George Sand de profil semble un peu endormie. J’ai beaucoup aimé également le médaillon de Géricault que je ne connaissais pas. L’expression est grave et cette fois le peintre semble déjà d’âge mûr. Géricault est mort à l’âge de 33 ans en 1824. David d’Angers réalisa son médaillon en 1830. Au contraire donc de Musset qui posa celui-ci fut réalisé de mémoire et en vieillissant le peintre David d’Angers voulait peut-être le faire entrer pleinement dans l’éternité.

Ces médaillons étaient de petits formats et pouvait être reproduits assez facilement. Pourquoi David Angers réalisa-t-il ainsi près de 500 médaillons représentant peu ou prou toutes les personnalités célèbres de son temps ? Par foi. Une foi dans une religion humaine, humaniste. Pour lui les saints de cette religion ce sont « les grands hommes dont le génie a fait avancer l’esprit humain ». Dès lors réaliser ces médaillons qui seront facilement diffusables c’est pour David d’Angers éduquer les foules et rendre hommage aux grands hommes. Cet artiste confère à l’art la même mission qu’un Hugo pour la poésie. Le poète comme un mage, un intermédiaire entre les hommes et Dieu et un modèle. Après le traumatisme de la Révolution française, la période héroïque de Napoléon, le capitalisme, l’industrialisation devenaient les grands maîtres de l’Europe et même déjà du monde entier. Mais à cette époque encore il se trouvait des hommes et des femmes qui avaient la foi. Ils s’engageaient dans des causes, ils s’engageaient pour l’art, ils étaient prêts à mourir sur une barricade, lors d’un duel pour défendre leurs idées et la création. Ils s’engageaient parce qu’ils croyaient que même si le matérialisme devenait de plus en plus important ce monde pouvait encore s’améliorer. Ils pensaient que demain donnerait le jour à un monde plus juste, spirituel, où l’homme avec un grand H dans son acception la plus noble aurait toute sa place.

Il se trouvait des êtres plus sceptiques qui redoutaient que le matérialisme, l’égoïsme, l’hypocrisie le profit triomphent. Pourtant même ces sceptiques au fond en continuant à se battre avec une plume, une épée, des mots, un pinceau gardaient encore une certaine part d’idéalisme.

Et je songeais tristement qu’aujourd’hui sans doute David d’Angers serait bien déçu. Qui représenterait-il en médaillon ? Certes il trouverait des personnalités qui le mériteraient mais d’un point de vue politique ? C’était un homme très engagé politiquement qui fut représentant du peuple pour le département du Maine-et-Loire en 1848 puis s’exila à l’arrivée de Napoléon III. Aujourd’hui il serait sans doute bien déçu de voir qu’aucun des orateurs politiques n’a cette bosse du génie qu’il attribuait aux personnalités qu’il admirait.

En effet, ces médaillons par certains détails physiques sont assez réalistes si on les compare à des gravures, des tableaux voir des photos mais David d’Angers y ajoute de l’art c’est-à-dire une part à la fois de rêverie mais aussi d’idéalisme et de subjectivité. Ainsi par exemple si le médaillon de Musset est relativement loin des autres portraits qu’on connaît du poète, David d’Angers a sans doute saisi la vivacité qui habitait alors le jeune homme à qui tout souriait (le médaillon est réalisé en 1830 juste après le succès des Contes d’Espagne et d’Italie). Assurément s’il avait été exécuté trois ou quatre ans plus tard on aurait perçu dans les traits de Musset les douleurs de l’amour, les douleurs du deuil, les déceptions et la solitude qui creusent le visage. L’un des médaillons d’Hugo, non daté, représente un écrivain triomphant, jeune, les cheveux au vent. Celui de Vigny a quelque chose de l’austérité de l’auteur de la Mort du loup.

Enfin les médaillons de David d’Angers sont aussi révélateurs d’une science certes aujourd’hui bien décriée mais qui montrait combien l’humain était au centre des préoccupations. En effet David d’Angers se passionne et étudie la phrénologie et les théories du docteur Gall. Cette science nouvelle alors attribue des aptitudes intellectuelles et des caractères selon les protubérances crâniennes d’un individu. Une espèce de cartographie phrénologique avait été ainsi réalisée. Une trentaine d’espaces dans le crâne sont ainsi établis. J’ai beaucoup aimé cet espace situé un peu au-dessus des yeux appelé la merveillosité. David d’Angers attribue aux historiens une protubérance au niveau d’un espace appelé l’éventualité, cet espace du crâne montrerait la capacité des historiens à se souvenir mieux que les autres des événements. La merveillosité révèle cette aptitude à capter, à traduire le beau. On trouve aussi la causticité, la secrétivité, etc. Certes, les théories de cette science surtout appliquée aux beaux-arts peuvent sembler un peu ridicule aujourd’hui. Malgré tout cela annonce d’autres recherches comme celle du docteur Broca qui établit l’ère du langage dans le cerveau et permet d’expliquer certains troubles. Observez ainsi un crâne et ses caractéristiques physiques c’était aussi deviner que l’âme et le génie cachent bien des mystères et tenter de les mettre à jour par une observation physique. Ces mystères demeurent mais par leur existence, ils nous rappellent que chaque homme est un vrai monde intérieur.

David d’Angers, les visages du romantisme

Département des Monnaies, médailles et antiques de la BN

5 rue Vivienne, 75002 Paris

Jusqu’au 25 mars

Entrée gratuite.

Catalogue par Inès Villela-Petit et Thierry Laugee, édition Gourcuff Gradenigo, http://librairie.actualitte.com/livres/david-d-angers-les-visages-du-romantisme-9782353401130.html

Lectures de Guillaume Musso

janvier 19th, 2012

Je m’apprêtais ce matin à corriger un article sur le solanum. Ma foi, une bien jolie plante avec des fleurs gracieuses et aériennes dans les tons de bleu, mauve ou blanc. Le hasard d’un petit tour sur Internet m’a fait tomber sur une interview de Guillaume Musso sur le Figaro.fr : www.lefigaro.fr/livres/2012/01/18/03005-20120118ARTFIG00583-guillaume-musso-je-n-ai-ni-recette-ni-methode.php

Cet auteur de best-sellers est interviewé parce qu’il est  le plus gros vendeur français de livres cette année. Il bat Marc Lévy de 66 000 exemplaires environ.
Voici la liste des ventes donnée par Le Figaro :
Guillaume Musso, 1.567.500 exemplaires
Marc Levy, 1.509.000 exemplaires
Katherine Pancol, 1.213.000 exemplaires
David Foenkinos, 967.000 exemplaires
Fred Vargas, 790.500 exemplaires
Tatiana de Rosnay, 674.000 exemplaires
Delphine de Vigan, 519.500 exemplaires
Françoise Bourdin, 470.000 exemplaires
Amélie Nothomb, 429.500 exemplaires
Maxime Chattam, 421.500 exemplaires
L’intitulé de la vidéo m’a fait penser à ce livre que j’ai lu récemment publié chez Flammarion Une histoire de best-sellers de Frédéric Rouvillois. Le livre m’avait plutôt déçue car il n’apportait aucune véritable analyse sur le best-seller étant davantage un catalogue de tous les types de grosses ventes avec des anecdotes et des chiffres de vente. Mais l’auteur judicieusement expliquait qu’il était impossible de dire comment on pouvait faire un best-seller. Les auteurs ayant essayé de livrer des recettes n’ayant jamais fait vraiment recette… D’ailleurs si un auteur détenait le secret il écrirait des best-sellers plutôt que des livres sur les secrets de fabrication.
Donc bien sûr pour la unième fois (car on lui pose à chaque fois la question, comme on la pose à Lévy (Marc pas BH), Chattam et cie). Guillaume Musso a expliqué qu’il n’avait ni recette ni méthode. La plupart des auteurs de best-sellers répondent exactement les mêmes choses aux questions que tous les journalistes leur posent. J’ai remarqué également qu’un auteur de best-sellers ne dit jamais du mal des autres auteurs de best-sellers ainsi Guillaume Musso a-t-il dit que parmi ses lectures favorites figuraient Maxime Chattam et Fred Vargas. Chez les best-sellers, pas de polémiques, pas d’attaques, pas de soupçons de plagiat moral comme chez les femmes de lettres de Saint-Germain-des-Près. L’auteur de best-sellers doit être un auteur gentil : il est habillé classique, il a les cheveux bien coupés, souvent une petite barbe de quelques jours pour la touche bohème. Le gendre idéal qui aime faire plaisir à la ménagère, qui pense à ses lecteurs et se garde de tout sentiment de jalousie, de prétention à l’égard du monde littéraire.
Guillaume Musso est un grand sentimental comme dit Dominique Guiou chargé de l’interview.
J’ai bien ri lorsque Musso a déclaré : « j’écris le livre que j’aimerais écrire »… Serait-ce un petit lapsus révélateur ?
Ensuite il a expliqué qu’il prenait un an à un an et demi pour écrire ses livres mais que souvent c’était des histoires qui avaient mûri dans son esprit pendant des années. Cette fois j’ai souri en songeant à Stendhal qui a écrit ou plutôt dicté La Chartreuse de Parme en une soixantaine de jours après l’avoir mûri pendant plusieurs décennies. Guillaume Musso a ainsi expliqué que son dernier livre L’Appel de l’ange était lié à une histoire qui lui était arrivée (car il arrive toujours beaucoup choses aux écrivains) : un jour il a échangé son portable dans un aéroport.
Il a ensuite eu l’idée de faire un roman mêlant suspense et comédie romantique. Le mot romantique m’a un peu fait grincer des dents tout en me faisant à nouveau sourire. Je me suis représenté Victor Hugo ou Alfred de Musset en habits du XIXe siècle perdus dans la foule de Roissy tâtant leur poche en se demandant où se trouve ce petit boîtier magique grâce auquel ils peuvent parler à leur maîtresse…
Ensuite Dominique Guiou lui a dit : mais un écrivain c’est d’abord un lecteur ! Musso a expliqué  (ou plutôt répété) que bien sûr il avait toujours aimé lire parce que sa mère était bibliothécaire (comme si tous les enfants dont les parents exerçaient un métier autour du livre étaient censés aimer lire). Bref, depuis 13-14 ans il est « accro à la lecture ». Je ne sais pas mais je me suis dit qu’un vrai lecteur ne dit pas qu’il est accro à la lecture. C’est une tournure qui fait faux. Il a dit beaucoup de bien des auteurs de policiers français (toujours cette politique de non-agression entre auteurs de best-sellers). Citant Grangé, « un maître » dans le domaine Chattam et Thilliez.
Il a poursuivi en disant qu’il lisait aussi « des romans entre guillemets plus littéraires ». Là on voyait bien qu’il ramait un petit peu :  il était un peu hésitant comme un élève qu’on interroge à l’oral et qui a révisé au dernier moment. On avait l’impression que le nom de David Grossman était enfoui au fin fond de son cerveau et qu’il peinait à sortir. Je suis peut-être un peu injuste, après tout peut-être son hésitation était-elle liée à l’émotion que provoque la littérature, entre guillemets !!
Ensuite très curieusement il a dit qu’il avait relu récemment Annie Ernaux sortie en collection Omnibus (en fait c’est en Quarto mais ce n’est pas pour mettre sa parole en doute). Il a précisé l’avoir découverte en faisant des études de sociologie. Je ne sais pas si c’est vraiment très flatteur pour Ernaux…
Dominique Guiou a conclu en lui disant : bref vous est un grand lecteur n’hésitant pas à lire David Grossman qui fait près de 1000 pages. N’exagérons pas tout de même l’exploit de Guillaume Musso le roman La femme fuyant l’annonce ne faisant que 666 pages.
Je me moque ce n’est pas très gentil car ensuite Musso nous a expliqué que son roman préféré était très long Le Prince des marées de Pat Conroy (j’ai dû chercher sur Amazon des informations sur l’auteur et le livre de 1069 pages que je ne connais pas du tout). Donc Musso a précisé que les livres qui l’avaient le plus marqué étaient toujours des romans longs (il est vrai que chez les accros de lecture l’épaisseur est un argument utilisé pour prouver leur passion et prouver la qualité d’un auteur qui a eu le courage de tartiner des centaines et des centaines de pages. C’est peut-être oublier un peu vite que la brièveté est parfois plus difficile).
Guillaume Musso a conclu par son choc littéraire à 18 ans : Belle du seigneur autre roman très long (que Cohen a mûri des décennies). Il a expliqué avec un sourire un brin coquin que ce roman lui avait appris beaucoup de choses sur les femmes…. Ariane, son modèle de femme ???
Finalement ces 7 minutes de vidéo m’ont divertie. Divertir ses lecteurs n’est-ce pas le but de Guillaume Musso ? Sans doute le divertissement qu’il m’a procuré par ses paroles d’une qualité littéraire et intellectuelle extraordinaires n’est-il pas celui auquel il songe mais après tout seul compte le résultat,  non ?
Sur ce, je retourne cultiver mon jardin.

Petit aperçu de la librairie en 1830

janvier 16th, 2012

Cette rentrée littéraire de janvier est l’occasion d’évoquer la librairie à l’époque d’Hugo et Balzac. Si certains écrivains savaient discuter avec les libraires-éditeurs et parvenaient à s’imposer comme Hugo et Dumas, d’autres, comme Musset et Nerval, en souffrirent, sans vouloir affronter un système qui leur semblait trop éloigné de l’art.
Dans Illusions perdues, le jeune Lucien de Rubempré surprend la conversation de deux libraires-commissionnaires (les diffuseurs de l’époque) : « Ce qu’il avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour les bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché. »
Les progrès de l’imprimerie profitèrent à l’édition : en 1829, parurent en France 6416 ouvrages soit 17 livres par jour. On multipliait les titres en espérant que l’un d’entre eux marcherait et résorberait le déficit. Les faillites d’éditeur étaient très nombreuses, c’est dernier renaissant souvent peu après avec de nouveaux capitaux.
Le prix d’un livre était élevé : 7,5 francs pour un in-octavo (environ 23 euros). Or la plupart des romans étaient vendus sous forme de deux volumes in-octavo voire sous forme de trois in-12 à 3 francs chaque tome. Seuls les gens les plus aisés pouvaient s’offrir un roman entier. On se passait donc les ouvrages même dans la bonne société. Emile Girardin, patron du quotidien La Presse, fit une étude commerciale de la librairie et estima qu’un roman vendu à 1000 exemplaires comptait 40 000 lecteurs réels. L’apparition du roman publié en feuilleton dans les journaux va bouleverser ces habitudes car en achetant le journal dont le prix avait diminué de moitié grâce à la publicité, on pouvait lire aussi un roman.
Dans les années 1830, le système éditorial ressemble assez au nôtre. Toute l’édition moderne était déjà là : multiplier les publications, suivre les goûts du grand public au détriment de la qualité littéraire parfois. La mode, la rentabilité financière sont déjà des maîtres mots à l’époque romantique. Les ruines ne sont pas rares à cause des insuccès.

George Sand

Antoinette Dupin, début 1833, se plaignait de Ladvocat (plainte qui  révèle le système de l’édition en générale). George Sand lui répondit . « Si vous ne lui étiez pas recommandée, il ne pouvait pas prendre votre manuscrit les yeux fermés. Il ne pouvait pas le lire non plus. Vous savez bien qu’il n’est pas un éditeur un peu en vogue qui ne reçoive trois manuscrits par jour. Sa vie ne suffirait pas à les lire, et puis lui, négociant, en livres, il n’est pas tenu de s’y connaître. Il n’est jamais juge lui-même de la bonté d’un ouvrage. Il faut qu’il lui soit recommandé par un juge compétent auquel il ait confiance, ou bien que le livre se recommande lui-même par une signature bien connue qui soit une valeur commerciale. Cela est cruel et brutal pour les commerçants. J’ai souffert peut-être autant que vous des mépris ou des méfiances de ces messieurs. Nous avons été mis à la porte mon manuscrit et moi, l’un portant l’autre, par l’éditeur de Mayeux et des contes de Perrault. Plus tard j’ai reçu des offres des plus gros bonnets. C’est l’histoire de tous les auteurs et Mr Ladvocat a fait son métier avec vous comme avec les autres. Il a subi les nécessités de son métier et vous les déboires du vôtre. Vous faites un beau livre. C’est être assez vengée. […] les premiers essais d’un auteur n’ont jamais de valeur réelle pour l’éditeur, et trois lignes d’impertinences signées de Balzac ou de J. Janin sont des billets de banque. Que voulez-vous, c’est la faute du public encore plus que celle des marchands. »

Le Cocu de P. de Kock, dessin d'André Tranck.

Les publicités pour les livres s’étalent sur les dernières pages des quotidiens. On voit aussi des réclames sous forme d’affiches collées un peu partout, invention de Ladvocat. Gautier raconte ainsi plaisamment le scandale que produisit l’affiche pour le roman de Paul de Kock intitulé Le Cocu : «  Ce fut un scandale merveilleux ; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de la rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi la gent liseuse. […] Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l’épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées ; la rougeur montait au front des clercs d’huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant et demander le maudit roman. Alors (admirez l’escobarderie !) fut trouvée cette honnête périphrase : «  Avez-vous le dernier de M de Kock ? »

Un an avec l’Eté 80

décembre 21st, 2011

Les éditions Cécile Defaut ont créé une collection intitulée « le livre la vie » dirigée par Isabelle Grell. Le principe de cette collection est de demander à un auteur contemporain de choisir un livre et d’évoquer sous forme de journal sa relation avec cet ouvrage pendant un an. La collection reprend l’idée d’un projet de Roland Barthes qu’il ne put concrétiser : «prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. »

Philippe vilain dans son livre intitulé Dit-il a choisi L’Été 80 de Marguerite Duras.

De Marguerite Duras je n’ai lu que L’Amant et Le Ravissement Lol V. Stein sans en garder d’ailleurs un souvenir bien précis. Mais qu’importe, on peut lire les livres de cette collection sans forcément connaître l’ouvrage choisi. L’intérêt du texte de Philippe Vilain, et sans doute de la collection elle-même, est plutôt de voir dans le texte sélectionné un miroir dans lequel l’écrivain se reflète. En effet, bien souvent les livres qui nous accompagnent au fil des jours et des années sont souvent ceux qui font le mieux écho à notre propre vie réelle ou imaginaire.

Dans Dit-il c’est le cas puisque l’auteur raconte comment il s’est identifié au garçon de L’Été 80 allant même jusqu’à se rendre au rendez-vous que la monitrice du texte de Marguerite Duras fixe à l’enfant dix-huit ans plus tard. Un rendez-vous à Trouville, rue de Londres. La Normandie, cette ville : un écho familier dans l’esprit du Normand Philippe Vilain.

L’Été 80 n’a rien de romanesque puisqu’il s’agit de chroniques, il ne se passe rien de bien important et pourtant Philippe Vilain y voit une dimension romanesque semblable à celle qui est la sienne dans ses livres où le roman flirte avec l’auto-fiction. Ce n’est pas du romanesque à l’Alexandre Dumas mais du romanesque intérieur, Philippe Vilain nourrissant davantage ses livres de ses rêves, de ses déceptions, de ses désirs plus que d’actions réelles. Tous ces héros sont relativement passifs, se laissent porter par la vague du récit, de la vie mais dans cette inaction, il y a quelque chose d’inflexible parfois même de dur, de la même façon que le héros de Benjamin Constant dans Adolphe (un livre de chevet de Philippe Vilain) en ne prenant pas de décision fait tout de même plier Elléonore à sa volonté. Ne pas agir est souvent une forme de lâcheté soit pour ne pas souffrir et faire souffrir, soit pour ne pas s’exposer à l’obligation de décider et d’en porter la responsabilité.

« Je l’ai dit, mon enfance s’est déroulée en dehors des livres, du côté de ce qu’on appelle communément « la vie », près de la Seine. Je passais le plus clair de mon temps à pêcher et à jouer au football. La lecture m’a longtemps posé un problème. Avant l’âge de 18 ans, je ne lisais pas. »

Venu à la littérature de façon personnelle et anarchique comme il le dit, Philippe Vilain a aujourd’hui les moyens de rendre romanesque son enfance : non pas romanesque au sens de péripéties mais de façon à nous rendre intéressants, passionnants même, ses souvenirs.

Ce qui m’a le plus intéressé dans Dit-il est de retrouver des passages dans le style de ses premiers livres notamment La Dernière Année consacré à son père. Ici, l’auteur évoque ses grands-parents André et Yvette Buisson (dédicataires du livre) et ses vacances dans leur maison à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. Il rend littéraire sa jeunesse qui a priori n’a rien d’extraordinaire. L’auteur décrit la maison de ses grands-parents, les chambres avec des détails sur les papiers peints, le sol, les bruits que le narrateur serait-on tenté d’écrire en clin d’œil à Proust, entend. Dans cette partie, datée de mars 2010, Philippe Vilain évoque également la cité ouvrière où il habitait avec ses parents, ses parties de pêche avec son père, etc.

« Du romanesque de l’inaction » voilà en effet qui résume bien en partie l’entreprise littéraire de Philippe Vilain, du « romanesque intérieur » qui s’il n’est peut-être pas né à l’époque romantique, a connu alors ses plus beaux jours avec des romans où l’aventure est celle du cœur et des états d’âme du héros, où la vie intérieure est l’action même du roman. Je songe par exemple à Obermann de Senancour et à Dominique de Fromentin.

Le livre de Marguerite Duras est aussi un prétexte pour Philippe Vilain d’analyser son rapport à la lecture mais aussi à l’écriture. Il en profite pour critiquer l’écriture parlée qui fait florès aujourd’hui dans bon nombre de romans où dit-il « l’oralité gagne du terrain sur l’écrit ». Je suis bien d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « Pourquoi, en littérature, parle-t-on toujours « d’invention » de « modernité » pour caractériser une langue qui s’éloigne le plus de la maîtrise, de la clarté, du sensé ? Pourquoi tant d’indulgence envers l’oralité, ce prêt-à-écrire réclamant si peu d’exigence ? Le parlé est le médiocre moyen de ceux qui souhaitent écrire à peu de frais, sans en passer par l’apprentissage exigeant de la narration et de l’analyse… » Ce propos m’a fait penser à ces nombreuses critiques dans des journaux prestigieux dans lequel on fait l’éloge d’un livre en disant que les phrases sont courtes, de ces romans sans style et sans profondeur où la présence de deux compléments dans une phrase tient de l’exception. Cette sacro-sainte modernité où à force « d’épurer », de simplifier pour coller au réel, il n’y a plus rien, et où l’on relègue malheureusement au placard des antiquités des auteurs au style plus ample qui ne sont d’ailleurs pas forcément plus difficiles à lire. De ces écrivains qui ont un véritable souffle. Je songe par exemple aux écrivains romantiques. Il est évident que si aujourd’hui Victor Hugo, Chateaubriand ou Balzac proposaient leurs romans on le leur renverrait avec une lettre type.

Certes à chaque période ses modes mais il me semble toujours dommage de dénigrer un style sous prétexte qu’il n’est pas à la mode. De ce point de vue là, Philippe Vilain n’est effectivement pas à la pointe de la tendance surtout si on le compare à d’autres auteurs « d’auto-fiction ». Du reste, ranger des écrivains par catégorie me semble toujours assez peu pertinent car chaque écrivain véritable est unique.

Bien sûr ceux qui liront Dit-il n’auront pas forcément lu tous les livres de Philippe Vilain. Peut-être dès lors seront-ils un peu perdus lorsque l’auteur théorise son entreprise littéraire. Il est intéressant de suivre son parcours, de suivre la façon dont il analyse son œuvre mais la théorie qu’il élabore sur ses propres textes ne peut sans doute être comprise que de quelques lecteurs et finit parfois par paraître un peu répétitive. Il vaut mieux écrire plutôt que de se demander pourquoi on écrit, au risque de tourner en rond en tentant de répondre à une question qui sans doute est sans réponse.

Il existe d’excellents théoriciens et critiques, qui ont droit au titre d’écrivain, mais ce ne sont pas des créateurs (c’est ce qui différencie  le créateur Camus et l’intellectuel Sartre). Il me semble très difficile d’être l’un et l’autre avec le même talent. Philippe Vilain a choisi son camp en racontant qu’il est gêné lorsqu’on lui demande « pourquoi écrire » tant cette activité lui semble naturelle. Je ne le cache pas, je préfère de loin le Philippe Vilain décrivant sa vie réelle ou romanesque, le réel n’étant pas toujours le moins romanesque comme il le dit. Que Philippe Vilain laisse aux théoriciens le soin de théoriser. Qu’il se débarrasse de ce qu’il appelle son « démon de la critique » pour ne s’accorder de réfléchir à la littérature que lorsque cela sert ses aventures intérieures, non comme une analyse extérieure impossible.

Le livre s’achève par une superbe évocation de Trouville et d’une certaine Pauline : on a l’impression de lire les lignes de son prochain roman, tant mieux !

« Dit-il » de Philippe Vilain, éditions Cécile Defaut http://editionsceciledefaut.wordpress.com/

Approches de la Bible

décembre 13th, 2011

Plus qu’un dictionnaire à proprement parler ce Dictionnaire intime de la Bible signé Salomon Malka est une promenade personnelle à partir de la Bible découpée en petits chapitres classés par ordre alphabétique.

Dans son introduction, Salomon Malka, journaliste, écrivain, directeur de la radio RCJ, nous rappelle que ce qui nous construit ce sont souvent des textes lus ou écoutés : c’est ainsi que je comprends l’attachement de certaines personnes pour un livre même chez ceux qui justement ne lisent presque jamais. C’est aussi ce qui me fait penser que les êtres humains qui n’ont pas la chance d’apprendre à lire n’ont pas la chance un jour de pouvoir construire un dialogue intime avec un livre quel qu’il soit.

Hasard de la vie, il y a quelques jours j’ai vu Le Capitaine Achab de Philippe Ramos, film inspiré du roman Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine se livre à un combat contre une baleine non comme le vieil homme de la mer d’Hemingway et son gros poisson pour gagner de quoi vivre mais par orgueil. Cet homme redoutable garde comme une relique la Bible de sa mère avec laquelle il a appris à lire. Il la garde en la cachant comme la part la plus intime de sa personne. Même si le pasteur qui l’a recueilli se trompe en croyant déceler en lui un véritable sentiment religieux, il est certain que cette Bible a toute son importance dans l’esprit du capitaine. Je n’ai pas lu le roman de Melville mais je suppose que cet aspect est bien plus développé qu’on ne peut le faire dans un film.

Achab est protestant, Salomon Malka est de confession juive. Il revendique d’ailleurs sa religion comme une part de lui-même et fait une lecture de la Bible guidée par sa foi. Il évoque aussi les rituels liés à la pratique de sa religion, il souligne l’importance qu’elle a dans son existence, les liens qu’elle lui permet de tisser avec sa famille ou avec ses amis (il évoque notamment la figure de son père). Mais, au-delà de sa lecture juive, il sait aussi interroger sa foi avec intelligence afin de montrer que la croyance, c’est être capable de discuter les interprétations sans asséner une vérité unique.

Ce qui m’a frappé dans son Dictionnaire c’est son attachement à nouer une véritable relation entre les juifs et les chrétiens. Il rappelle deux fois à ce sujet une déclaration de Jean-Paul II. Si ce grand pape était avant tout le chef de l’Église catholique, il a fait beaucoup également pour le rapprochement entre les religions. Il a déclaré ainsi que « juifs et chrétiens doivent être une bénédiction les uns pour les autres ».

La culture judéo-chrétienne quoi qu’on en dise est le vrai ciment de l’Europe. Dès lors, les textes fondateurs tiennent une place essentielle jusque dans notre vie quotidienne. Pas une journée sans qu’une référence à l’Ancien ou au Nouveau Testament vienne à nous ne serait-ce qu’au détour d’une publicité, d’un fait divers ou d’une déclaration publique (avec plus ou moins de bon goût je le reconnais).

Le hasard de la publication me fait lire cet ouvrage au mois de décembre. Ce mois de fêtes me semble aussi le mois idéal pour réfléchir à ce que nous sommes, s’autoriser une pause spirituelle, penser à ceux que nous aimons, s’interroger sur ce qui mène notre existence et sur son but. Une réflexion à laquelle ce livre nous invite également. Il est bien sûr essentiellement question de l’Ancien Testament alors que nous approchons de la commémoration de la naissance du Christ : mais qu’importe tout est dit dans l’entrée amitié. Amitié qui signifie écoute, discussion dans la paix et non dans l’affrontement. Le monde est gouverné par les violences, les guerres physiques ou psychologiques. Et pourtant à quoi aboutissent ces violences ? À la paix, après beaucoup de souffrances ou bien à l’oubli car avec le temps, on finit par oublier les raisons de la querelle et l’on cesse le combat devenu absurde.

Si Salomon Malka nous fait part de ses propres réflexions, raconte des éléments de sa vie, il nous invite à réfléchir sur des thèmes comme l’attente, l’amour, la bonté…

Esther devant Assuerus de Giovanni Andrea SIRANI, 1630

Plusieurs entrées traitent de figures bibliques comme Jonas, Esther, Job, Paul, Samson… que l’auteur analyse avec sagesse et subjectivité. Ces chapitres m’ont particulièrement plu : ce sont à la fois des résumés d’épisodes bibliques mais aussi une réflexion plus large sur ce que symbolisent les actes ou les destinées de ces figures. Bien sûr la littérature n’est jamais loin puisque Salomon Malka évoque des écrivains qui se sont référés directement à certains épisodes comme Esther avec Racine, Boaz avec Victor Hugo, Samson avec Vigny. Il est remarquable que ces écrivains s’approprient ces passages pour servir leurs discours. Appropriations respectueuses mais personnelles. N’est-ce pas une des meilleures lectures et utilisations des textes saints ?

Salomon Malka consacre également des entrées à des personnalités comme Rachi un grand exégète de la Bible qui vécut au Xe siècle. Cet érudit champenois dont l’auteur parle avec tendresse et enthousiasme est d’ailleurs le fil conducteur du dictionnaire puisqu’il est cité maintes fois. Salomon Malka parle aussi d’exégètes ou philosophes comme Franz Rosenzweig, Adin Steinsaltz et Benny Lévy. Il rend hommage à ce dernier et évoque sa mort brutale dans l’entrée Retour, qui voisine avec l’entrée Résurrection comme un message d’espoir. Hasard de la langue française mais certains hasards ne sont-ils pas significatifs ?

L’auteur se sert aussi de mots bibliques lors de brèves réflexions sur le monde contemporain: Noé et la téléréalité, Houellebecq dans l’entrée Babel. Fêlure est l’occasion d’un portrait d’Ariel Sharon, Ecriture d’un portrait d’Erri De Luca, auteur italien et grand lecteur des Écritures saintes.

Un glossaire permet de trouver des explications sur de nombreux termes appartenant aux rites juifs ou à l’Ancien Testament. Un glossaire bienvenu auquel on peut se référer en lisant l’ouvrage ou à lire indépendamment. Des pages biographiques sont également consacrées à des figures bibliques et à des personnalités traitées par Salomon Malka.

Enfin, le cahier d’images présente des œuvres d’art racontant des scènes bibliques : une autre façon, belle et subjective, de les redécouvrir et de les lire. Les images : c’est par ce biais et la voix du prêtre que pendant des siècles des hommes et des femmes illettrés ont vécu leur foi.

L’image s’impose à nous, matérialise ce que nous imaginons mais aussi nous permet de nous livrer à une contemplation apaisante. N’est-ce pas salutaire ?

Dictionnaire intime de la Bible, de Salomon Malka, éditions Armand Colin

Stupide XIXe siècle??

janvier 29th, 2011

Josef Danhauser, 1840, Nationalgalerie de Berlin

Critiqué, ridiculisé durant de nombreuses décennies le romantisme se décline aujourd’hui en flous artistiques, photos jaunies, comédies sentimentales ou en actes passionnés et pleins d’outrances.

Les écrivains romantiques qui s’en sortent le mieux sont ceux qui n’ont plus l’étiquette de « romantique ». Hugo est une gloire nationale comme Dumas dont la plume est assimilée à l’épée de d’Artagnan. Balzac est considéré comme le fondateur du roman français réaliste avec Stendhal. Gautier a écrit  des poèmes nets et parfaits, Émaux et camées et des romans populaires comme Le Capitaine Fracasse. En revanche, Lamartine, Musset – sauf peut-être pour Lorenzaccio -  ou Vigny sont des écrivains dont on se réclame rarement en public par crainte de passer pour un adolescent attardé ou un intellectuel sans discernement.

Le romantisme a suscité deux réactions successives et paradoxales.

A la fin du XIXe et au début du XXe siècle le romantisme était synonyme d’une attitude ou de propos impudiques, malsains, dangereusement irrationnels. Les propos de Léon Daudet qu’on pourrait qualifier d’outrancièrement romantiques sur les excès et la stupidité romantiques sont presque anthologiques : « littérature insincère », «  pauvreté de la conception sous le déluge et l’inflation des mots » (Stupide XIXe siècle). Daudet n’est pas le seul. Le début du XXe siècle a engendré une génération de critiques  qui démontrèrent la stupidité et la laideur de l’époque romantique. Louis Maigron par exemple lui a consacré trois épais ouvrages dans lesquels il montre, entre autres, l’insuffisance de cette littérature qui comme chacun sait n’a laissé aucun chef-d’œuvre…!! Il parle ainsi d’ « hypertrophie de l’imagination et de la sensibilité » de « l’égoïsme répugnant des romantiques », de « littérature corruptrice », « démoralisante pour les femmes », « de tissus d’extravagance et d’horreur » quand ce n’est pas « d’indécences et d’obscénité », « Shakespeare est bucolique en comparaison ».

Le temps a passé, la tendance s’est inversée. Aujourd’hui, le romantisme est considéré comme mièvre, fleur bleue, trop chaste et ses outrances font doucement rigoler dans les salles de classe. Cette littérature jette un voile sur toutes les scènes d’amour, parle des Muses intouchables. Désuet !

Les auteurs romantiques, les grands comme les mineurs méritent d’être lus avec la même honnêteté que Racine, Voltaire ou Rimbaud, intouchables figures de la littérature française.

Depuis plus de quinze ans, j’ai regardé les choses de plus près… et j’espère sur ce blog, si ce n’est convaincre, du moins ouvrir une porte sur ce grand mouvement littéraire, artistique et moral que fut le romantisme.