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Courez voir les grisettes !

octobre 22nd, 2011

 

 

 

Paul Gavarni, La Grisette, 1840 © Paris, Maison de Balzac.

Balzac était fasciné par les comtesses et autres duchesses qu’il chercha toute sa vie à séduire. Jusqu’au 15 janvier ce sont cependant des jeunes femmes sans particule mais non moins charmantes et au caractère plus simple qu’il accueille dans sa maison de la rue Raynouard : les grisettes.

Ces dernières apparaissent d’ailleurs dans la Comédie humaine : rapides silhouettes, petits personnages qu’on oublie peut-être mais qui font pleinement partie de la première moitié du XIXe siècle et donc du monde balzacien. Citons Ida Gruget, maîtresse de Ferragus dans le roman du même nom.

Le mot grisette, issu de la couleur grise d’une étoffe portée par des femmes de conditions modestes, se trouve déjà chez La Fontaine mais c’est à l’époque romantique que ce terme prend tout sens et s’invite en littérature, dans la presse sous forme de dessins, en chanson et au théâtre.

La grisette est une Parisienne qui travaille le linge et les tissus : couturière, lingère, dentellière ou encore modiste, corsetière et autres petites mains. Elle travaille chez elle ou dans de petits ateliers (qui s’agrandiront à mesure de l’industrialisation du secteur du prêt-à-porter). Elle appartient au peuple de Paris qui fait l’objet d’une exposition au Musée Carnavalet et dont je reparlerai (http://carnavalet.paris.fr/). Il ne faut pas les confondre avec les femmes entretenues, les lorettes, qui étaient regroupées autour de l’église Notre-Dame de Lorette.

Josep-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, 1844

 

L’exposition de la Maison de Balzac brosse le portrait de la grisette à travers ses diverses représentations, ses caractéristiques et ses activités.

 

Les très nombreux dessins, gravures, lithographies, caricatures mais aussi morceaux d’étoffes et accessoires exposés à la Maison de Balzac nous transportent dans un monde certes idéalisé, fictif mais aussi moderne et très vivant. En effet, dans la représentation de la grisette, écrivains, dessinateurs, chansonniers s’amusent à se répondre, glissent des allusions à l’actualité et nous révèlent avec beauté bien des détails de la vie quotidienne principalement sous la monarchie de Juillet.

La grisette dans sa mansarde, lithographie signée Morisseau comporte en légende une citation de Buffon dont l’Histoire naturelle est une référence

"Variétés de l'espèce : La grisette", de E. Morisseau. © Paris, musée Carnavalet.

à l’époque. Sur la gravure, un dessin accroché représentant Louis-Philippe caricaturé en poire est un clin d’œil à l’auteur du fameux fruit royal, Charles Philipon.

De même, un dessin d’Henry Monnier est légendé avec l’extrait d’une chanson de Béranger, Le Grenier.

 

La grande richesse iconographique de cette exposition permet de pénétrer pleinement dans cet univers populaire, où la bohème devient une sorte d’art de vivre.

La grisette fait l’objet de physiologies, notamment celle signée de Louis Huart, un maître en la matière. Elle ne manque pas, sous ses différentes déclinaisons, dans les volumes collectifs comme Les Français peints par eux-mêmes, Le Diable à Paris et autres tableaux de mœurs. L’une des plus connues reste Rigolette, le personnage d’Eugène Sue, dans les Mystères de Paris. Curieusement et malgré le léger anachronisme, son portrait, peint par Joseph-Désir Court, est souvent choisie pour représenter Madame Bovary… qui n’a rien d’une rigolote.

Dans Les grisettes, une courte nouvelle, Paul de Kock nous fait une bonne description : « La grisette aime l’indépendance ; elle a sa chambre, son chez-soi ; elle est sage, tant qu’elle n’a pas rencontré le beau ou l’aimable jeune homme que son imagination a créé ; elle est honnête, tant qu’elle reste fidèle à son amant. Mais elle ne veut pas qu’on lui fasse des traits, car alors elle se venge, et, une fois en train, elle ne s’arrête plus. Assez souvent, à Paris, deux grisettes logent ensemble. Une seule chambre leur suffit : il y a toujours assez de place pour leurs meubles, et on paye le loyer à deux ; c’est une économie, et les grisettes ont besoin d’être économes ; ne les confondons pas avec les femmes entretenues. » Parmi leur meuble, une table en noyer avec un tiroir qui ferme mal « où l’on fourre cependant un peigne, des couverts d’étain, une boîte de veilleuses, du papier à lettre, des plumes, du sel et du poivre, des bandes de feston, de vieux gants, des couteaux, de la pommade, des cure-dents, une brosse à souliers, des patrons de corsages, du cirage anglais et des pralines. »

 

Capote, vers 1845-1850 © Stéphane Piera/Galliera/Roger Viollet

Mimi Pinson est une autre célèbre grisette. Le conte éponyme de Musset fait de la jeune femme un personnage central, inspiré par des sentiments nobles, ce n’est plus seulement une vignette charmante mais une femme certes simple, légère, aimant s’amuser mais aussi capable de sacrifice discret et de délicatesse. L’éloge des grisettes que Musset fait au début de son conte n’est pas une petite physiologie mais plutôt un hommage rendu à ces femmes du peuple qu’il a fréquentées de temps à autres et qui l’ont touché en dépit du fossé social qui les séparait. Dans son éloge en plusieurs points il souligne notamment : « qu’elles sont capables de passion véritable par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. » Et de conclure : « Elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées. »

Si Aimée d’Alton, sa maîtresse entre 1837 et 1839, est une femme de bonne famille qui ne travaille pas, leur liaison a quelque chose de ces amours de grisette à la fois léger, tendre mais aussi passionné et sincère. D’ailleurs, le premier cadeau d’Aimée à Musset n’est-il pas une bourse qu’elle a cousue elle-même afin de l’inciter à moins jouer ?

Outre ses travaux d’aiguille qui la font vivre, la grisette s’accorde des moments de détente en allant au spectacle applaudir vaudevilles ou mélodrames boulevard du Crime, en allant danser dans les bals musettes ou se promener dans la campagne toute proche. Une salle est consacrée à ses loisirs de jour et de nuit. Ce temps de repos du peuple, une réalité, a d’ailleurs permis le développement, dans la capitale et ses villages avoisinants, de lieux de loisirs comme le bal Mabille où l’on danse le Cancan. « Quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain ? écrit Musset dans Mimi Pinson. Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature ? »

On pourra trouver que la grisette est un thème joliment suranné. Il n’est pourtant pas dénué de modernité. La dernière salle est notamment consacrée aux dessins de Constantin Guys si admiré de Baudelaire. Baudelaire qui, à sa façon, traite aussi le thème sous la forme d’une passante dans les Fleurs du Mal.

En effet, la grisette, c’est aussi la jeune femme anonyme dans la capitale, la passante du quotidien qui tantôt vaque à ses occupations, tantôt flâne, rêvant à une vie plus douce ou à son amoureux. La grisette, c’est également une façon de placer au centre de la littérature et de l’art l’individu, ordinaire et pourtant sans qui la ville manquerait d’âme. La grisette, c’est l’ouvrière idéalisée de l’ère capitaliste et industrielle mais aussi l’ouvrière reconnue en tant qu’individu. Elle a un prénom, elle a des petites joies, des tristesses, de menus trésors qu’elle a gagnés par son travail ou son charme. Elle existe.

Que des auteurs aussi célèbres en leur temps comme Paul de Kock ou Eugène Scribe écrivent romans ou vaudevilles pour elles et en les mettant en scène montrent l’importance de cette population féminine travailleuse et indépendante. Si les droits des femmes ne sont pas les mêmes que ceux des hommes, si un fossé et des inégalités existent encore entre le peuple et le bourgeois et l’élite, la grisette témoigne aussi d’une évolution des mœurs et des rapports hommes et femmes. Si tous les hommes ne sont pas les galants amoureux des vignettes, ces figures d’étudiants, de rapins ou de commis, compagnons de la grisette témoignent d’une certaine égalité et harmonie dans l’intimité de ces couples. Les rapports amoureux sont plus subtiles grâce à une plus grande alphabétisation entraînant l’émergence d’une culture populaire qu’un Henry Monnier, dans ses petites scènes, a su bien saisir. L’étudiante (grisette compagne de l’étudiant), croquée par Gavarni est montrée fumant un cigare, dans une attitude pleine d’assurance. La compagne du rapin pose pour une scène mythologique tout en cousant. La grisette aide, accompagne son amoureux tout en conservant son indépendance parce qu’elle a un gagne-pain. Une liberté de mœurs et de comportement plus grande que celles des bourgeoises ou des aristocrates mariées jeunes et condamnées à une vie conjugale sans amour.

Ces instants de vie saisis au crayon, au théâtre se retrouvent aussi dans des romans. Je me souviens ainsi d’un passage d’Horace dans lequel George Sand décrit une jeune femme dans la rue, tenant son panier, un châle sur ses épaules. L’image peut semblait banale, Sand emploie des mots simples et pourtant en lisant on voit cette femme avec précision comme si on mettait en mouvement une série de photos d’Adget ou de Charles Nègre.

 

Schenck. Paire d'escarpins à bout carré et tige en satin noir, rubans en taffetas de soie noir.. Vers 1840. ©Galliera/Roger Viollet

La même impression m’a saisie en visitant  l’exposition devant des escarpins comme on en voit sur les gravures de grisettes dont les robes un peu courtes laissent voir leurs chevilles ou dans les représentations des mansardes où de petites chaussures sont abandonnées sur une chaise ou au pied du lit de sangle. Devant ces escarpins en satin noir parfaitement conservés et qui n’ont sans doute pas été portées ou si peu, il me semblait que de petits pieds charmants qu’un Balzac ou un Musset  décrit avec délicatesse allaient se glisser dedans.

Pendant quelques instants, dans la quiétude de cette maison de la rue Raynouard,  je quitte 2011, mon esprit s’échappe dans le passé et l’époque romantique me semble reprendre vie comme par miracle à travers cet objet. Apaisant, magique et furtif.

 

Elle coud, elle court, la grisette !

Jusqu’au 15 janvier 2012

Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris – Métro Passy

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Fermé les lundis et jours fériés.

Catalogue : 29 euros

www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837