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Approches de la Bible

décembre 13th, 2011

Plus qu’un dictionnaire à proprement parler ce Dictionnaire intime de la Bible signé Salomon Malka est une promenade personnelle à partir de la Bible découpée en petits chapitres classés par ordre alphabétique.

Dans son introduction, Salomon Malka, journaliste, écrivain, directeur de la radio RCJ, nous rappelle que ce qui nous construit ce sont souvent des textes lus ou écoutés : c’est ainsi que je comprends l’attachement de certaines personnes pour un livre même chez ceux qui justement ne lisent presque jamais. C’est aussi ce qui me fait penser que les êtres humains qui n’ont pas la chance d’apprendre à lire n’ont pas la chance un jour de pouvoir construire un dialogue intime avec un livre quel qu’il soit.

Hasard de la vie, il y a quelques jours j’ai vu Le Capitaine Achab de Philippe Ramos, film inspiré du roman Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine se livre à un combat contre une baleine non comme le vieil homme de la mer d’Hemingway et son gros poisson pour gagner de quoi vivre mais par orgueil. Cet homme redoutable garde comme une relique la Bible de sa mère avec laquelle il a appris à lire. Il la garde en la cachant comme la part la plus intime de sa personne. Même si le pasteur qui l’a recueilli se trompe en croyant déceler en lui un véritable sentiment religieux, il est certain que cette Bible a toute son importance dans l’esprit du capitaine. Je n’ai pas lu le roman de Melville mais je suppose que cet aspect est bien plus développé qu’on ne peut le faire dans un film.

Achab est protestant, Salomon Malka est de confession juive. Il revendique d’ailleurs sa religion comme une part de lui-même et fait une lecture de la Bible guidée par sa foi. Il évoque aussi les rituels liés à la pratique de sa religion, il souligne l’importance qu’elle a dans son existence, les liens qu’elle lui permet de tisser avec sa famille ou avec ses amis (il évoque notamment la figure de son père). Mais, au-delà de sa lecture juive, il sait aussi interroger sa foi avec intelligence afin de montrer que la croyance, c’est être capable de discuter les interprétations sans asséner une vérité unique.

Ce qui m’a frappé dans son Dictionnaire c’est son attachement à nouer une véritable relation entre les juifs et les chrétiens. Il rappelle deux fois à ce sujet une déclaration de Jean-Paul II. Si ce grand pape était avant tout le chef de l’Église catholique, il a fait beaucoup également pour le rapprochement entre les religions. Il a déclaré ainsi que « juifs et chrétiens doivent être une bénédiction les uns pour les autres ».

La culture judéo-chrétienne quoi qu’on en dise est le vrai ciment de l’Europe. Dès lors, les textes fondateurs tiennent une place essentielle jusque dans notre vie quotidienne. Pas une journée sans qu’une référence à l’Ancien ou au Nouveau Testament vienne à nous ne serait-ce qu’au détour d’une publicité, d’un fait divers ou d’une déclaration publique (avec plus ou moins de bon goût je le reconnais).

Le hasard de la publication me fait lire cet ouvrage au mois de décembre. Ce mois de fêtes me semble aussi le mois idéal pour réfléchir à ce que nous sommes, s’autoriser une pause spirituelle, penser à ceux que nous aimons, s’interroger sur ce qui mène notre existence et sur son but. Une réflexion à laquelle ce livre nous invite également. Il est bien sûr essentiellement question de l’Ancien Testament alors que nous approchons de la commémoration de la naissance du Christ : mais qu’importe tout est dit dans l’entrée amitié. Amitié qui signifie écoute, discussion dans la paix et non dans l’affrontement. Le monde est gouverné par les violences, les guerres physiques ou psychologiques. Et pourtant à quoi aboutissent ces violences ? À la paix, après beaucoup de souffrances ou bien à l’oubli car avec le temps, on finit par oublier les raisons de la querelle et l’on cesse le combat devenu absurde.

Si Salomon Malka nous fait part de ses propres réflexions, raconte des éléments de sa vie, il nous invite à réfléchir sur des thèmes comme l’attente, l’amour, la bonté…

Esther devant Assuerus de Giovanni Andrea SIRANI, 1630

Plusieurs entrées traitent de figures bibliques comme Jonas, Esther, Job, Paul, Samson… que l’auteur analyse avec sagesse et subjectivité. Ces chapitres m’ont particulièrement plu : ce sont à la fois des résumés d’épisodes bibliques mais aussi une réflexion plus large sur ce que symbolisent les actes ou les destinées de ces figures. Bien sûr la littérature n’est jamais loin puisque Salomon Malka évoque des écrivains qui se sont référés directement à certains épisodes comme Esther avec Racine, Boaz avec Victor Hugo, Samson avec Vigny. Il est remarquable que ces écrivains s’approprient ces passages pour servir leurs discours. Appropriations respectueuses mais personnelles. N’est-ce pas une des meilleures lectures et utilisations des textes saints ?

Salomon Malka consacre également des entrées à des personnalités comme Rachi un grand exégète de la Bible qui vécut au Xe siècle. Cet érudit champenois dont l’auteur parle avec tendresse et enthousiasme est d’ailleurs le fil conducteur du dictionnaire puisqu’il est cité maintes fois. Salomon Malka parle aussi d’exégètes ou philosophes comme Franz Rosenzweig, Adin Steinsaltz et Benny Lévy. Il rend hommage à ce dernier et évoque sa mort brutale dans l’entrée Retour, qui voisine avec l’entrée Résurrection comme un message d’espoir. Hasard de la langue française mais certains hasards ne sont-ils pas significatifs ?

L’auteur se sert aussi de mots bibliques lors de brèves réflexions sur le monde contemporain: Noé et la téléréalité, Houellebecq dans l’entrée Babel. Fêlure est l’occasion d’un portrait d’Ariel Sharon, Ecriture d’un portrait d’Erri De Luca, auteur italien et grand lecteur des Écritures saintes.

Un glossaire permet de trouver des explications sur de nombreux termes appartenant aux rites juifs ou à l’Ancien Testament. Un glossaire bienvenu auquel on peut se référer en lisant l’ouvrage ou à lire indépendamment. Des pages biographiques sont également consacrées à des figures bibliques et à des personnalités traitées par Salomon Malka.

Enfin, le cahier d’images présente des œuvres d’art racontant des scènes bibliques : une autre façon, belle et subjective, de les redécouvrir et de les lire. Les images : c’est par ce biais et la voix du prêtre que pendant des siècles des hommes et des femmes illettrés ont vécu leur foi.

L’image s’impose à nous, matérialise ce que nous imaginons mais aussi nous permet de nous livrer à une contemplation apaisante. N’est-ce pas salutaire ?

Dictionnaire intime de la Bible, de Salomon Malka, éditions Armand Colin