Posts Tagged ‘Giraudoux’

Hélas Perdican !

juin 12th, 2012

Je suis sortie de la représentation de On ne badine pas avec l’amour à la Comédie-Française avec un sentiment mitigé. Je ne peux m’empêcher de penser que ce théâtre, cette institution a maltraité Musset, d’abord en l’ignorant puis en jouant certaines de ses pièces avec des coupures et des adaptations pour éviter la censure et contourner ce qui apparaissait comme des difficultés de mise en scène, les changements de décor. Ce sont les rapports ambigus entre le plus grand dramaturge français du XIXe siècle et cette vieille maison de Molière.

J’ai d’abord été un peu surprise par le décor : sombre, un peu misérable, je dois dire, et des costumes qui vaguement évoquent les années 50. La musique également si elle allait justement avec le décor et les costumes ne me semblait pas très en harmonie avec l’esprit de Musset. Mais après tout j’admets avoir des conceptions parfois peut-être trop « classiques » et au fil de la pièce cet aspect m’a moins gênée. Je ne dirais pas que la mise en scène m’a enchantée non plus. Je trouve que parfois elle est confuse avec des scènes entre drame et comique qui se juxtaposent mal au lieu d’alterner avec légèreté. L’utilisation du rideau transparent gris Isabelle me semble plus artificielle et peu esthétique que moderne et pertinente. Quant aux nombreux silences entre Perdican et Camille ils sont pesants sans rien signifier (on se demande plutôt si les comédiens n’ont pas un trou…). Enfin, la grande confrontation entre Camille et Perdican se fait en partie sans que les comédiens soient face à face (Perdican est dans la salle et Camille sur scène). Cela met en évidence leur éloignement, leur différence de conception de la vie certes mais cela rend la scène moins intense. Bref, les idées de mise en scène ne m’ont pas vraiment séduite même si je comprends qu’elles correspondent bien à la vision de la pièce d’Yves Beaunesne tel qui s’en explique dans le programme. Il voit dans cette pièce une confrontation de classe sociale entre les paysans incarnés par Rosette et l’aristocratie avec Perdican, Camille et le baron. Une opposition aussi de générations entre les jeunes gens et le baron, maître Blazius, maître Bridaine et Dame Pluche. Personnages grotesques, comiques, mais qui derrière leurs ridicules révèlent aussi des traits du caractère humain : le grotesque shakespearien tel que Musset a su le maîtriser à la perfection.

Ces personnages comiques et vieux étaient très bien joués par Roland Bertin, Pierre Vial, Christian Blanc et Danièle Lebrun. J’ai trouvé Rosette (jouée par Françoise Gillard) pleine de charme, évanescente avec quelque chose de naïf, de simple et de tendre me rappelant un peu l’Ondine de Giraudoux vue au Nord-Ouest et incarnée par Clémentine Stépanoff. Quant à Camille (Marion Malenfant) le personnage féminin principal dans la pièce je me suis surprise à avoir le cœur serré en entendant ses répliques. Comme Marianne dans les Caprices Camille est un personnage sans doute difficile à jouer car elle est jeune, jolie et en même temps inspire plutôt de l’antipathie par son orgueil, sa froideur apparente qui cache le feu qui habite naturellement une jeune fille de 18 ans. Camille, comme Marianne, a peur d’aimer par crainte de ne plus être aimée et de souffrir. Je me rappelais très bien ses répliques ayant appris la pièce par coeur lorsque j’étais étudiante mais ce soir les paroles de Camille ont eu en moi une résonance particulière que j’aurais peine à définir ou à avouer.

Passé mon malaise lié à la mise en scène et au décor je pense que j’aurais été assez convaincue par ce On ne badine pas avec l’amour mais hélas ! comme pour Fantasio où j’avais tout aimé sauf l’actrice qui jouait Fantasio j’ai plutôt aimé la pièce sauf le comédien qui jouait Perdican, Loïc Corbery. Il m’a semblé jouer de façon trop brouillonne, trop saccadée, n’articulant pas assez, parlant trop vite et disant du Musset avec une intonation populaire et moderne qui rendait presque chaque phrase prosaïque. Il ôtait toute la profondeur poétique et spirituelle de son rôle. Les phrases simples comme les répliques plus littéraires perdaient leur charme. Même la fameuse tirade qui commence par « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches… » était mal dite. Bref il a gâté mon plaisir et en le voyant, j’étais mélancolique de la voix ardente de Gérard Philipe que j’avais entendue sur cassette quand j’apprenais le rôle par cœur.

La salle était pleine et enthousiaste et la pièce a été très applaudie… tout le monde n’a donc pas eu mes réserves.

En rentrant j’ai repris Aurélien. Quelques jours auparavant, subitement, j’ai été prise d’envie de rouvrir ce roman d’Aragon. En le lisant, hier et bien que je ne me permettrais pas de penser à la place de Musset, je me suis dit qu’il aurait aimé certains passages. Hier soir, émerveillée, j’ai relu justement ce moment où Aurélien revoit Bérénice lors d’une soirée au Lulli’s.

On se souvient de la première phrase d’Aurélien qui fait partie des incipit célèbres : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Dans ce passage, cent pages plus loin, Aurélien danse avec Bérénice et Aragon écrit : « Elle ferma les yeux. Alors, se penchant sur elle, il la vit pour la première fois. Il régnait sur son visage un sourire de sommeil, vague, irréel, suivant une image intérieure. Ce qu’il y avait de heurté de disparate en elle, s’était fondu, harmonisée. Portée par la mélodie, abandonné à son danseur, elle avait enfin son vrai visage, sa bouche enfantine, et l’air, comment dire ? d’une douleur heureuse. Aurélien se répéta qui n’avait encore jamais vu cette femme qui venait d’apparaître. »

Un coup de foudre à retardement.

La simplicité de cet instant, le moment où un homme regarde enfin la femme qu’il va follement aimer, qu’il aime déjà d’ailleurs sans en avoir conscience… Il m’a semblé que si Musset n’a pas exactement décrit un pareil moment, il avait dû ressentir la même chose une fois dans sa vie. Dans mon esprit en tout cas une fraternité s’est établie hier entre Aragon et Musset. Il y a sans doute quelques longueurs dans Aurélien (756 pages en Folio) mais tant de moments de grâce également. J’ai toujours été frappée du fait que la plupart des grandes scènes d’amour en littérature sont souvent décrites avec une certaine économie de mots avec parfois une ou deux répliques, une phrase courte qui pourtant dit tout.

Le visage de Bérénice, vu par Aurélien m’a aussi fait penser à ces portraits de Modigliani, notamment ceux de Jeanne vus récemment à la Pinacothèque. L’incarnation de la beauté énigmatique et douloureuse.

Une grâce qui manquait finalement au On ne badine pas avec l’amour du Théâtre Français.